C'est Arrivé (Sur la 8)

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  • Qui a l'temps aujourd'hui, d'faire des confitures ? ]

La question traverse le plateau de télévision, avant de se heurter sans bruit au bleu insultant de ses murs, laissant derrière elle une ou deux secondes d'un silence songeur.

L'homme qui venait de la prononcer, Jean-Marc Morandini, brandit à demi, comme dépourvu de force ou de conviction, un exemplaire de "Mes confitures", du légendaire gastronome assis de l'autre côté de la table circulaire ; la veste rouge, le regard perçant, la lunette ronde : Jean-Pierre Coffe, le défenseur du consommateur.

À ses côtés, deux personnages de moindre importance : à sa gauche est assis un homme en pull gris-brûnatre, un brave homme toujours pensif, toujours perdu. À leur droite, leurs deux droites, est assise une femme verte dont tous ignorent le nom, faute d'intérêt, sans doute, si bien que l'univers en serait peu changé qu'elle fût femme verte ou plante verte.

  • Écoutez, je veux pas encore avoir l'air de vous contredire, mais le- ]

L'éminent cuisinier entreprend de répondre, mais Morandini, idiot, l'interrompt.

  • Mais allez-y, ee, on est là pour ça ! ]

Coffe reprend sans attendre.

  • Non, mais le- attendez. Le problème du temps, c'est un non-problème.
    L-le le temps pour quoi faire ? Qu'es- Si vous faites pas d'confiture vous faites quoi à la place ?
  • Regarder la télé. ] Cette dernière remarque, médiocre plaisanterie de Morandini, est lancée précipitamment, à faible voix, comme sans l'assummer.
  • À part regarder direct 8, euh, l'emission d'Morandini, j'vois pas c'qu'on peut faire. Entre nous.
    Vous comprenez, le problème du temps, c'est qu- euh, j'vais vous donner un exemple, c'est que : un gamin d'quinze ans... c'est pas un homme, il est pas fait. Il a encore à s'cultiver, il a à apprendre. Et bah un boeuf, de deux ans, c'est pas d'la viande à manger, c'est d'la viandre à attendre, qu'elle ait quatre ans.
    On a nié, on nie, la notion d'temps. Or moi je pense, très sincèrement, que c'est bien plus utile, d'être, euh, un couple, chez soi, le matin, le samedi– le samedi ! J'dis pas qu'i faut cuisiner tous les soirs, on peut cuisiner en avan– On prend son cabas, on va au marché, on emmène les enfants.
    Est-ce que vous trouvez qu'c'est pas complètement con,– ] L'homme en brun paraît à ce stade atteindre des profondeurs de réflexion inaccessibles au commun des mortels, fixant le gastronome, le regard grave et la main au menton.
  • –que quand vous interrogez un môme et vous lui dites le chocolat vient d'où, il vous répond "Ça vient d'une tablette". C'est consternant, moi quand j'entends ça–
    Allez dans des écoles ! Au lieu de faire de la télé comme ça– ] La femme verte pouffe sous la montée soudaine d'un rire à entendre ces mots accusateurs.
  • –en chambre, mais en p'tit studio comme ça. Allez voyager, baladez-vous ! Vous allez voir ! ] Morandini cible l'orateur de ses yeux déséchés, arborant un sourire imbécile.
  • La, la situation des mômes est consternante. Ils ne savent plus rien, on n'apprend plus rien à l'école ! Moi quand j'entends un môme qui m'dit "Ça vient d'une tablette, le chocolat", j'vous jure, j'ai envie d'chialer, ça, ça me désespère, de penser ça !
  • Et c'est la faute à qui, ça ? ] Tirade sèchement coupée à volume suffisant pour tempérer l'élan de l'invité. Coffe tourne son regard vers l'antipode de la table, et reprend :
  • Bah, d'abord y'a un problème à l'Éducation Nationale où, évidemment on a cessé complètement d'apprendre ces choses là ! Avant, moi quand j'étais- Alors vous allez me dire "Vous, v'évidemment, vieux con, soixante-dix balais, à l'école, euh." Oui, mais, à l'école, moi d'mon temps, euh, on apprennait l'histoire la géographie, euh, on apprennait les sciences, tout ça à partir d'une fraise ! ]

À ce moment précis, le Penseur se jeta de sa tour d'ivoire, estimant enfin pouvoir se mesurer au légendaire personnage.

  • Alors, alors, justement vous dîtes, à l'école on apprennait, malheureusement ça s'fait plus à l'école aujourd'hui,–
  • Et les parents ? ] Coffe n'aura pas sa réponse.
  • –aujourd'hui les enfants ils regardent la télévision, et l'info ça passe par la télévsion, alors est-ce que vous aimeriez, j'pense à ça parce que vous animez une emission qui marche très bien sur France Inter, qui s'appelle "Ça se bouffe pas, ça se mange" depuis ee, des années,–
  • Dix ans.
  • Dix ans, pardon, est-ce que vous aimeriez, peut-êt, transferer cette emission, à la télévision, où là vous toucheriez certainement, beaucoup plus les jeunes que sur France Inter. ]

Coffe rétorque avant même d'avoir entendu le dernier mot, initiant l'ultime créscendo, avec un sourire tendre et mesquin, comme celui d'un être détenant le pouvoir d'anéantir toute chose...

  • (Mais) mon cher, euh, j'ai fait une emission pour les enfants à la télévision qui s'appellait "Comment c'est fait", où j'emm'nais quat' cin' gosses—j'les ais emm'nés à la Réunion, j'les ais emm'nés au bord d'la mer—des mômes qui n'avaient jamais vu la mer ! Vous comprenez, le problème c'est qu'y a des mômes qui n'ont jamais vu la me–
    Nous sommes des gens privilégiés, pensons à des gens qui n'ont rien ! Qui ne savent pas c'que c'est, qui n'voyagent pas ! Qui sortent de d'une école où i's'font chier ils s'emmerdent, et ils vont dans une colonie d'vacances, où ils sont avec les mêmes cons qui n'leur apprennent rien ! C'est ça qui est terrible ! Alors que moi j'les emm'nais balader– Vous pouvez pas savoir le miracle que c'est, de voir, un saulnier, à Guérande, par exemple, qui est en train, comme ça, il est en train de tirer son énorme rateau, comme ça, et tout à coup y'a un tas d'sel. Et ça sort de la mer. Les mômes qui regardent ça, quand vous avez un gros plan sur ces gamins, des filles ou des garçons qui sont émerveillés, c'est un miracle pour eux ! Et i vont, i prènnent, i mettent dans leur bouches, i s'rendent compte que c'est salé ça vient d'la mer. Et vous leur epspliquez, le vent, le soleil, la chaleur, euh, c'est c'est boulversant ! ]

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