Suivez, soutenez et aidez vos auteurs favoris

Inscrivez-vous à l'Atelier des auteurs et tissez des liens avec vos futurs compagnons d'écriture.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
Image de profil de null

Laurentlesax

Paris.
Retrouvez-moi sur Twitter|Facebook
Je me suis mis a écrire ce premier roman "En un rien de tant" en décembre 2015. J'avais écrit quelques pages d'un road trip il y a quelques années, que j'ai insérées dans ce premier roman, mèlant anecdotes personnelles vécues au monde imaginaire recréé pour ce personnage anonyme dont j'ai eu envie d'inventer l'histoire.

Pris au jeu de Scribay, je me lance dans quelques nouvelles qui vont suivre...
10
œuvres
5
défis réussis
25
"J'aime" reçus

Œuvres

Défi
Laurentlesax


Un bel après-midi de printemps. Il fait bon. Ahmed, en déplacement pour affaires à Bordeaux, se promène tranquillement dans les rues de cette belle ville qu’il ne connaît pas. Il a encore un peu de temps devant lui avant d’aller à son rendez-vous et il en profite pour se délasser avec quelques détours dans le quartier.
En chemin, au hasard d’une rue, l’odeur de pain monte à ses narines alors qu’il passe devant une boulangerie. Une délicieuse odeur de pain chaud, de beurre, de fruits et de compote. Voilà qui est bien tentant, et Ahmed, sans plus d’hésitation, entre dans la boulangerie où tinte la clochette de la porte à son passage.
Une dame, un peu apprêtée, est affairée derrière le présentoir en train d’organiser quelques flans et autres pâtisseries. Elle s’essuie les mains et se redresse pour accueillir son nouveau client.
- « Vous désirez ? » dit la grosse dame, la voix empreinte d’un joli accent bordelais au service d’un ton avenant et commercial comme il se doit…
Ahmed hésite un instant, parcourant du regard les chaussons aux pommes, pains aux raisins et autres viennoiseries appétissantes. Ça lui rappelle les pâtisseries marocaines, son enfance, mais en plus gros. Ça brille, c’est sucré. Ça doit être bon. Il hésite.
- « Je crois que je vais prendre un pain au chocolat s’il vous plaît ! »
- « Un quoi ? »
- « Un pain au chocolat, s’il vous plaît... »
La dame prend un air un peu hautain, presque vexé. Elle a décelé l’allure un peu parisienne de son interlocuteur et, alors qu’un second client vient d’entrer dans le magasin, elle en profite, l’occasion est trop belle, pour le prendre à témoin :
- « Un pain au chocolat ! On aura tout entendu Monsieur Léon, hein ? Moi si je fais un pain au chocolat, je prends un pain et je mets une barre de chocolat dedans comme les enfants à quatre heures ! C’est ça que vous voulez ? Je peux vous vendre un pain et du chocolat, y’a pas de problème !.. et le pain au chocolat vous vous le faites vous même !»
Ahmed sourit, un peu décontenancé. L’homme derrière lui approuve la boulangère d’un ricanement de complicité.
Désignant du doigt la friandise convoitée, Ahmed insiste :
- « ça… un pain au chocolat comme-ça… Ce n’est pas un pain au chocolat ?»
- « ça Môssieur, c’est une Chocolatine ! Vous arrivez d’où avec vos pains au chocolat ? Ils en font peut-être à Babel-oued des pains au chocolat, mais pas ici.»
- « De Paris Madame. Je suis de Paris. Désolé, à Paris on dit pain au chocolat, pas Chocolatine... Je ne connaissais pas le terme.» répond Ahmed un peu vexé.
- « Oui et bien ici faut savoir ce qu’on veut ! Ici on dit Chocolatine, et en plus c’est écrit là… c’est pas compliqué quand même !… Y’a qu’à lire ! Vous savez pas lire ?.. Bon qu’est ce que je vous sers monsieur Léon... » enchaîne la boulangère à l’attention du client derrière Ahmed…
- « Ah mais deux secondes ! C’est un peu fort ça. J’étais avant monsieur tout de même ! »
- « Vous n’avez qu’à vous décider plus vite. On ne va pas y passer la soirée non ?… Alors, Monsieur Léon ?.. »
- « Non, mais Monsieur Léon il va attendre parce que je suis arrivé avant lui et que vous n’avez pas à me traiter comme-ça… Chez moi on dit pain au chocolat et on ne fait pas tant d’histoires ! C’est quoi ces façons de faire ? »
Monsieur Léon hausse à son tour le ton :
- « Oh ça va bien maintenant ! Si il n’est pas content, il retourne à Paris manger ses pains au chocolat et il nous fait pas chier le bougnoule! »
Ahmed sent monter une poussée de colère face à cette coalition insultante et injuste à son encontre et ces propos carrément racistes:
- « Non mais alors vous de quoi je me mêle ? Vous arrivez après moi et vous avez le toupet de m’insulter ? Mais vous êtes qui espèce de vieux schnock pour me parler comme-ça ? »
- « Môssieur j’ai fait la guerre môa ! Un peu de respect ! C’est pas un métèque qui va venir m’emmerder chez moi ! »
- « Chez vous ? C’est chez vous ici ? Non mais je rêve ! C’est quoi cette façon de parler. Monsieur vous êtes un vieux con et je vous emmerde, moi et tout Paris!.. moi et tout babel-oued ! Et puis Allah akbar !» ..ajoute Ahmed dans un élan de défi envers l’homme, avant de se retourner vers la boulangère avec la ferme intention de clore ce débat sémantique stupide… Celle-ci lui fait alors face, bras croisés et, avant qu’il ne lui ait adressé la parole, lui dit :
- « Allez dehors! Rentrez chez vous ! Des pains au chocolat, j’en ai pas, j’en ai jamais eu et je n’en aurai jamais !... C’est une boulangerie ici, pas une épicerie arabe...»
