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Matthieu Savary

Matthieu Savary
La poésie est sans doute le seul genre où les auteurs sont plus nombreux que les lecteurs. Ou comme l'écrit Enzensberger : le besoin d'écrire des poèmes coexiste avec l'horreur d'en lire.

Qu'on me permette d'introduire ainsi mes poèmes par ce constat. Que les causes en soient connues ne signifient pas qu'on puisse les résoudre, même collectivement. On sait que la poésie est maltraitée à l'école, qu'elle est délaissée par les grandes maisons d'édition, et que le risque d'entre-soi des rares poètes qui parviennent à arracher à l'indifférence une audience fragile, dans un contexte de perfusion aux aides publiques, n'aide pas forcément à faire naître de grands textes.

Constat amer, qu'il est coûteux de dire, car je ne sais pas si mes poèmes méritent mieux que cet oubli.

Et bien que ces poèmes soient moins amers que mon constat, c'est bien la toile de fond qui semble les accueillir, et c'est pour cette raison que j'ai pris le risque de donner à mon recueil un titre larmoyant. Ce titre est le vers d'un poème que j'ai abandonné. Le poème était mauvais, vous ne perdrez rien à ne pas le lire. Mais j'ai gardé ce vers. Bien sûr, il aurait été artificieux de le coller ailleurs, et ce n'est que maladroitement et déçu que j'ai tenté de le faire. C'est une chose curieuse de voir un vers vous rester sur les bras. Vous le gardez, vous le gardez, mais vous n'avez rien à en faire. Le recycler en titre devrait-il me faire honte ? Je trouve ça plutôt drôle. C'est comme si je posais un poids sur une feuille tremblante, pour qu'un coup de vent ne l'emporte pas.

Allons voir si le reste est vraiment aérien.

Merci, amis poètes.
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Matthieu Savary
Je souhaitais depuis longtemps écrire autour de la poésie, mais je tardais. Je craignais moins le manque de légitimité à le faire que le risque d'enferrer la poésie dans une définition étroite. Cette crainte n'est pas mauvaise : c'est une alerte. Comme la philosophie, la poésie résiste aux certitudes définitives.

Wittgenstein définissait la philosophie comme une pratique, non comme une théorie. Son tractatus est pourtant rempli de propositions logiques, apodictiques. Mais dans les deux dernières pages du texte, et c'est sans doute le passage le plus célèbre de ses écrits, il tire un trait entre ces propositions et l'indicible. Il y a un indicible ; il se montre, mais il ne se dit pas. Et l'ouvrage se termine sur ces mots : "sur ce qu'on ne peut dire, il faut garder le silence". Wittgenstein remet ainsi la mystique dans la philosophie occidentale en circonscrivant le terrain propre à la logique. C'est une manière de réconcilier deux mondes, et c'est ainsi que je comprends l'intérêt persistant éprouvé pour ce livre par des générations de lecteurs.

Mon rapport à la poésie est très proche de cette vision : elle n'est pas seulement "poiein", fruit de l'inspiration ou des muses, mais aussi "prattein", pratique, travail artisanal et modeste. Et le prattein n'est pas au service du poiein, d'une manière en quelque sorte verticale, comme un esclave patient qui oeuvre pour son maître. Ce serait un contre-sens. Ils sont deux pans distincts de la poésie, qui ont leur vie propre.

J'aimerais que ces fragments d'essai soient l'occasion de débattre avec vous. N'hésitez pas à manifester vos désaccords, et à mieux ouvrir les débats que je n'aurai su le faire.

Merci, amis poètes.
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Matthieu Savary
Personnage de fiction récurrent, Lilith est souvent traitée sous l'angle d'un romantisme sombre. Elle a aussi accompagné des mouvements féministes qui voyaient, dans cette première femme mythique, l'antithèse indépendante et farouche à une Ève soumise.

Il me semblait intéressant de revenir aux sources du personnage, à la Genèse, et d'explorer la chute sous l'angle, non du commentaire moral extérieur (qui la surqualifie en démon), mais de Lilith elle-même : une créature qui échoue et qui s'éloigne dans l'obscurité.

J'ai travaillé sur cette figure durant plusieurs années, avant d'abandonner. Car cette chute dans les ténèbres semblait incompatible avec le moindre rebondissement. Le récit était sec, ennuyeux. La seule issue qui s'avançait était une forme de déconstruction du texte, de la grammaire, du langage.

J'ai toujours été fasciné par la figure des "catabases" (Orphée descendant aux enfers chercher Eurydice en est sans doute l'exemple le plus connu), et je réalise tardivement combien il m'importe d'achever ce texte. Ce n'est pas sans réticence, toutefois, que je le rouvre. J'en connais les difficultés, et les maléfices.

Je vous remercie par avance d'être indulgents pour les maladresses propres à cet écrit de jeunesse. Je l'amenderai progressivement et serai attentif aux critiques constructives qui pourront m'être faites.

Cette reprise sera conduite en parallèle de mon travail poétique.
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Matthieu Savary


Puis-je dire que l’acte d’écrire répond en moi à une philosophie préalable ? Je ne sais pas bien. J’éprouve souvent devant ma page la perplexité qu’exprime Tanikawa dans l’un de ses poèmes :

J’ai voulu écrire mon journal, l’envie de dormir m’en a empêché
D’ailleurs, des événements d’une journée, lequel noter,
Lequel laisser de côté, j’ai bien du mal à en juger
Même si je ne vois rien qu’il vaille la peine d’être écrit,
Je ne me sens pas tranquille lorsque je n’écris rien — je me demande bien pourquoi

