AVANT L’ÉTÉ — C’ÉTAIENT LES DERNIERS JOURS

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C’ÉTAIENT LES DERNIERS JOURS de l’ambassadeur et dans la résidence privée Azul Tranquilo on essayait fort de s’amuser, barbecue, glacières pleines de bières et sono à fond sous le ciel bleu nuit de la Havane. On mangeait, buvait, dansait autour de la piscine, les corps au ralenti, les épaules déroulées et les hanches étirées, insouciants, parce que le monde, soudain, n’allait plus se résumer à cette île de malheur à laquelle ils avaient donné trois ans de leurs vies. Allongé dans un des transats, Perry Jones était l’un des seuls employés à ne pas célébrer son départ. Il aimait la Havane, son odeur chaude de pierre et de sel, ses balcons coloniaux et ses fenêtres toujours ouvertes. Il aimait sa musique, sa grâce, sa perte. Il aimait cet aspect renfermé qu’elle avait désormais. Mais dans deux semaines il prendrait l’avion et repartirait pour Washington et laisserait derrière lui ce jeune traducteur, Juan Amadeo, avec qui il allait danser deux fois par semaine. Il se sentait fiévreux. Il prit une gorgée de bière, toucha son front du dos de la main, reprit une gorgée. C’était donc ça, la perspective de partir sans ne jamais revenir ?

Il finit sa bière d’un trait et salua tout le monde de la main sans recevoir aucune réponse. Il monta dans sa chambre au troisième étage et ouvrit ce dossier qu’il devait finir avant la réunion du lendemain. Quelques photographies envoyées par des agents de terrain, le port, les bateaux-cargos et leurs conteneurs d’une tôle sombre et rouillée. Des gardes armés et qui surveillaient avec attention des tonnes de mangues et d’ananas et de papayes. Il bâcla son rapport et l’envoya à ses responsables et descendit de balader dans les rues qui se rafraichissaient enfin. On entendait les cigales, les bars, les scooters qui fonçaient sur les pavés. Une certaine étroitesse. Il transpirait et saisissait sa chemise entre le pouce et l’index et la secouait pour faire passer l’air. Il pensait à Juan Amadeo, cette manière qu’il avait d’ouvrir les boutons un à un et de coller sa tête contre le ventre de Perry. Ses lèvres humides autour de son nombril. Sa bite qu’il suçait. Juan Amadeo ne lui manquerait pas comme un amant, mais il lui manquerait comme un jouet en bois que l’on a perdu trop tôt, la simplicité de l’enfance qu’il avait trouvé à trente-sept ans et qu’il quittait désormais à l’aube de la quarantaine. Il n’aurait pas pensé que la tristesse viendrait aussi sourde, botte d’aiguilles luisante et qui lui picotait le front.

Il acheta un sandwich au fromage et un soda dans un kiosque et s’assit sur un banc. Il était minuit. Il mangea doucement, regardant des adolescents qui allaient et venaient sur le trottoir, juraient, tanguaient, trébuchaient sur le chemin d’un autre bar ou d’une autre fête. Les cigales chantaient en chœur et les bouchées de sandwich tombaient dans sa gorge comme des silex. Il roula le papier autour du sandwich à moitié fini et se leva pour aller le jeter à la poubelle attenante et s’effondra.

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