L’homme dénommé Léon, tire soudain brusquement Ahmed par la manche de sa veste, et celui-ci, surpris et subitement déséquilibré, tente maladroitement de se retenir au plateau du comptoir sur lequel se trouve la caisse, renversant celle-ci dans un fracas épouvantable !
La grosse boulangère se met à crier encore plus fort « au secours ! Au secours ! On veut me voler ma caisse !... » tandis que Ahmed tombe à la renverse entraînant le vieux Léon dans sa chute.
La caisse, arrachée de sa connexion électrique déclenche un système d’alarme qui se met à sonner de façon stridente comme si le feu s’était déclenché, et les stores métalliques de la boulangerie, telle une bijouterie, s’abaissent, automatiquement, tandis que les deux hommes se bousculent, au sol.
Le vieux Léon cogne de ses poings rageurs sur Ahmed qui se débat comme il peut en lui assénant un coup de sa mallette de travail sur le crâne. La boulangère se précipite sur les deux hommes à terre et les trois gesticulent alors dans un pugilat qui pousse violemment le présentoir contre le mur et renverse les pains au chocolat -ou les chocolatines, on ne sait plus- sur le sol.
Sur le trottoir, un passant qui a vu les stores de la boulangerie se baisser avec toute cette confusion à l’intérieur, lance :
- « Appelez la Police : appelez la police ! C’est un attentat ! Il a dit ouala ouakbar, j’ai tout entendu, avant de massacrer le vieux monsieur !... C’est daèche, c’est sûr ! j’ai tout vu !»
Tandis que les stores terminent de se refermer, tel un piège sur la scène, Ahmed parvient à repousser la boulangère d’un coup de coude sur le nez qui la met KO instantanément. Elle s’affale sur le dos au milieu des petits pains et des croissants… puis il tente de maîtriser Léon, toujours animé d’une rage disproportionnée à son encontre… avant de soudain se raidir… bleu.. et de s’affaler à son tour sur les flans dans un râle sourd.
Ahmed se dégage alors de son étreinte et se tient la gorge. Bon Dieu. Le vieux lui a fait mal en tentant de l’étrangler… « Il est fou ce bonhomme ! Ils sont tous fous ici !.. » Choqué, il s’adosse au présentoir dévasté et regarde les deux corps étendus dans la pénombre de la pièce… « Mon Dieu ! Mais qu’est ce que c’est que ce bordel ? » se dit-il en se prenant la tête à deux mains…
En quelques instants une patrouille de Police arrive sur les lieux, puis une autre et une troisième. La rue est bouclée à la circulation. Le témoin est entendu :
- « Il a dit ala ouakbar avant de taper sur le vieil homme ! J’ai tout entendu ! …et il a fermé les stores… c’est épouvantable. Je n’ai jamais vu un tel déchaînement de violence ! »
En quelques minutes, la nouvelle se répand. Quelques badauds sont rapidement évacués mais on eu le temps de filmer avec leur téléphone portable la devanture fermée de la boulangerie.
Une camionnette de BFM TV se gare au bout de la rue, puis d’autres radios arrivent, en même temps que le camions blindés noirs de la BRI et de la brigade anti-terroriste… Les tireurs d’élite se mettent en place. Des appartements sont réquisitionnés pour ce faire. Le quartier est bouclé.
Tout va très vite sur les réseaux sociaux. Twitter et Facebook relayent des vidéos de la boulangerie fermée. BFM tourne en boucle sur les mêmes images, et leur téléobjectifs sont rivés sur la porte du magasin. Les présentateurs tournent en boucle, eux-aussi, sur les suppositions de qui aurait vu ce qu’il aurait vu et que ce serait passé comme ça… une grande violence. On cherche l’identité du terroriste, on s’interroge sur ses complicités, son réseau.
Pendant ce temps là, Ahmed est assis dans la pénombre. Interdit. Tout cela est tellement absurde ! Il n’a rien fait de mal ! ...et tout s'est retourné contre lui… tout ça pour un putain de pain au chocolat !.. et le voilà au milieu de cette boulangerie éteinte parsemée de bouts de verre et de viennoiseries éparpillées avec ces deux corps allongés sur le sol… Il tente de reprendre ses esprits, mais c’est comme si il était KO à son tour. Il est comme paralysé. Tout cela est irréel.
Par l’interstice des stores fermés, clignotent des lumières bleues, les gyrophares des voitures de Police garées au milieu de la rue… Dans le lointain, quelques sirènes ont pris le relais de l’alarme de la caisse qui a finalement cessé de hurler. On perçoit des bruits de camions, d’hélicoptères aussi.
La boulangère reprend connaissance et tentant mollement de se redresser sur son coude, voit sa boulangerie dévastée, dans la pénombre, et elle se remet à hurler à la mort tandis que Ahmed la prend au col et la secoue…
- « Mais vous allez arrêter de hurler comme-ça oui ??? c’est de votre faute espèce de connasse si on en est arrivés là… »
Les deux empoignés sont alors interrompus par une voix, nasillarde, lancée à travers un lointain mégaphone de la Police :
- « Libérez les otages ! Ne leur faites pas de mal… Nous sommes là pour vous aider... » et le policier repose son mégaphone et dit à son collègue :
- « De toutes façons, ça ne sert à rien, c’est des dingues ces gens là. Il va tuer tout le monde, si ce n’est pas déjà fait… Va falloir donner l’assaut. Y’a pas le choix. Si ça se trouve il a une bombe avec lui et il va faire sauter tout le quartier. Moi j’dis, y’a pas à attendre. »
« Breaking news ! » La télé américaine retransmet ces images matinales, pour elle, de cette boulangerie française attaquée par de sombres terroristes. « Combien sont-ils ? Pourquoi ont-ils ciblé ce magasin ? Aucune information pour le moment. La ville de Bordô est une ville tranquille d’ordinaire, près de la mer. Il y fait bon vivre. Les terroristes ont sûrement de bonnes raisons d’avoir choisi ce lieu et cet instant. Nous vous tiendrons informés de la suite de ces terribles événements qui se déroulent en direct sur votre chaîne préférée. Juste après ça… -publicité- Breaking news... »
L’information est relayée en direct sur toutes les chaînes de la planète et des logos en forme de pain avec un liserai noir apparaissent sur les réseaux sociaux, repris sur les chaînes de télé.