Cette perplexité se comprend sans doute mieux pour un poète que pour un romancier. Le romancier a des outils techniques qui précèdent le gros œuvre : synopsis, plan, fiches de personnages… Il dispose aussi de logiciels qui formalisent ces règles techniques, comme s’il y avait non seulement une méthode, mais que cette méthode fonctionnait comme un certificat de bonne conduite. j’exagère à peine ; il suffit d’installer des logiciels comme Shaxpir ou Scrivener pour se rendre compte à quel point la technique se destine par essence à surplomber la peu gérable inspiration (ces logiciels sont intéressants, au demeurant, mais transformer l’écriture en « activité gérable » pose tout de même un problème). Il n’y aurait donc pas une philosophie, mais une méthode... A la manière des « agents » qui verrouillent le lien entre auteurs et éditeurs outre-Atlantique, l’écriture serait l’affaire de techniques certifiées, et ne pas y recourir révèlerait notre amateurisme.
J’ai toujours eu peur de la technique. Je ne dis pas qu’il faut la fuir ni qu’elle soit mauvaise. Je pense simplement qu’il ne faut pas céder au confort de la considérer comme un préalable.
Un texte me vient à l’esprit à ce moment de mon propos : une nouvelle de Borges (La Bibliothèque de Babel) dans laquelle l’auteur imagine une bibliothèque gigantesque où seraient consignés tous les livres possibles. L’écriture devient ici impensable parce qu’elle n’apporte plus rien (tous les livres ayant été écrits). On peut aussi imaginer, avec le progrès de la technique, que des algorithmes pourront produire, dans un avenir très proche, des textes littéraires de bonne facture, sans aucune activité humaine. Je ne suis pas sûr que nous aurions autant de plaisir à les lire, mais je vois mal aussi comment les écrivains pourraient surmonter cette catastrophe.
Ce cas extrême m’invite à penser que l’essentiel de notre rapport à l’écriture doit s’évaluer comme une PRATIQUE, non comme une PRODUCTION. L’écrivain ne cherche pas d’abord à produire un livre, mais à approfondir la signification de son acte d’écriture. Ce serait peut-être cela, ma philosophie, en dernier ressort : vivre l’écriture, la méditer, indifféremment de ses résultats. Il m’est même arrivé d’être satisfait… d’une page blanche, car certains méditations réussissent, même quand elles ne permettent pas d’aboutir au moindre mot.
Je pourrais conclure sur ces mots, mais je vais risquer la maladresse d’un aparté final : lorsque je parle d’envisager l’écriture sous l’angle de la pratique et non de la production, je pense aussi à notre monde en général. Je travaille dans une entreprise qui, comme toutes les autres, déploie des trésors d’ingéniosité pour réduire ses coûts. Il en résulte une société de flux tendus, obsédée par les marges, dans laquelle, plus la productivité augmente, plus la tension s’aggrave sur les gains de productivité futurs. Et alors que nous devrions vivre mieux, nous vivons toujours plus mal. Voir le travail sous l’angle de la production promeut dans tous les capillaires de l’activité humaine une logique de gestion. Je pense qu’il s’agit d’une catastrophe collective. L’écriture, et l’art en général, peuvent servir non seulement de contre-information, mais d’acte de résistance.
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Matthieu Savary


On imaginerait sans doute d’un jeune prince arrogant, changé en bête par une sorcière, qu’il erre en grognant, jour et nuit, dans son costume de cour et les grandes pièces obscures d’un château baroque, dont il lui serait comme interdit de fuir la solitude.
J’imagine qu’à l’image de la Belle de Disney, je devrais moi-même être une fille sage et aimante, baignant précisément dans ces lectures romantiques qui ont, depuis le XIXe siècle, accolé pour de bon le gothique et le fantastique, en concevant ses grands lieux vides imaginaires, hantés du sol au plafond, remplis de statues à la lourdeur douteuse.
Cependant, ce n’est pas dans une telle demeure que je m’éveille. Ni dans un lit à baldaquin. Nul drap de coton, ni surdrap de velours. Pas de lourdes teintures contre les hautes fenêtres. Et aucun feu qui crépite dans l’âtre d’une cheminée aux proportions grotesques ; il fait froid. Ce lit : une paillasse, mais soignée. Un sol de pierre, certes, mais tout le reste aussi simple, aussi pauvre : une pièce médiévale.
Je reste un moment allongée. La literie est inconfortable, mais je dois d’abord reprendre mes esprits. La nuit dernière, je travaillais encore et j’allais rentrer tard. Je ne pourrais pas trop plaindre mon père de me donner du travail jusqu’à une heure tardive, il est vieux et fatigué. Il a besoin de mon aide. Et à mon âge, au demeurant, je me plais autant à m’éloigner, à rester dehors, quite à en suer, pour ne pas entendre ses ronchonnements séniles, ni sa terrible et ennuyeuse façon de parler de la mort, dans son haleine de naphtaline. Je suis sans doute une fille indigne, malgré la soumission à mon labeur : sa vie touche à sa fin, et je fuis tant que je peux son besoin de confidence. J’imagine qu’il n’a pas grand-chose à me reprocher. Mais je sais aussi que je le rends malheureux.
Je me relève et porte une main à mon front. La douleur me rappelle l’accident de la veille. J’avais glissé sur une pente, dans la forêt, et mon visage avait frappé une branche. Une branche, je crois, oui. Quelque chose du moins. Les souvenirs et l’imaginaire se pressent maintenant au même endroit de mon esprit, noyant mes convictions. Pourtant je me souviens bien de la créature étrange qui avait approchée ; j’avais crié, et le cri était rentré en moi pour y former comme un trou noir où ma conscience s’était aussitôt effondrée. Curieusement, il me semble avoir senti qu’on me soulevait, bien que je fusse évanouie, et une voix grave, très calme, tenter de me rassurer.
Je devrais sans doute être inquiète, me sentir au piège, et craindre les intentions de mon sauveur. Curieusement, non. Serais-je sortie de la forêt sans son aide ou serais-je déjà morte, le corps gelé sous les congères ?
Je me lève et boite jusqu’à la fenêtre. Ma jambe a eu son lot dans cette chute mémorable. La cour du château est un empire d’herbes folles. Et toujours nulle statue gothique : un carré simple sous la neige, donné aux ronces et au lierre, habituels colonisateurs des jardins délaissés.
On vient frapper à la porte, et soudain la logique reprend le dessus : mon cœur bondit dans ma poitrine. Je porte une main devant mes seins, réflexe étrange, comme si j’étais nue et m’empressais de cacher mon intimité.
Attentionnée, une voix s’annonce sans qu’une main vienne ouvrir : mon hôte se tient derrière la porte, n’entre pas, conscient de la peur qu’il suscite, désireux sans doute de ne pas l’aggraver.
— Je vous ai préparé de l’eau chaude, me dit la voix. Ce château est d’une froideur épouvantable. Même l’été vous y rendrait frileux.
Je ne réponds pas. Non tout à fait par peur, mais je n’ai pas dans l’habitude d’adapter mon discours à une quelconque prudence. Quoi dire à un être aimable mais repoussant, à ce sauveur inquiétant qui vient porter une simple, une banale tasse d’eau chaude ?
L’hésitation est perceptible aussi de l’autre côté de la porte ; je m’approche et décide de l’ouvrir par moi-même. Après tout, aucune tasse d’eau chaude n’a encore traversé un panneau de chêne, et je n’aime pas les situations instables, particulièrement quand elles sont empreintes d’embarras. Mon geste surprend mon hôte, que j’entends reculer. Le syndrome de Stockholm bat son plein : je lui souris et le fais entrer.
Il hésite puis avance, en prenant soin, autant que le permet le baillement de la porte, de passer à distance, de me contourner. Il pose sur la table de chevet, un tabouret reconverti, son plateau et l’eau chaude. Ses vêtements disputent à son visage la palme de la laideur, et malgré tout, de toute évidence, il a pris le temps de se soigner.
— Je ne suis pas vraiment le sauveur dont rêverait une jeune fille, murmure-t-il en reculant vers la fenêtre, cherchant à ce qu’il semble la bienveillante noirceur du contre-jour. Je suis un homme condamné…
Plus que le mot condamné, il a prononcé le mot homme avec une certaine emphase, pour mieux nier l’idée qu’il fût seulement une bête. Au demeurant, je ne le juge pas comme tel. Les traits de son visage disent autre chose que cette infâmie.
— Et qui vous dit que les jeunes filles rêvent d’être sauvées ? m’offusqué-je malgré tout. Nous ne sommes plus des pots de fleurs dignes des contes de Grimm !
— Je suis maladroit, admet-il. Toutes mes excuses. Mais vous étiez fort mal dans la forêt, et de toute évidence vous risquiez de mourir. En venant vous voir, j’ai provoqué votre évanouissement, alors il n’y avait plus vraiment de choix : je devais vous ramener, et vous sauver.
Et il ajoute, devant mon silence :
— Vous êtes libre de partir bien sûr. Je ne peux pas sortir de ce château, mais je peux vous indiquer quelle direction prendre pour retourner chez vous.
Quand un inconnu vous annonce que vous êtes libre, la précision parait assez douteuse pour vous convaincre du contraire. Cependant ma curiosité prend à nouveau le pas sur mon inquiétude :
— Pourquoi ne pouvez-vous pas sortir du château ? Après tout, vous étiez bien dans la forêt hier soir ?
je m’alerte après coup du caractère inquisiteur de mes remarques. Rentrer dans l’histoire ou dans l’intimité de mon hôte me parait soudain être une idée terriblement mauvaise…
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Matthieu Savary


