Le poids des derniers.

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Les premiers ne connaissent pas ce problème. Quand ils arrivent, il n'y a rien avant eux. Les derniers, eux, portent le poids de ceux qui sont déjà là depuis longtemps.

Moi ? Je suis la dernière de cinq sœurs et un frère — dont la plupart auraient pu être mes parents. Alors, avec mes yeux d'enfant et surtout mes yeux pleins d'admiration, je les ai vus comme tels. Un certain temps, disons.

Dans une maison aussi bruyante, aussi peuplée, j'ai surtout veillé à ne pas prendre de place. De l'espace, je n'en avais pas vraiment. Tous ont essayé de me mettre dans une case — sans mauvaise intention. Mais le poids des années forge ce qu'on appelle l'expérience. Et de ce fait, chacun avait son mot à dire. Moi ? Je me suis adaptée. J'ai même adopté plusieurs visages. Jamais le mien. Ça me convenait. Je ne connaissais rien d'autre, de toute façon.

Puis quelque chose a changé. Le temps. J'ai fini par ne plus être en accord avec moi-même. Mais qui étais-je, au milieu de tout ce brouhaha ? J'avais beau crier — personne ne m'entendait. Alors j'ai écrit. Beaucoup. Pour entendre ma propre voix. Pour exister, quelque part, enfin. Et au fil des pages, j'ai appris à me découvrir.

À la fin de chaque carnet, je rencontrais toujours une nouvelle facette de moi-même. Riche. Complexe. Bien présente.

Atypique, certes. Mystérieuse, sûrement. Mais certainement pas muette.

Peu à peu, j'ai laissé entrevoir le vrai "moi" — souvent encore dissimulé derrière mes nombreux masques, presque comme un fardeau. Parce que dès que je commençais à me libérer, on me critiquait. Et pas qu'un peu. Trop ou pas assez. Jamais ça ne convenait. D'ailleurs, aujourd'hui, j'en paie encore le prix.

Je me suis longtemps interrogée. Remise en question, bien trop souvent. Pourquoi cette critique si facile à mon égard ? Pourquoi ne m'aime-t-on pas ?

Je dérange. Certains d'entre nous dérangent — je ne suis pas la seule. Et j'en suis venue à penser que c'est précisément lorsqu'on se rapproche trop de ce qu'on est vraiment — lorsqu'on sort du cadre — que ça gêne. C'est comme une rature dans les pages d'un cahier — on préfère l'effacer, c'est tout.

Les premiers arrivent dans le vide. Les derniers arrivent dans le bruit. Moi, j'ai mis des années à trouver le silence nécessaire pour m'entendre.

Aujourd'hui, cette voix — la mienne, enfin — c'est la seule dont je sois vraiment fière.

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