À l’Élysée, une cellule de crise est montée et le nouveau président de la république, fraîchement élu, monte au créneau, assisté de son ministre de l’intérieur, le visage sombre.
- « Mes chers compatriotes, l’heure est grave. Une nouvelle attaque terroriste, lâche, a lieu, en ce moment même, dans notre belle ville de Bordeaux. Un individu, peut-être deux, se revendiquant de l’État Islamique, se sont enfermés avec plusieurs otages et menacent de faire exploser une bombe. Sachez, chers concitoyens, que nous mettons tout en œuvre pour neutraliser cet individu. La France ne se laissera jamais intimider par quiconque etc etc… »
Donald Trump, qui vient de voir ces informations relayées sur l’excellente chaîne d’investigations Fox news, appelle illico l’Élysée et « soutient le peuple français dans cette nouvelle épreuve qu’il traverse. Une flotte de l’armée américaine se dirige en ce moment même vers les côtes françaises. Sa flotte en mer Méditerranée est également en alerte et prête à frapper sur le territoire syrien à tout instant… »
Vladimir Poutine s’insurge face aux mouvements militaires américains près des côtes turques et ses troupes se mettent en alerte également… et puis c’est l’escalade, un premier tir américain d’un missile sol-sol nucléaire, ravage tout un territoire sur le sol syrien. Les russes répliquent, et les nord-coréens en profitent pour tester leur arsenal, l’occasion est trop belle pour ne pas se joindre à la fête… Des missiles quittent le sol de tous les côtés vers le ciel qui s’embrase dans un feu d’artifice cataclysmique…
Ahmed est toujours assis dans la boulangerie. Il mange un pain au chocolat en attendant l’intervention de la Police… Il ne sait pas tout ce qui se passe. Il est loin de se douter… et puis tout d’un coup, tout se met à bouger, à trembler dans une lourde vibration qui le secoue…
- « ...Monsieur ? On est arrivé à Bordeaux. Terminus ! Tout le monde descend… »
Ahmed se redresse, confus, les yeux pleins de lumière. Il regarde autour de lui, ce wagon de TGV presque vide, où quelques passagers se pressent avec leurs valises pour quitter le train. Il regarde par la fenêtre, la gare de Bordeaux, le quai, et sourit, soulagé de s’extirper de ce mauvais rêve. Il attrape sa mallette et sort du wagon, de la gare, et reprend peu à peu ses esprits. Une petite marche ne lui fera pas de mal. Son rendez-vous est dans une heure, il a un peu de temps devant lui.
En chemin, au hasard d’une rue, l’odeur de pain monte à ses narines alors qu’il passe devant une boulangerie. Une délicieuse odeur de pain chaud, de beurre, de fruits et de compote. Ahmed s’arrête un instant devant la boutique et regarde les pâtisseries exposées. Une femme apprêtée s’occupe à les aligner. Sa silhouette, brouillée, s’affaire derrière la vitre d’un présentoir. Ahmed sourit de nouveau. « On dirait mon rêve... » s’amuse-t-il… C’est trop drôle. L’impression de déjà vu, de déjà rêvé. Il pousse la porte. Les clochettes au dessus de la porte tintent à son passage.
- « Vous désirez ? » demande la boulangère, d’une voix commerçante, avec sa petite pointe d’accent… Ahmed regarde les divers gâteaux exposés. Il hésite…
- « Je vais vous prendre un… un… une chocolatine s’il vous plaît ! »
- « Une quoi ?... »

------------------------------------------

Issu d'un recueil de 10 nouvelles disponibles sur Lulu.com: "Silhouettes"
9
7
2
10
Laurentlesax
Paris, 13 juillet 2016. « Ma-man !... Ma-man... » crie-t-elle, la voix cassée mais sonore, alors que je sors de sa chambre, dans cette résidence médicalisée pour personnes âgées. Elle, c’est ma mère, quatre-vingt-onze ans, qui vit ces dernières années de vie dans cet EHPAD du quatorzième arrondissement. Sa dernière ligne droite, accidentée par tant d’angoisses et de handicaps divers. Jadis elle fut professeur de Lettres, écrivain. Elle a joué au théâtre même. Sa vie a été vaste et mouvementée, riche et pleine. Elle a été résistante, adolescente, pendant la dernière guerre, été élue meilleure élève de Paris, présentée au Président Lebrun. Elle a aimé, détesté, couru, enseigné, élevé, bu, chanté, dansé… et tant d’autres choses… toutes ces choses sans importance qui font la vie et que l’on fait sans savoir à quel point elles sont précieuses… et tout ça pour finir en pauvre petite vieille recroquevillée dans ce petit lit, à appeler sa maman, morte depuis des décennies. Je sors de cette chambre, sans me retourner, et marche dans ce long couloir vert-pomme qui mène à l’escalier, puis vers la sortie, l’air frais. Respirer. J’ai la gorge nouée, comme souvent lorsque je viens dans ces lieux. J’y viens tous les jours. Je marche dans ce long couloir lustré où se mêlent odeurs de détergents et d’urine, de selles. Je marche, les yeux brouillés de larmes, avec la voix de ma maman, derrière moi, au fond de sa chambre entrouverte, qui crie ma-man à tue-tête... ou bien mon Dieu... Je marche et je pleure. Je marche en croisant d’autres pauvres vieux, hagards, qui marchent eux aussi, mais tout doucement, à