Longtemps, j’ai écrit de bonne heure. Je me levais pour m’assoir. Je faisais mienne la phrase de Pascal, après m'être emparé de celle de Proust : beaucoup de nos malheurs viennent de ce que nous ne savons pas rester au calme dans notre chambre. J’aurais pu l’écrire en lettres d’or au-dessus de mon bureau, comme ces versets du Coran ou ces morceaux d’épîtres dans des assiettes en porcelaine. Casanier jusqu’à l’os.
Je me disais aussi qu’il importait peu de trouver un éditeur. Je me le disais non sans arrière-pensée : frileux de soumettre mes textes à un jugement d’autorité, j’en retardais l’échéance. Je craignais qu’on m’expose ce que je voyais déjà : mes insuffisances. Et pour sceller mes doutes, j’avais trouvé une formule, derrière laquelle je me recroquevillais, comme un guerrier craintif derrière une motte de terre : Quand l'écriture est vécue comme une production, il y a une logique à l'isoler à terme comme un objet industriel.
Et bref : je déclarais que j’écrivais pour écrire, non pour publier. Que le chemin m’importait plus que la destination. Et qu’il était exclu que je tapine sur le trottoir pour me soumettre à un comité de lecture.


C’était il y a longtemps. Je ne sais pas si mes pensées ont changé, ou si c’est la situation qui m’a amené ici : je suis dans un ascenseur, flanqué d’une journaliste et d’un présentateur. Je suis sensé défier un écrivain célèbre, dans une émission que tout amour de la littérature devrait conduire à abhorrer : Top Ecrivain. Oui, Ecrivain. Sans accent sur le E. Les potentats de l’émission n’ont pas même pas pris le soin d’en écrire correctement le titre. Je l’avais signalé au présentateur :
— Vous savez qu’en français, les capitales sont accentuées ?
— Les capitales ?
Ses yeux avaient plongé vers moi, perplexes. Je précisai à contrecoeur :
— Les majuscules, si vous préférez…
Il m’avait regardé puis le logo, puis encore moi, comme s’il avait cherché non pas à évaluer la règle mais à juger qui était légitime, socialement, entre moi et ce bout de plastique. Après un moment, il s’était mis à sourire :
— ça fait plus moderne comme ça, non ?
J’avais renoncé à poursuivre, on ne convainc pas quelqu’un qui balance l’écriture dans l’arène de la télé-réalité pour faire cracher du temps de cerveau au nom de la Sainte Réclame. De toutes manières, il était déjà ailleurs, l’oreille greffée à son portable, gueulant je ne sais quoi à un subalterne forcément incapable. En tant que challenger, je n’étais pas différent de ces gueux, et cessais de parler.

Après l’ascenseur, nous traversons le plateau ; étourdi par l’effervescence qui y règne, je retrouve un moment de calme dans la loge dépouillée. Le confort est spartiate : une chaise, un miroir, une commode vide. C’est un peu le gnouf de l’accueil : on m’y punit déjà. J’imagine le luxe dont l’obséquiosité médiatique récompense a contrario mon adversaire de l’autre côté du mur. Un écrivain à succès qui passe sa vie entre Paris et New York, sans en craindre le cliché. Un vendeur de torchons habiles, aussi peu littéraires que ma fesse droite, mais bon : le succès, le succès, le succès. Un empire de lecteurs fidèles, de lectrices plutôt.
Tandis que je ronchonnais, la journaliste de l’ascenseur fait une entrée brutale. Frapper aux portes parait désuet :
— Monsieur Marc Lévy est prêt.
Je trouve matière à plaisanter :
— Dites à Monsieur Lévy que je suis prêt.
Elle me regarde de travers, elle n’a pas le temps. La pression du direct, j’imagine. Son timing est aussi court et serré que sa jupe ; je lui demande un ristretto.
— Vous n’avez plus le temps.
Ni merci, ni désolé, ni rien ; tout à l’encan. Je dois la suivre.