petit pas, regard au sol, pour aller... nulle part. Sans but, ils sont eux aussi arrivés à leur dernière ligne droite. Au moins marchent-ils. De la chambre à la salle à manger... du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit, comme chantait Jacques Brel. Elle, en est du lit au lit... coincée, avec ces deux barrières de chaque côté, à fixer de ses pauvres yeux usés, le mur d’en face, où sont accrochées quelques photos qu’elle ne voit probablement plus. Coincée dans son entonnoir vers la mort. Tout son univers s’est rétrécit. Notre univers, à chacun, se rétrécit, sans qu’on s’en rende bien compte en vérité, mais il se rétrécit, chaque jour un peu plus. Je marche et je voudrais crier. J’ai mal et j’ai honte. Honte de ne pas rester. Honte de n’avoir pas su la calmer ce soir, détourner son regard, vide, du mur. Honte de ne pas lui tenir la main plus longtemps et réussir à apaiser sa douleur. Détourner ses pensées, lourdes, de la mort. Honte de ne pas pouvoir la ramener à la raison. Honte de ne pas pouvoir la ramener chez elle. Honte de la laisser appeler sa maman, toute seule, dans sa chambre, au bout du couloir alors que je m’éloigne vers la rue, vers le dehors de ce mouroir-prison, alors que je m’éloigne, moi, vers la vie, ma vie. Dehors, les bals du 14 juillet s’organisent. Quelques tentes et tables se montent sur la place, rue Didot. On fera la fête ce soir, on dansera, on boira, on flirtera. Si elle n’était pas si sourde, sans doute entendrait-elle au loin, le flonflon de la musique, la pétarade des feux d’artifices, à défaut de les voir. Sans doute son regard s’illuminerait-il un peu alors… Mais elle n’entend plus, presque plus. Elle ne sera pas de la fête ce soir… ni plus aucuns soirs. Une à une les dimensions de son univers se rapetissent. Dans le silence et le flou, allongée dans son lit, sa tête ne résonne désormais plus que des souvenirs du passé qui débordent par milliers des cases où ils avaient été rangés, soigneusement, par la mémoire depuis si longtemps. Les images peuvent à loisir se mélanger, s’entrechoquer. Le temps n’existe plus. Les repères sont bannis. C’est peut-être une chance. Les amis morts depuis longtemps passent ainsi lui rendre visite, parfois ses frères et sœurs, qui sortent de leurs tombes, s’habillent de jolis habits colorés et reprennent momentanément le cours d’une vie qu’ils ont interrompue trop tôt, passant alors faire toc-toc à la porte de cette triste chambre. Son chat même, vient sans doute lui ronronner, au creux du cou, quelques tendres souvenirs, chercher quelques caresses qu’elle fait de sa main vide… J'ai écrit, il y a quelques jours une nouvelle, et c’etait elle qui me l’avait raconté, celle de l’Augustin à Rochefort en Yvelines, son village natal. Il m’a semblé la voir esquisser un sourire lorsque je lui ai dit avoir écrit cette nouvelle. Je lui ai demandé si elle se souvenait de cette histoire… Elle a souri encore, en regardant le mur. Parfois je me surprends à parler d'elle au passé... je dis "c'était elle..." inconsciemment, sans doute parce que je ne sais plus bien si elle est encore complètement là. J’ai honte de cela aussi. Si, elle EST là. Entre deux eaux. Un pied ici, un pied là-bas… ailleurs. Mystère du cerveau. Mystère de la vie. Certains jours elle m’embrasse la main. Je lui fais des bisous et elle rit. Elle me dit que « c’est bon ». Aujourd’hui elle ne m’a pas regardé. Elle n’a pas souri. Elle a fait, lentement, son signe de croix. Puis refait… et refait encore. Elle m’a dit qu’elle allait mourir. « Mais non maman, pourquoi tu dis-ça ?.. hein ? Tu ne vas pas mourir. Il n’y a pas de raisons...». Elle ne répond pas. Un autre signe de croix de ses mains tordues par tant d’années de gestes. Pas de raison de mourir, mais guère plus de raison de vivre non-plus. Elle est coincée dans ce no-man’s land cruel, cette salle d’attente à guetter son tour. Son tour qui viendra. Ce tour qui viendra pour chacun de nous. Je ne me suis pas retourné ce soir. Je suis parti en pleurant et en la laissant crier, appeler sa maman. Je suis impuissant et j’ai honte. Mon cœur est lourd comme une pierre. Peut-être est-il une pierre d’ailleurs. Le sien bat, encore, lentement, obstinément chaud. Elle s’accroche à la vie alors que celle-ci se déchire en un long hurlement muet. Et moi je la regarde partir, jour après jour, sans pouvoir lui rendre tout cet amour. Elle m’a pourtant donné tant d’amour, tant sacrifié de jours de sa vie… et moi, je pars, comme ça. Je la laisse à son triste sort, son terrible sort, et je pars… sans me retourner dans ce long couloir vert, je pars faire mes courses au Monoprix, acheter des yaourts, du jus d’orange, des lardons et des œufs. Je vais faire une quiche lorraine ce soir… préparer un petit repas gai, alors qu’elle sera dans sa chambre, seule, triste… à appeler sa maman, à prier son Dieu et se signer en boucle, dans l’obscurité d’une nuit nouvelle passée dans ce lit aux barrières d’acier… Moi je mangerai ma quiche. Et je pleure.