Marc Lévy est un homme charmant. Mais c’est quand même une écriture de merde. Je m’étais inscrit à l’émission en pensant qu’il serait facile de le démonter, de lui coller du Gracq ou du Beckett, là, sur ses phrases d’une platitude risible. Je m’étais infligé deux de ses livres la semaine d’avant, comme une préparation sportive, pour monter dans les tours de l’énervement et de la rage : oui, j’allais montrer au monde sa nullité.
Mais la pression est toute autre sur un plateau ; et le direct n’arrange pas l’affaire. Je crains de perdre mes moyens. Et je sais bien qu’il est toujours facile de ruiner après coup la victoire du pauvre type qui ne devait pas gagner. J’ai le sentiment d’être pris au piège. Moi qui détestais mon adversaire, voilà que je m’accroche à son sourire imperturbable comme à la tunique du messie.
Aux questions qu’on me pose, je réponds fadement. Je ne parviens pas à trouver mon rythme. J’espère que l’écriture défera mes blocages.
La publicité dégouline sur l’émission par le rappel des sponsors. L’économie privée nous prive de tout. Nous sommes les têtes de pont d’un vendeur de sodas. Mais le présentateur prend la relève, servant de son enthousiasme la couverture du crime :
— L’épreuve va commencer !
Le barnum anti-littéraire est à son apogée. Je m’attends à l’entrée d’une troupe de danseuses, de majorettes, de pom-pom girls, et l’immonde fac-similé d’un chèque à cinq zéros, pour le vainqueur, brandi par une fille aux arguments soutenus. Mais ils n’osent pas encore. Je n’ai droit qu’à la bêtise des applaudissements, et à des spots colorés qui s’agitent comme des derviches tourneurs.
— Le thème de ce soir est…
Marc Lévy s’enfonce paisiblement dans son fauteuil, une jambe au-dessus de l’autre, comme s’il méditait un argument philosophique. Très calme. Je me moque encore un peu, mais ma propre posture est bien plus risible : les coudes appuyés sur mes genoux, j’ai les jambes qui tremblent. Mais je n’ai ni le temps ni le goût d’en préciser l’impression, car le thème est tombé :
— Pour cette première partie de l’émission, nous vous proposons une mise en abime. Vous devez imaginer un jeune auteur arrivant sur ce plateau, pour participer à l’émission Top Ecrivain. Vous évoquerez ses impressions, sa peur d’affronter un auteur connu, sa défaite malgré un beau combat. Vous devrez écrire le plus vite possible, le temps vous est compté ! Vous avez une demi-heure. A vos tablettes !
Je n’en crois pas mes oreilles : le thème proposé ne laisse même pas la liberté d’une victoire de l’auteur amateur. On me demande de décrire ma propre défaite, en somme. Soudain, il me semble comprendre ce que ressentent les citoyens en face d’un pouvoir qui ne les écoute jamais, parce qu’il est programmé pour ne pas savoir les écouter. La démocratie fait son chemin dans une société de contrôle, où se fige et se boulonne à ses bordures un bloc bourgeois inamovible. Il n’y a ici nulle liberté, nulle démocratie : seulement du spectacle, et le confortement, par mon rôle d’idiot utile, d’une victoire de classe.
J’essaie d’écrire malgré ces pensées de rage et d’impuissance, mais elles brouillent ma vue comme des larmes dans les yeux. Après dix minutes, tandis que s’achève un reportage d’attente gavé de propagande muette et que la caméra revient vers les forçats, je me lève et balance ma tablette aux pieds de la journaliste.
Le présentateur s’affole, désemparé. Il jette un regard vers la porte de sortie, ou deux sbires en noir font la gueule. Comme si j’allais commettre un crime, il hésite à appeler la sécurité. Son regard paniqué me donne des forces. Mais que va-t-il penser ? Que retiendront les gens de mon esclandre ? Que j’ai été lâche ? Que j’ai abandonné ? Je ne peux pas laisser Marc Lévy gagner par KO, et en même temps je n’ai pas plus envie de gagner moi-même. La littérature n’est pas un jeu, l’expérience d’écriture n’est pas réductible à un spectacle.
— Rasseyez-vous, allons…
Je ne me rassois pas. La journaliste approche d’un air confit, formatant un sourire pour me convaincre qu’entre sa bienveillance et ses belles jambes, un candidat doit savoir se détendre. Marc Lévy rigole, il en a vu d’autres.
— Vous méprisez la littérature, dis-je alors d’un air grave. Vous méprisez aussi les jeunes auteurs qui n’ont pas encore trouvé d’audience. Alors que vous vous proposez de les aider, vous mettez en spectacle leur position sociale, et vous les écrasez. Vous ne pouvez pas juger de la littérature parce que vous ne savez rien. Le seul idéal que vous proposez à ces auteurs est la victoire à une loterie. Vous entourez votre émission d’annonces publicitaires qui vous privent par avance de toute liberté de ton. Vous êtes les artisans d’une destruction de la littérature, et je vous hais pour cela. Vous êtes du bon côté de la richesse, mais pour tout le reste, vous êtes du côté de l’abomination. Ne vous avisez plus jamais de parler de littérature.
Et je m’éloigne pour de bon, sous le regard des sbires qui, tout à coup, sont devenus hilares. Eux-aussi ne sont pas de ce monde.
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Matthieu Savary


Marc se presse vers l’échafaud : un rendez-vous chez son dentiste, un sadique tout en finesse, qui rit en posant ses aiguilles sous vos yeux. Il est en retard. Le vieux moteur de sa Simca qui surjouait l’agonie depuis des mois avait fini par rendre l’âme, en vrai : une fumée noire vers le ciel, et puis plus rien. Rendez-vous à quinze heures, et cinq minutes pour enquiller à pied les trois derniers mille mètres. Un Usain Bolt sous EPO n’y parviendrait pas. Et puis le stress qui vous noue le ventre et vous sape les guibolles !
Marc repousse au fond du crâne le sadique en blouse blanche pour réserver ses rêveries salvatrices à la jeune secrétaire qui en garde le dongeon. Son rire et sa douceur se répondent l’un à l’autre, érigeant autour d’elle un monument de beauté, insolite en ces lieux : ceux qui viennent la remarquent, et les épouses qui accompagnent parfois leur mari endolori ont l’œil sévère pour l’œil qui traine. Autant dire qu’elle restera hors d’atteinte. Un monument. Une figure aussi lisse et lointaine qu’un narcisse de marbre. Marc aurait aimé qu’elle l’apprécie, et plus encore. Elle peuple ses rêves tout comme son chef peuple ses angoisses : l’épouser, la chérir, donner la vie dans ses fins bras de porcelaine ! Mais ça n’arrivera pas.
Il est vrai toutefois qu’un rêve peut alléger le pas... Marc parvient finalement à sa destination avec un retard acceptable. Que sont-ce que dix minutes quand un sadique vous fait bouillir trente minutes de plus, piétinant l’horaire comme la peur du patient ?
Attendre donc, et laisser le cœur revenir de sa course pour bondir à nouveau devant les jambes parfaites de la déesse immuable. Attendre. Et s’abaisser à la lecture d’un vieux périodique, comme seules ont le secret les pénibles salles d’attente : un auto-moto du siècle dernier. Tiens, le retour de sa Simca. Il ne s’y attendait pas !
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Matthieu Savary


En somme, c’était un original. Notre professeur de philosophie trainait chaque jour un cartable incroyablement lourd, défiant par ce fardeau curieux les élèves qui s’indignaient de leur propre charge. Il arrivait en claudiquant, tirait sa chaise, et abattait d’un bras de bucheron sa verte besace sur son bureau, puis il n’y touchait plus jusqu’à la fin du cours. A quoi pouvait servir ce sac puisqu’il n’en sortait rien ? Pourquoi suait-il ainsi, sang et eau, pour déplacer illusoirement ce menhir sans objet ?
Pourtant ce matin-là, après avoir posé son sac, il s’était assis sur sa chaise d’une manière fort inhabituelle, adoptant l’attitude nonchalante qu’il critiquait chaque jour chez ses cancres de fond de classe. Les deux pieds sur la table, avec un trou dans la semelle par lequel se devinait une chaussette douteuse, il s’appuyait en arrière, sur le mur, en tournant ostentatoirement la figure vers la vitre. L’automne finissait, et le froid filtrait par le bois craquelé des fenêtres.
« Le tix déribe un stepagor » dit-il alors d’une voix pensive, les yeux rivés sur le platane qui s’effeuillait dans la cour. Une voix calme, presque un murmure, comme s’il avait vu une simple mésange ou un ecureuil.
Nous nous regardâmes, chaque élève. Certains pouffaient, mais la plupart reprenaient, perplexe un mot ou l’autre de cette phrase : tix ? Déribe ? Stepagor ? Comme si le reste n’avait rien d’étranger. Pourtant, il fallait se rendre à l’évidence : non seulement nous ne comprenions rien, mais nous nous insurgions d’avoir tenté, un bref instant, d’y comprendre quelque chose. Mon voisin de table, qui n’est guère bavard et dort plus qu’à son tour, sortit pour une fois de son mutisme de principe et même de sa position semi-couchée dont seule la cloche venait solder habituellement le constat :
— Mais monsieur, ça ne veut rien dire !
On sentait la rage, derrière cette simple phrase qu’il prononçait debout, les poings sur la table, pour toute cette « vaine philosophie » dont cette phrase curieuse semblait brusquement, dans son esprit revêche, couronner l’indigence.
— J’aimerais bien, mon cher ami, répondit le professeur, mais pour un stepagor, la déribation d’un tix a tout d’une réalité.
Il avait l’air malin, Manu, les deux poings sur la table. Notre professeur semblait soudain terriblement sérieux :
— Un tix, Monsieur Bouvier, n’a rien d’un enfant de cœur… Veuillez vous rassoir. Ou dormir, c’est ce que vous faites de mieux.
Nous étions habitués aux piques, aux volées de bois vert, mais Manu ne faisait pas habituellement partie de ses têtes de turc. Il dormait, c’est vrai, et ses notes étaient proches du 0 kelvin, mais il maitrisait l’art du ronflement discret, ce qui pouvait passer encore pour une forme exotique de bienveillance dans cette classe d’irrémédiables voyous.
— Un tix, mes chers élèves, ne déribe pas habituellement les stepagors. Il varille, il s’écuste, mais de déribation, point. Le problème vient lorsqu’il rencontre un palafox…
Nous ne parlions pas, mais notre air ahuri, sans plaider en notre faveur, dévoilait assez bien notre interrogation.
— Un palafox ? s’étonna le professeur. Vous ne savez pas ce que… ?
Et il se mit à rire. Assez mal, du reste, comme tous les gens qui ne rient jamais. Le rictus produit tirait ses muscles faciaux d’une manière improbable, brisant les plaques de gel qui pétrifiaient habituellement ses traits austères.
— Mon dieu, vous ne savez pas ce qu’est un palafox ! N’avez-vous aucune culture ?
Nous ne savions pas quoi dire et regardions, silencieux, ce monument d’indignation d’où percolaient des phrases toutes plus étranges les unes que les autres (tout comme celle-ci, c’est dire que la chose était contagieuse !) :
— Ecoutez bien, petites créatures incultes. Les tix haïssent les palafox, à cause de leurs nageoires écailleuses dont ils battent furieusement les moignons pour s’envoler. Lorsqu’un tix déribe, c’est par peur. Sinon il gouate, ou il sifflurte. Le sifflurtage dure une saison, mais il déribe ensuite, et ce n’est plus le moment des stepagors, qui firdent tant qu’ils peuvent, du moment que les palafox ne nidifient pas.
Je sortais marchinalement mon tube de doliprane. Un toutes les quatre heures, dit la notice. Je tapotai le tube en me persuadant qu’il me faudrait tenter le double.
Le professeur se mit à écrire, ou à dessiner, ou à gribouiller. Ce n’était pas très clair. Cela ressemblait à un langage, mais avec la présence ostensible de machins nébuleux, qui semblaient signifier quelque chose, mais sans parvenir à nous donner le moindre indice. Une bouillie.
— Un palafox, donc. Et un tix. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les stepagors n’ont pas la même déribation. Ils ne déribent qu’à l’envers, en vrille anti-horaire, sans quoi la rustule qui leur dectorise le lanion les brouite sans qu’aucune rupille leur avirge la grute. Alors qu’un tix, vous comprenez…
Nous en étions là, c’est-à-dire pas très loin, quand il ouvrit son sac immense. Une fermeture éclair d’une épaisseur incongrue, qu’il tira vigoureusement, bruyamment, comme la poignée d’une tondeuse à gazon. Un petit cri se fit entendre à l’intérieur, un cri presque humain qui semblait douloureux, et qui nous tira tous de la torpeur d’une manière fort déplaisante, comme si cet homme que nous connaissions bien, et que nous avions appris à détester modérément, cachait un secret immonde dans sa besace, qui justifiât qu’on le haïsse bien plus.
Pourtant, après un instant, une étrange créature apparut, et alors nous comprîmes. Tout ce qu’avait dit notre professeur était vrai !
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Défi
Matthieu Savary


— Baisse-toi, Oikodomos, ils vont nous voir…
Oikodomos jeta son casque et s’adossa au rocher qui les cachait des troupes de Démophilos. Euménès continuait d’observer discrètement la côte :
— Alpenus est vide, observa-t-il, toutes les troupes sont parties pour affronter les Perses.
— Ils vont mourir, intervint sèchement Oikodomos. Les Thermopyles sont perdues. La Grèce est perdue.
Le jeune hoplite continuait de défaire les liens de sa cuirasse.
— Nous sommes des déserteurs, Oikodomos. N’offense pas les dieux à mépriser leur sacrifice.
— Et moi je ne porterai pas la honte de ma fuite, lui répondit-il posément. Leur mort n’est pas héroïque, mais pathétique. Les dieux n’en ont cure.
Oikodomos s’était défait des dernières pièces de son armure et inspirait d’une manière ostensible, les yeux fermés. Il devinait, penché sur lui, le visage inquiet, exaspéré de son compagnon.
— Allons, Euménès, il n’y a rien. Les Perses ont quitté ces collines, et les Spartiates sont encore loin. Il n’y aura personne pour venir pendre deux déserteurs de plus.
Il se leva et tira du sol la lame de son glaive.
— Je garde ça, dit-il. J’avais promis à mon père de le lui ramener. Même s’il n’y a plus personne qui m’attende à Thespies, je vais en prendre soin comme il le désirait.
Euménès lui fit remarquer qu’il avait jeté le reste de ses armes, et qu’il n’était pas digne de parler de sa piété filiale alors qu’il méprisait la piété pour son peuple. Oikodomos éclata d’un rire sonore qui fit écho dans les collines, tassant brusquement Euménès dans sa cachette.
— On dirait que tu n’as pas fui toi-même, Euménès, pour me faire ainsi la morale ! Allons, sors de ton trou… Cette pierre ne cacherait pas un chien. Et défais ton armure, tu seras plus léger. Et plus discret.
Euménès s’exécuta à contrecoeur. Oui, ils devaient bouger. Mais suivre son compagnon lui pesait, comme si en posant ses pas dans les siens, il validait aussi son immoralité.