4
6
6
5
Laurentlesax
Une chambre d’hôtel à Barcelone, le 13 décembre 2018. Dans la nuit.


Je ne parviens pas à dormir. Plus. Je sors d’un rêve étrange. Assis sur mon lit dans cette grande chambre cossue et sans âme, je regarde les grands rideaux de la fenêtre tombant au ras de la moquette épaisse. J’ai saisi une bouteille d’eau minérale dans le mini-bar et en avale par petites gorgées le froid contenu. Nous sommes en hiver, la chambre n’est pas particulièrement surchauffée, mais je me suis réveillé en sueur, soudainement.
Hier soir, c’était le concert avec mon groupe au Palau de la Mùsica, une salle étrange et magnifique, joyau du modernisme catalan. Un concert comme un autre, si ce n’est le grandiose du lieu classé au patrimoine mondial de l’Unesco.
22h30 précises, la salle s’est progressivement éteinte sous les applaudissements nourris d’un public espagnol démonstratif, et je me suis avancé sur la scène tout seul, comme je le fais à chaque fois, dans une quasi obscurité lourde où le trac et la chaleur des spectateurs en nombre, mais que je ne puis distinguer encore, semblent peser de tout leur poids sur mes premiers gestes, incertains, mes premières notes qui vont devoir sortir, malgré tout, que je vais devoir aller chercher au fond de moi et faire résonner dans cette grande salle au-dessus de toutes ces têtes. Je me suis approché de ce pied de micro chromé dont je distinguais à peine le léger reflet vertical, planté au milieu de la scène, guidé par des petits scotchs fluorescents collés sur le sol… Je me suis placé devant, au son d’une longue et lourde et sourde note basse vrombissant progressivement d’un synthétiseur à en faire trembler la salle, un La grave, très grave, sur lequel poser mes premières lignes mélodiques à l’aide de cet harmonica dans lequel j’aspirais longuement mes premières plaintes.
On fait toujours comme ça. C’est l’intro du concert : Le morceau s’appelle « School ». Après quelques notes aspirées donc dans l’obscurité, je sens à travers mes paupières closes, la lumière envahir peu à peu la scène. Mes comparses musiciens, m’ayant rejoint enfin, commencent eux aussi à faire résonner leurs instruments. Je n’ouvre pas les yeux tout de suite, et attends le dernier moment, la dernière note de cette intro, pour laisser les projecteurs m’éblouir enfin et découvrir les rangées de spectateurs face à nous. C’est en général à ce moment précis que je sais si le concert sera réussi ou non. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais c’est comme ça. C’est un sentiment bizarre.
Hier donc, je me suis senti bien. J’avais réussi à ne pas trop foirer ma partie d’harmonica et en était soulagé. Ce n’est pas toujours le cas. En ouvrant les yeux et en mettant l’harmonica dans ma poche pour attraper mon saxophone soprano, j’étais confiant et les regards des premiers rangs semblaient bienveillants, accueillants. Cool. Le concert pouvait commencer… J’en avais lancé l’impulsion… et il allait se dérouler tout naturellement à présent, suivre son élan, de morceau en morceau, dans son ordre bien établi, indiqué sur cette feuille A4 blanche à mes pieds.
Le regard sillonnant en souriant les premiers rangs alors que je soufflais -cette fois-ci- d’autres plaintes saxophoniques et, tandis que le morceau se déroulait au tempo prévu, je la vis, elle, au bout de quelques mesures, le visage rivé vers moi, ses grands yeux clairs projetant leur lumière bleue jusqu’à mon cœur… comme elle savait, avait su, si bien le faire, il y avait quelques années… parée d’un grand sourire, un peu rougissant me semblait-il… voyant que je l’avais vue. Je tressaillis un instant alors que mes notes semblaient faire un petit paquet informe qui chutait sur le sol sans aucune grâce. Chklonk !
Dix ans en fait. Cela faisant dix ans ! Dix longues et courtes années à la fois, à parcourir la vie chacun de son côté, en des chemins éloignés l’un de l’autre. Dix ans à tenter de l’oublier sans jamais vraiment y parvenir… juste estomper les traits de son visage en ma mémoire, à peine estomper… et elle était là, face à moi, à juste quelques mètres que je ne pouvais évidemment décemment franchir en cet instant. Une barrière invisible et parfumée, une vitre magique. Mon cœur avait fait un bond dans ma poitrine tant et si bien que j’en loupais toute la seconde partie de l’intervention qui était prévue au saxophone, ce qui me valut une grimace amusée du guitariste doublée d’un hochement de tête réprobateur du pianiste. Mais je m’en foutais royalement car un immense bonheur habitait alors tout mon être… une joie indescriptible. Une chaleur. Je repris mes esprits tant bien que mal et continuai le concert, mais mieux, et sans plus réfléchir à mes notes qui paraissaient sortir toutes seules de mes instruments… Ce fût un concert magique, à tous points de vue. Je n’étais pas sur une scène, j’étais bien plus haut que ça… sur des nuages, près du soleil, et j’assourdissais le monde de mes mélodies heureuses, de mon surprenant bonheur.
Le concert dura près de deux heures où je ne pensais plus qu’à ces dix années écoulées et ne sentais plus que la lumière bleue de ces deux yeux sur moi. Ce sourire aussi. Cet air moqueur et tendre. Deux heures à ne plus penser à rien en fait, juste rayonner ce bonheur qui gonflait mon cœur. Dix ans...
À la fin du dernier rappel, je me précipitai dans les loges pour y déposer mes instruments sans trop de soin et me hâtai vers la salle rallumée où le public avait déjà largement reflué vers les issues. Rattrapant donc la queue du cortège coulant vers le fond de la salle comme un lavabo qui se vide, je tentai de me frayer un passage avec un peu plus de célérité, tout en la cherchant du regard, essayant désespérément de distinguer ses cheveux blonds parmi la foule mouvante et piétinante. Certaines personnes du public m’ayant alors reconnu, vendirent la mèche bruyamment en m’entourant de félicitations qui m’auraient certainement fait plaisir en temps normal, mais qui ne faisaient pour le coup que parasiter et ralentir ma quête, en cet instant crucial. Cet attroupement ralentit donc considérablement ma progression vers la sortie mais, malgré tout, j’arrivai à la porte… et je l’aperçus… immobile au pied d’un des grands escaliers de l’entrée, m’attendant avec son regard mi-espiègle, mi-confus de la situation qu’elle avait provoquée en venant à ce concert… Je m’approchai alors d’elle, bravant le courant perpendiculaire de cette bousculade lente de fin de concert, et encore quelque peu parasité par quelques poignées de mains collantes et selfies inappropriés, et me retrouvai enfin devant elle. Debout. Le souffle court, bien que n’ayant pas couru, et encore transpirant de mes deux heures sous les projecteurs.
Il n’y eut pas de mots. Pas de phrase. Pas d’explication. Elle n’en eut pas le temps et je la serrai dans mes bras longuement et un peu maladroitement tandis que le flot de gens et leur sourd grommellement s’estompait sur la moquette. Puis je la pris par la main et l’emmenai dans les coulisses où le groupe l’accueillit alors dans un Espagnol très approximatif, la pensant native du coin. N’ayant toujours pas ouvert la bouche, elle ne se trahit pas et j’eus droit à d’autres regards amusés des membres du groupe pensant que j’avais ferré là une jolie groupie, ce qui n’était pourtant pas dans mes habitudes…
Le van du groupe s’éloigna enfin, sans nous, en direction de l’hôtel et nous marchâmes à quelque distance l’un de l’autre, puis, très vite, main dans la main dans les ruelles sombres du centre de Barcelone. Moment hors du temps. Hors de tout. La ville semblait déserte. Le calme et la pénombre après la tempête de ce concert bruyant et lumineux. C’était doux. C’était bon. Il ne faisait pas très chaud, mais nous ne ressentions pas le froid. Cela faisait dix ans que nous nous étions lancé ce rendez-vous absurde et irréel alors que nous nous quittions alors, pour ne plus nous revoir depuis. On s’était dit, sans trop y croire : « rendez-vous le 13 décembre 2018 ! ». Allez savoir pourquoi ? Je ne m’en souvenais plus, moi, en tous cas. Mais ça ne se souvient jamais de rien les garçons, c’est bien connu. Sans doute avions nous lancé ça parce que c’était tout bonnement impossible. Dix ans étaient une limite que nous n’atteindrions jamais, une période largement suffisante à l’oubli pour faire son travail. Sans doute ce rendez-vous avait-il ainsi plus valeur d’adieu qu’autre chose… Un je t’aime, moi non-plus, jeté comme un galet qui ricoche sur les vagues du temps qui passe, va passer… puis qui coule. Inexorablement. Un galet qui ne pourra pas flotter, c’est sûr, mais on le balance quand même parce que c’est joli, c’est amusant. On le jette pour le geste. C’est tout. Une phrase lancée en l’air comme ça, simplement pour pouvoir l’entendre retomber lourdement sur le plancher des rêves, se fracasser bruyamment sur le béton de la réalité, de l’absurde des décisions qu’on ne tient pas, des retrouvailles qui ne se font jamais… et se conforter de son incongruité. Et les mois, les années étaient ainsi passés, chargés de leur quotidien lourd et bruyant. De leurs journées occupées, pleines d’activités successives et répétitives. Pleine de rien. Pleines de vide. Pleines de remplissage futile et sans importance. Pleines de rencontres sans lendemains, de nuits blanches inutiles et de jours sans lumière. J’avais repris ma vie sans elle, refermé cette courte parenthèse amoureuse, et avancé sans (trop) me retourner sur des regrets vains… J’avais avancé en tentant de me convaincre que cette histoire n’avait pas eu lieu d’être. Qu’elle n’était qu’un machin dont on ne sait que faire et que l’on abandonne sur le côté faute de lui trouver une place.
Pourtant ce machin avait été une rencontre merveilleuse. Une courte rencontre de quelques jours, de quelques semaines, mais pendant lesquelles j’avais perdu le contrôle de mes rationnelles envies, de mes normales attitudes et m’étais laissé aller sans réfléchir à ouvrir mon cœur à cette inconnue qui semblait si extraordinairement me correspondre. Je crois que j’aimais tout en elle. Son visage, son sourire, ses mots, sa voix, sa façon de me regarder, sa façon de regarder la vie, de me parler de ses passions, ses goûts. Jusqu’au contact de sa peau, un jour, alors que je lui caressai le bras de ma main dans un café face à la gare de Lyon… Une sensation si forte de plénitude charnelle, parfaite harmonie de nos températures, magie chimique de nos atomes très crochus… une évidence qui se passe de mots, qui se passe de raison, qui se passe de tout. Plus rien ne semblait compter lorsque j’étais près d’elle. C’était juste une évidence. Une contrariante évidence qu’il nous avait fallu, pourtant, rapidement stopper avant qu’elle ne bouleverse irréversiblement nos vies, bien rangées. Bien tracées.