Pendant une heure, ils contournèrent Thespies en prenant soin de ne croiser personne. L’arrière-pays était plongé dans un silence profond, comme si tout le bruit était parti sur la côte pour suivre le carnage. Le chant des oiseaux, même, semblait suspendu. Les champs, le chemin, tout était vide. D’abord prudents, Euménès et Oikodomos avançaient de plus en plus sereinement, ne prenant même plus soin, sortant d’un champ, d’observer prudemment les carrefours ou l’horizon dégagé des collines. Ils commençaient à bavarder sur leur vie à venir, sur leurs projets. Oikomodos allait rejoindre Pyrgos, dans l’ouest du Péloponnèse, Euménès descendrait plus au sud…
Tandis qu’ils discutaient, ils virent surgir un homme, au bout du chemin. Il descendait lentement vers eux, appuyé sur une canne, le corps enveloppé dans une robe noire.
Les déserteurs l’observèrent un moment, puis Oikodomos haussa les épaules :
— C’est un vieillard, allons. Continuons de marcher. Ne pas bouger ou fuir serait suspect. Nous allons marcher vers lui, le saluer et l’oublier. Il passera son chemin.
Les deux hommes avancèrent le plus naturellement possible. Pourtant, l’angoisse d’Euménès augmentait rapidement, et à mesure qu’ils approchaient le vieillard, ce dernier lui paraissait de plus en plus étrange, curieusement familier.
— Salutations, vieil homme ! lança Oikodomos à sa hauteur.
Mais le vieil homme ne répondit rien et les dépassa.
Oikodomos haussa à nouveau les épaules :
— Sourd, avec ça, plaisanta-t-il. Et il tira Euménès par la manche, qui s’était arrêté, inquiet, pour continuer d’observer le vieillard.
— Allons, Euménès, la route est longue. La nuit va tomber, et nous n’avons plus d’eau.
— Cet homme, murmura pensivement Euménès, j’ai l’impression de le connaître…
— Grand bien te fasse, mais viens.
Euménès secoua la tête comme s’il dissipait les vapeurs d’un rêve. Puis ils reprirent leur marche. Une succession monotone de champs et de chemins pierreux, de prairies buissonnantes. Et toujours le silence.
La fatigue rendait Oikodomos plus perméable à l’angoisse d’Euménès, et bien qu’il se défiât de ressentir la moindre crainte, son moral déclinait. Il devait se faire tard, mais la nuit ne venait pas. Toutefois, Oikodomos s’avisa qu’il leur faudrait dormir, et avant cela : trouver un point d’eau. Mais leur chemin ne croisait nulle rivière, nul étang. Aussi décidèrent-ils de rejoindre un hameau, où ils demanderaient l’hospitalité.
— Nous ferions mieux de voler un peu d’eau dans l’abreuvoir des bêtes et nous enfuir, évalua Euménès tandis qu’ils approchaient des maisons. Tous les jeunes hommes de la région sont au combat, notre présence sera suspicieuse.
— Nous aviserons, soupesa Oikodomos, nous aviserons…
Mais ils n’eurent rien à aviser : les abreuvoirs étaient vides, les maisons aussi. Elles semblaient avoir été brusquement abandonnées : du pain moisissait dans les assiettes, le linge dormait dans les armoires, au grand complet.
Affamés, ils tentèrent de manger le pain : mais il tombait en poussières dans leurs mains. Et l’eau qu’ils puisaient dans le puits du hameau, loin de les soulager, semblait plutôt les étouffer et les meurtrir, comme s’ils buvaient des verres de sable.
— Nous sommes maudits ! s’affola Euménès. Les dieux nous punissent !
— Ne sois pas idiot !
Oikodomos s’assit sur la margelle du puits. Mais il n’eut pas le temps de s’adonner aux réflexions que lui inspirait leur très curieuse situation : l’homme en noir était réapparu, à l’autre bout du hameau.
Euménès se retourna également et ils restèrent silencieux un moment, avant qu’Oikodomos n’ouvrît enfin la bouche, d’un air embarrassé :
— Toutes nos excuses, vieil homme ! Nous cherchions seulement à boire, puis nous allions repartir. Nous sommes des marchands, mais des soldats de Sparte nous ont dépouillés.
Euménès fixa son compagnon d’un air épouvanté, tant ce mensonge lui semblait gros et peu crédible. Etait-ce par fatigue qu’Oikodomos s’appuyait sur de telles bêtises ?
— Vous connaissez les Spartiates, poursuivit-il d'un ton gouailleur, ils n’ont guère de sympathie pour les autres cités ! Et pour nourrir leurs troupes contre les Perses, ils peuvent bien dépouiller d’honnêtes marchands comme nous !
Euménès se mordait les lèvres. Des marchands ? Voilà bien tout ce qu’ils n’avaient pas l’air d’être. Le vieil homme ne bronchait pas, laissant Oikodomos s’empêtrer dans son mensonge grossier. Puis il releva la tête et prit la parole :
— Vous êtes morts, dit-il. Mais vous ne le savez pas. Vous fuyez par les chemins de la Grèce, mais vous n’êtes plus en Grèce. La nuit ne tombera pas ici, mais ce jour sera à jamais votre nuit.
Euménès avança d’un pas, tandis qu’Oikodomos se taisait, macérant entre sa fatigue, ses mensonges et les vaticinations du vieillard.
— Qui êtes-vous ?
Mais le vieil homme ne répondit rien. Il s’enfonça dans l’une des maisons et ne repparut plus.
Euménès et Oikodomos s’enfuirent à nouveau. Ils guettaient la nuit, espérant voir le ciel déjouer l’annonce du vieillard, mais le soleil restait fermement accroché dans le ciel, cloué à cette épouvantable paroi d’un bleu pur. La végétation s’estompait, la plaine devenait aride, brumeuse. Mais tandis qu’ils renonçaient à poursuivre, décidés à revenir vers les terres hospitalières qu’ils avaient quitté imprudemment, ils découvrirent qu’il n’y avait plus de chemin, et que ce monde aride les enveloppait dans toutes les directions, comme s’il s’agissait moins d’un monde qu’ils atteignaient que la dégradation d’un monde qu’il ne pouvaient plus fuir.
Ils recroisèrent plusieurs fois le vieil homme, mais il n’approchait plus. Il se dressait à l’horizon, puis s’effaçait, comme une sentinelle vigilante, au service des dieux qui les avaient punis…
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Défi
Matthieu Savary