Aujourd’hui était donc arrivé, presque en douce. Sur la pointe des pieds. Ce 13 décembre de l’année 2018. Je m’étais jusque-là efforcé d’oublier cette date et j’y étais à vrai dire presque parvenu, détournant à toutes forces mes pensées de ce compte à rebours pathétique : La belle avait sûrement refait sa vie et c’était bien mieux comme ça. Tout était rentré dans l’ordre. Ce n’était qu’une date comme une autre. Une date lointaine, pourtant chaque année, de moins en moins lointaine. Un compte-à-rebours qui faiblit à mesure qu’on se rapproche du zéro. Un tic-tac auquel on semble ne plus prêter attention… mais qui tique-taque toujours... jusqu’au bout. Le jour était arrivé et j’avais réussi à me convaincre de ne plus y penser. Il y avait en outre la bonne excuse de ce concert à Barcelone qui tombait à pic. Pile le 13 ! Alors voilà. Il n’y aurait pas de rendez-vous… Bien sûr qu’il n’y en aurait pas. Allons.
Mais voilà que nous marchions à présent tout deux dans cette même rue, nous parlant, riant, blaguant, comme si les dix ans avaient été dix jours. J’avais pris mon avion la veille bien loin d’imaginer cette surprise assise au troisième rang… cette lumière bleue, éclairant à nouveau ma vie.
Bientôt, il n’y eut plus de mot. La nuit était déjà bien avancée. Mais peu importait. L’heure n’existait plus. Le concept du temps était devenu superflu. Juste nous deux, nos pas résonnants sur ces pavés, nos ombres s’inclinant en caresses sur les murs des ruelles. C’était tout. Nous rentrâmes lentement, sans se poser de question, à mon hôtel, presque naturellement, et prîmes l’ascenseur sans mot-dire, juste en ne se quittant pas du regard, les yeux dans les yeux… son regard bleu de lumière fouillant mon âme au son d’une musique d’ascenseur aseptisée. Je refermai derrière elle la porte de la chambre et, le badge magnétique à peine logé à son emplacement, nous nous précipitâmes l’un vers l’autre dans une frénésie de désir, un flot de chaleur débordant de nos corps joints. Au feu d’une fougue subite, retenue depuis dix ans, je la collai au mur et retrouvai alors les lèvres douces de sa bouche affamée, sa langue se mêlant enfin à la mienne, l’odeur magique de son cou, de son souffle chaud, le soyeux de ses cheveux parfumés… Je découvrais les territoires inconnus qui se dévoilaient enfin à moi par l’échancrure des tissus que j’ouvrais, un à un, des boutons qui sautaient, des élastiques qui lâchaient sous mes doigts impatients. Dix ans. Le monde n’existait plus, Barcelone pouvait trembler, l’hôtel s’écrouler, il n’y avait plus qu’elle et moi, que son corps offert au mien, que ma soif d’elle, de ses baisers… mon besoin de les dévorer sans plus de retenue, parcourir sa peau de ma bouche, de ma langue, sans ne laisser aucune zone abandonnée… sentir son parfum enivrer mes sens… incroyablement… caresser tout son corps de tout mon corps, laissant aller mes mains au rebond de ses seins blancs, de ses vallons tièdes et doux, mes doigts fouiller au plus profond de ses humides secrets, ma langue s’aventurer, chaude et tendre, insatiable fouineuse dans ses plis interdits, ses failles roses relâchées aux verrous irrémédiablement sautés… tandis que ses mains attrapaient ses envies au vol, sa bouche engloutissant goulûment mon sexe tendu vers elle alors que je léchais ses lèvres mouillées, l’intérieur de ses cuisses. Dix ans.
La chambre n’était plus une chambre, le plafond un plafond, le lit un lit. Le haut n’était plus le haut ni le bas le bas. L’ivresse de nos mouvements, nos roulades, la brûlure de nos corps nus s’enroulant et se déroulant sans fin sur ces draps défaits nous emportait dans espace hors du temps et des dimensions… en une apesanteur irréelle… et je la pris au plus profond de sa faille chaude, violemment, l’envie était trop forte, mais tout aussitôt tendrement, sans plus réfléchir au tempo de cette mélodie incroyable… me retirant, souvent, pour laisser nos corps s’emmêler un peu plus… les braises s’attiser jusqu’au rouge, se désirer davantage si c’était encore possible… faire durer l’attente, reprendre le manque quelques secondes, puis la reprendre à nouveau, infiniment doucement, infimement, entrant mon sexe en elle lentement, si lentement, tandis que nos yeux se perdaient l’un dans l’autre… Dix ans. Sentir son souffle chaud sur mes lèvres en accélérant les mouvements de mon bassin à mesure qu’elle me serrait en elle et que je sentais son désir prêt à exploser… et finalement explosant en un synchrone tsunami barcelonais, un cataclysme charnel de sueur et de sang sous la peau… nous laissant gourds et immobiles, exténués l’un contre l’autre, et abandonnés dans un bonheur mutuel invraisemblable.
Je la serrai enfin contre moi, baisai son front humide, ses cheveux défaits. Mes yeux plongeant dans ses yeux, souvent, pour y déverser des mots de couleurs qu’elle semblait comprendre, recueillir, dans le silence de cette chambre désordonnée. Je la serrai fort. J’étais heureux. La vie avait un sens. Sa chaleur contre moi, sentant son cœur battant contre ma poitrine, sa main caressant doucement mon cou. Juste un pur moment d’amour absolu dans lequel nous nous laissâmes emporter doucement vers le sommeil, un sourire aux lèvres.
Lorsque je me suis réveillé, je serrais cet oreiller contre moi dans l’obscurité de la pièce. J’allumai la lampe de chevet qui emplit la chambre d’un éclairage jaune et tamisé. Personne. Juste mon gros flight-case et mon étui de saxophone ténor appuyé au bureau. Mes habits sur une chaise, bien pliés. Les diodes rouges d’un réveil en plastique des années 80 indiquent « 04:34 ».
Le lit est en pagaille, mais il n’y a personne à côté de moi. Je suis seul. Silence. Soupir. Dur retour à la réalité. Au vide. Dix années viennent de me claquer à la gueule. Il est quatre heures et demie du mat et je suis seul dans mon lit, comme d’habitude. Le haut a retrouvé le haut et le bas le bas. Ils ne se sont jamais quittés en fait. Le plafond est à sa place. C’était donc juste un rêve. Un beau rêve. Un absurde rêve. Une chimère nocturne. Nous sommes le 13 décembre 2018. Je suis à Barcelone. Mon concert c’est demain, enfin, aujourd’hui, ce soir. Pas hier. Bref. Tout cela est si confus à cette heure. Je continue de serrer cet oreiller contre moi. J’enfouis mon visage en son blanc tissu. Je peux presque sentir son parfum, celui de cette amoureuse traversant ma vie, traversant mes rêves, un si bref instant. Je suis ridicule. Je suis triste. Je le jette au loin, vers la fenêtre, comme le polochon d’une bataille perdue. Les rideaux ondulent lentement puis reprennent leur verticale immobilité. Je finis d’un trait la bouteille d’eau minérale en plastique, assis sur le rebord du lit. Tout est si bien rangé dans cette chambre, à part cet oreiller par terre, au pied des rideaux. Je souris. Quel con. J’ai raté mon rendez-vous. Dix ans sont passés. C’était aujourd’hui. C’est trop tard. Peut-être ce rêve était-il une fenêtre ouverte sur ce qui aurait pu être… sur une option de la vie à côté de laquelle je suis passé. Un fantasme refoulé en moi. Un espoir, mort ce jour.
Je me lève pour aller mettre la bouteille en plastique dans la corbeille. En passant devant le bureau je remarque, posé sur celui-ci, un bloc-notes à en-tête de l’hôtel avec, écrit à la main dessus, au crayon à papier, ce mot : « Adios! » … Quel drôle de signe ! Quel drôle de mot. Je reste un moment debout à le regarder. Son écriture m’est indifférente. Bien sûr. Je ne connais même pas son écriture de toutes façons, me dis-je. Ridicule. Sans doute l’occupant précédent aura-t-il écrit ces quelques lettres en quittant la chambre ? Quelques lettres qui résonnent évidemment tout particulièrement en moi à cet instant. Je m’assois et laisse mes idées divaguer un moment dans mon demi-sommeil à me dire qu’elle était peut-être finalement vraiment là cette nuit ? d’une certaine manière… avec moi… à me faire l’amour… à m’aimer et se laisser aimer de moi… avant de s’éclipser au matin, discrètement, en prenant quand-même soin de bien plier mes affaires sur cette chaise, chose que je ne fais jamais… Me dire que peut-être elle a, comme moi, pensé si fort ce rendez-vous, rêvé si fort cette soirée, qu’une pointe de ce rêve s’est mêlée à la réalité. Pense-t-elle à moi en cet instant là où elle est ? Où est-elle d’ailleurs? Est-elle assise sur le rebord de son lit, aussi, quelque part en sa Provence, à se demander le pourquoi de ce rêve ? Probablement pas. Quelle idée. Je me recouche, m’allonge dans ce grand lit que je refais un peu, en me demandant comment j’ai pu le défaire à ce point. Je m’allonge seul. Un dernier regard sur mes affaires trop bien pliées sur cette chaise et j’éteins la lampe de chevet et la chambre retrouve alors sa lourde obscurité, juste percée par le regard rouge des diodes du réveil, tel un monstre tapi qui m’observe, me guette, semblant se réjouir de sa farce diabolique. Je vais me rendormir, et je songe encore un peu à ces sensations ressenties, toujours présentes. À cette lumière bleue, si étrange. Je songe à ces dix années écoulées et soudain rafraîchies dans ce rêve amoureux. J’ai presque encore le goût de sa langue dans ma bouche, la sensation de ses mains sur ma peau. Quel idiot. Je vais me rendormir et oublier tout ça. Oublier cette fille irréelle, qui n’a de poids que le rêve que j’ai d’elle.

Ce soir, je monterai sur cette scène, dans la quasi-obscurité, comme d’habitude, avec mon harmonica en main. Je fermerai les yeux… et ce sera un concert comme un autre. Loin de chez moi. Loin de tout. Loin d’elle. Mais j’y monterai sans doute avec une appréhension toute particulière. Un sentiment de déjà vu, ou de déjà rêvé… Peut-être même un espoir, fou. Sans doute foirerai-je mes premières notes d’harmonica… ou bien au contraire mes plaintes mélodiques seront-elles habitées d’une résonance mélancolique toute particulière ? On verra bien. Oserai-je ouvrir les yeux ? Sillonner les premiers rangs du public, le regard souriant ? Guetter la lumière bleue ? Ça je ne sais pas. Pas sûr. Je le ferai sans doute, il faut bien. Et je serai déçu de ne pas l’apercevoir. Sans doute. Et je jouerai mes mesures… et elles seront un peu vides. Sans doute… Comme ce lit. Voilà voilà... Dix ans. Un rendez-vous manqué.
0
0
0
14

Questionnaire de l'Atelier des auteurs

Pourquoi écrivez-vous ?

Pourquoi écrit on? J'imagine que c'est pour exprimer un peu ce soi, inexprimable au quotidien, cet être caché la plupart du temps, celui qui ne parle pas, qui n'ose pas. Se raconter, à l'ombre d'une plume. Témoigner de ses émotions, leur laisser un peu plus de temps pour résonner. Partager. Laisser une petite trace de sa propre vie aussi sans doute. Se projeter au delà de soi, au delà du temps qui nous est compté. Pour ma part j'ai écrit ce premier roman sans trop réfléchir aux raisons. Juste envie de témoigner de cette émotion à voir cet homme étendu mort sur ce trottoir à Paris. Retracer un peu sa vie perdue...
0