Quand je parle à mon chien, il me regarde attentivement. Ses yeux plongent dans les miens. Il dresse l’oreille pour capter dans ma voix un son ou une intonation qui lui seraient familiers. Le mot saucisse peut-être, ou le mot promenade. J’ai parfois l’impression qu’il me comprend, et que seule la complexion particulière de ses cordes vocales lui empêche de me répondre : saucisse ? Deux pour moi, merci. Promenade ? Oui, certes, mais tout à l’heure : il fait trop chaud maintenant (et je veux mes saucisses)…
Mais je sais bien que mon chien est idiot. Pas foncièrement, bien sûr : c’est le standard canin. Manger, dormir. Marquer le territoire (c’est un mâle). N’aura pas le bac, ni de sot métier. Un chien tout bête.
Si je vous disais qu’il savait lire, vous penseriez que je suis fou. Je vous raconterais comment, les binocles sur la truffe, il s’installerait à table pour lire le journal. Vous me taperiez sur l’épaule d’un air confit, et vous me glisseriez dans la main l’adresse d’un bon médecin.

Mais vous baillez : où est la casserole ? Patience…
Pour l’aveu que j’ai à vous faire, il n’existe pas beaucoup de précautions oratoires. Aucune introduction rationnelle pour en déjouer l’étrangeté brutale. Aussi vrai que mon chien ne saurait lire, une casserole ne saurait parler. Et pourtant.

Ce soir-là, j’étais seul. Mon chien ronflait sur deux saucisses, éternel épuisé. Je travaillais sur un mauvais poème et n’arrivais à rien, rafistolant des mots entre de longues ratures, sans produire un seul vers. Les pages de mon carnet quittaient le registre des manuscrits pour celui de l’art moderne. D’abord un Franz Kline, puis un Pierre Soulages : des pages noires de ratures.
Je renonçai et me dirigeai vers la cuisine pour me faire à dîner. Un basique, pas le cœur à mieux : des pâtes et du jambon. Mon placard est aussi pauvre que mes goûts culinaires : une casserole unique, de taille moyenne, dont le manche fragile réclame depuis des mois un simple tournevis. J’avais mis un peu d’eau et allumé la gazinière, puis j’étais retourné à mon bureau pour y poursuivre mes ratures.
Mais j’avais mis le feu trop chaud, et trop peu d’eau dans la casserole. Bientôt, une sale odeur vint m’alerter : les pâtes ! Je me ruai vers la cuisine, mais c’était trop tard : l’eau s’était entièrement évaporée et les flammes bleues cuisaient le cul de la casserole. Le manche n’était pas en reste et fondait gentiment. Le paquet de pâtes, resté fermé, regardait la scène sans un mot.
J’écartai la casserole d’un mouvement vif et coupai le gaz. C’était mort pour les pâtes. J’allais attendre que l’ustensile refroidisse et le balancer à la poubelle.
— À la poubelle ?
Une petite voix m’était soudain rentrée dans le crâne. Moins mystique que la bergère de Donrémi, elle ne venait pas du ciel mais remontait mollement du coin de la gazinière. Je me figeai, épouvanté.
— Après tout ce que j’ai enduré, depuis quinze ans que tu m’enfermes dans ce placard vide ! Me jeter !
Je secouai la tête, les yeux fermés, pour dissiper cette hallucination.
— Ne crois pas être tiré d’affaire en te persuadant que je ne parle pas. Regarde comme je suis abîmée. C’est ta faute, tu dois me réparer !
Puis la voix s’agaça plus franchement de mon silence ahuri. La casserole se mit à sautiller, très légèrement, tapant du socle les grilles du réchaud.
— Eloigne-moi de là, au moins ! C’est encore chaud !
Dans le salon, mon chien dormait toujours. L’instinct animal n’avait pas sourcillé à l’odeur de brûlé. Comme la petite voix me le demandait, j’ai fait le tour de l’appartement à ma casserole, car elle était curieuse de « voir » les pièces où elle n’avait jamais été. C’était salon-cuisine depuis quinze ans, alors la chambre ou la salle de bain représentaient déjà pour elle un genre de voyage exotique.
Elle dût convenir cependant qu’il s’agissait de pièces banales, et qu’elles n’étaient d’ailleurs pas bien rangées. Je n’allais pas me justifier derrière l’inertie du vieux célibataire endurci, mais l’idée était là. Je la reposai sur la table du salon et m’assis devant elle.
— Comment un objet peut-il parler ? lui demandai-je.
— La matière parle. Tout parle. Vous, les humains, vous avez beaucoup de mots, mais pas plus de langage que le reste !
— Les mots et le langage, c’est un peu la même chose, non ?
— Pas du tout, rétorqua la casserole d’un ton vexé. Les traces d’un loup dans la neige, c’est du langage. Le bruit des feuilles sèches quand elles tombent de l’arbre, aussi. Et l’eau qui bout dans une casserole. Et les flammes qui l’abiment…
— Comment sais-tu ce qu’est un loup, la neige, ou un arbre ? Tu n’es jamais sortie d’ici.
— Mais je ne suis pas seulement ici, dit la casserole, je suis partout. Le langage de la matière est aussi diffus que les interactions de ses atomes. Connais-tu l’expérience de fentes d’Young ?
Vous ne rêvez pas : ma casserole voulait parler physique quantique. Elle s’était plainte d’avoir brûlé et m’entretenait maintenant de sujets variés qui excédaient mes compétences personnelles.
Nos discussions durèrent plus d’une heure, puis la voix disparut brusquement pour ne revenir qu’ensuite, des jours plus tard, contrariant à chaque fois mon effort de croire que j’avais pu rêver. La casserole est une bête facétieuse.

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Je ne peux pas dire si les casseroles chantent bien (je suppose que non), mais elles savent bien parler. Aujourd’hui, j’ai gardé ma vieille casserole, et il arrive encore qu’elle me parle. Mais en général, elle se tient silencieuse, du simple fait qu’elle n’ait besoin de rien. A sa demande, je l’ai retirée du service, et elle pend à un crochet, près de la fenêtre, où elle regarde passer le cours des saisons.
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Matthieu Savary


Un long couloir s’enfonce sous les ruines du temple. Sur le sol gisent des corps, des squelettes. Mon guide est un homme rude, petit et corpulent, qui communique peu. Nous ne pouvons guère nous exprimer, en vérité : quelque chose nous retient, nous retire les mots. Quoi ? Impossible de le dire. Souvent, nous voulons élever notre voix, nous ouvrons les lèvres, et rien : nul son ne sort. Ou peu. Des sentences tronquées, dont le verbe est perdu, ou les noms, ou les temps.
— C’est ici, dit-il enfin.
Le couloir se termine et nous débouchons sur une longue pièce, bordée d’immenses colonnes. Vers le fond se dresse un trône de fer difforme, dont le dossier est curieusement formé de vieilles épées entremêlées. Sous le feu des torches, une bibliothèque en chêne s’effondre sous le poids de gros livres poussiéreux. Mon guide fouille le meuble et en tire un grimoire dont le dos de velours est brodé d’or :
— Voici votre réponse, dit-il. Et il me tend le livre.
En quoi un vieux bouquin pourr… Une minute. Ce livre est vide ! Nulle encre n’en couvre les feuillets.
— Quelle est cette bêtise ? m’offusqué-je.
— Continuez, me répond mon guide d’une voix posée. Le secret est bien dissimulé.
Je me pose un moment sur le trône et feuillette lentement le livre. Mon guide m’observe, un sourire mystérieux sur les lèvres. Difficile de dire s’il se moque de moi ou si ce livre contient bien cette réponse. J’insiste, je tourne les feuilles, et je tombe enfin sur le secret du livre. Je tombe des nues ! Une seule lettre est écrite, une simple lettre, curieuse et évidente ! Cette lettre oubliée, essentielle, dont l’ellision nourrit nos difficultés, ruine toutes nos expressions : le

A !
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Défi
Matthieu Savary


Quand j’étais petite, j’étais fascinée par les lieux vides et silencieux. Qu’une religion vît le jardin de Dieu dans un désert stérile, je le comprenais fort bien. Et si jamais on me parlait de la mer, j’imaginais non pas la vie des eaux de surface, mais le silence des abysses. Je connaissais le nom et l’emplacement de toutes les grandes fosses : Mariannes, Kouriles... et me persuadais que le nom du Pacifique désignait moins le vent clément pour les navigateurs que le calme de ces ténèbres lointaines.
Je me rappelle aussi mon père qui se moquait du Commandant Cousteau lorsqu’il désignait la mer comme le monde du silence. Bien qu’enfant je validais habituellement toutes ses critiques, trouvant impensable d’y opposer la moindre résistance, je préférais ne rien penser de celle-ci et continuais de rêver au silence de la mer.
Et plus j’en rêvais, plus le monde me paraissait bruyant. Les humains ? Des fourmis absurdes, conditionnées, grouillant à la surface du progrès. Tous les concepts qu’on me proposait semblaient venir du même creuset pour terminer dans la même tombe : un long bavardage inutile...

Nous sommes en pleine mer. Les cotes du Svalbard s’éloignent derrière nous. L’équipage manœuvre en silence. Même pour ces hommes taciturnes, le cœur n’est pas au bavardage. Les gestes ont bien l’assurance habituelle, mais les corps paraissent légèrement plus voutés, les mains plus lourdes sur les cordes. L’anxiété se lit à ces détails infimes : l’heure est sombre.
Cette virée est ma dernière en leur compagnie. Je ne sais pas bien encore comment j’ai pu les convaincre de mon plan, l’été dernier à Tromsö, lorsque le médecin m’avait appris que je n’avais plus que trois mois à vivre. Je ne m’étais pas démontée. Les phases de l’acceptation, très peu pour moi. J’avais seulement dit « oui, d’accord » et j’étais sorti du cabinet. J’avais même pris soin de régler la note et d’échanger avec la secrétaire, sur un ton dont la badinerie m’étonne encore, comme si j’allais sortir et siffloter dans le beau soleil du nord, en rêvant de l’avenir qui me tendait les bras.
J’avais réuni mon équipe et annoncé mon plan : finie la science, j’allais mourir. Un cancer, deux options : la chimio et la mort, ou la mort. Donc, la mort. Je formulais mon dernier souhait : couler vivante dans la fosse de Gakkel, au point le plus profond de l’Océan arctique. On y avait trouvé, il y a quelques années, des cheminées hydrothermales. La joie de la découverte ramène parfois la science à ses racines d’étonnement poétique : ces cheminées avaient été aussitôt nommées « château de Loki », et je trouvais ce nom parfait pour y placer ma sépulture. Pourquoi pas, après tout ? Mes parents sont dans une tombe, sous la terre ferme, mais personne ne les visite, et il me parait triste d’inscrire dans le marbre et les pots vides l’évidence de l’oubli. Je préfère finir dans la mer.
Mes collègues s’étaient regardés, abasourdis. J’étais la plus jeune de l’équipe, le destin frappe comme il veut. Ma demande semblait curieuse, mais personne ne pensa à la remettre en cause. Ils me connaissaient. J’allais finir comme ces sages de l’antiquité qu’évoque Nietzsche avec admiration : détachés de toute ambition, de toute illusion sur la vie, ils cessaient simplement de respirer et se laissaient mourir. J’allais donc me noyer délibérément, le moment venu, pour faire la leçon à mes cellules malades. Et tomber en douceur dans le noir absolu, à plus de deux mille trois cent mètres de profondeur, m’y déposer comme une offrande à ce silence profond que j’avais toujours aimé.

Nous arrivons maintenant à destination. J’allais dire : nous jetons l’ancre. Mais c’est une image qui n’a pas cours ici : la chaine fait quinze mètres, le gouffre deux mille. J’ai revêtu ma combinaison de néoprène, l’attirail habituel : j’y vais avec mes armes, comme ces guerriers qu’on enterre, l’épée à la hanche et le bouclier sur la poitrine.
Je me méfie de la disonnance émotionnelle que provoqueraient une accolade, un baiser ou même un rire : je me prépare en silence. Mes vieux amis n’ont pas à craindre que je reproche le leur. Une discrétion bienveillante conditionne nos gestes, comme à l'habitude - les marins connaissent ça. Et nous sommes tous des amoureux du nord. Tous, nous cherchons notre nord profond : le silence nous comble.
Voilà, je m’assois à présent sur le bastingage, les pieds au-dessus du gouffre. Le pâle soleil du nord me parait soudain d’une lumière sublime : ce sont mes derniers rayons du soleil. Je sens une main sur mon épaule, puis une seconde. Une troisième s’appuie sur l’une d’elles ; nous avons tous besoin de réconfort. Les vivants et les morts. Je ferme les yeux, je dis seulement merci, et je pars en avant, pour de bon.
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