Chapitre 6 : La froideur du cœur

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Vingt-quatre heures après les trois premiers meurtres, trois heures avant le gala.


À cette heure de la journée, Cannes était devenue un immense tapis scintillant. Chaque restaurant, chaque hôtel revêtait son manteau de lumière. La vie nocturne prenait le pas sur la vie diurne. L'individu avait choisi ce moment propice pour assister au gala de charité qui se tenait au Palais des Festivals. Evénement organisé en faveur de la lutte contre la maltraitance des enfants et en présence de nombreuses personnalités. Mais ce n'était pas pour défendre cette cause qu'il voulait entrer, il ne ressentait qu'une indifférence abyssale pour ce combat. Le meutrier espérait se rapprocher de sa cible : Sasha Sanders. Et pourquoi pas se retrouver sous le feu des projecteurs. L'arborescence de son plan d'attaque mûrissait dans sa tête.

Il longea la gare maritime avec, en point de mire, le célèbre casino de la Croisette, tout aussi étincelant la nuit. Le criminel tourna légèrement la tête sur la gauche pour apercevoir l'hôtel Splendide, impressionnant de par son envergure, véritable institution sur la French Riviera. Toucher du regard le luxe le rassurait. Après cette brève aparté, il continua son avancée à grandes enjambées pour gagner les abords du palais. Dans l'optique d'admirer la grande affiche surplombant le fameux escalier rouge, il traversa rapidement le boulevard de la Croisette pour se poster en face, devant la boutique Dior. Une fois satisfait de sa position, il leva légèrement la tête pour contempler le poster géant. Sasha Sanders était au centre, entourée d'autres stars issues de divers domaines : sport, culture, média, téléréalité, cinéma. Ses yeux se plissèrent et fixèrent sa proie pendant de longues minutes. Ses bras se crispèrent le long de son corps. Il serra les poings très fort, animé d'une rage folle. Son attitude attira l'attention d'un passant à proximité. Pour éviter de se faire remarquer davantage, le stratège lui lança un grand sourire. L'homme, d'un certain âge, ne broncha pas et continua à le fixer. Sentant qu'il devait réagir, le tacticien remarqua le Reflex que l'homme portait autour du cou. Il jubilait intérieurement d'avoir trouvé son point d'ancrage.

  • Splendide affiche, n'est-ce pas ? Steve Mc Curry n'aurait pas fait mieux ! dégaina le personnage machiavélique en pointant son index droit.
  • Vous vous y connaissez en photo, on dirait ? rétorqua l'homme, toujours méfiant.
  • Bien sûr, vous savez que j'ai été photographe de plateau sur le film Avatar.

L'affabulateur savait d'expérience que plus les mensonges étaient gros, plus ils passaient. Il possédait un véritable don dans ce domaine.

  • Je ne vous crois pas !
  • Le plus difficile a été de retranscrire à travers mes clichés le ressenti des acteurs.

Sourcils froncés, la curiosité du passant fut une nouvelle fois piquée au vif. L'individu savait qu'il venait de le prendre dans ses filets. Il lui conta pendant cinq minutes une histoire, totalement fausse. Se jouer de la nature humaine lui procurait de la jouissance, du pouvoir.

Ne perdant pas de vue son objectif, il stoppa net son récit.

  • Dis-moi mon brave, ce n'est pas que je m'ennuie, je pourrais discuter des heures avec toi sur ce sujet et, pour sûr, tu es un sacré connaisseur, mais je dois y aller, annonça- t-il en mettant ses mains dans ses longues poches de manteau. Arf, j'ai oublié mes invivations pour le gala, c'est pas vrai ! grogna l'affabulateur en soufflant.

Le vieil homme lui fit signe de se baisser pour lui parler au creux de l'oreille.

  • Tu veux un tuyau, va voir du côté est des rambardes de sécurité, demande un certain Luigi, de la part de son ami Batisto. Il t'arrangera le coup ! lui souffla-t-il, une main posée entre son nez et son menton pour éviter d'être entendu aux alentours.

Les deux interlocuteurs se redressèrent en même temps. L'assassin lui destina un clin d'œil tout en commençant à dénouer la ceinture de son manteau. Il quitta son partenaire d'un soir, lui adressant un signe de la main gauche, sans prendre la peine de se retourner. Il n'en demandait pas tant, la chance lui avait encore une fois souri. Un sentiment de surpuissance l'envahissait.

Quel blaireau, s'il savait de quoi je suis capable.

Poursuivant son périple, il commença par sauter les barrières blanches qui se trouvaient sur son chemin. Il adopta une démarche de star comme s'il marchait dans un défilé de mode. Dans le même temps, il jeta son manteau à terre d'un geste brusque. Cet acte provoquant attirait les regards. D'autant qu'il révéla un ensemble complètement doré, à demi ouvert en haut par une petite fermeture éclair, recouvert d'une veste de costume blanche à traits noirs. D'un air frimeur, l'individu continuait son show, en faisant mine de ne pas se préoccuper des alentours. Alors qu'intérieurement, il se nourrissait de cette attention. Il adorait ça. Il comblait le manque de ces dernières années, il revivait.

Arrivé à destination, l'individu se heurta à une grande tente blanche portant la mention "SECURITE" en rouge. Il aborda un homme stationné devant le barnum qui portait un uniforme noir et un gilet orange. Pour plus de réalisme, il zappa le bonsoir.

  • Je dois parler à Luigi, c'est urgent! s'exclama t-il l'air dédaigneux.
  • Et vous êtes Mickael Jackson je présume !
  • Vous êtes un marrant vous, quand vous saurez qui je suis vous la ramenerez moins! menaça l'imposteur, un doigt pointé sur la poitrine du vigile.

Les deux protagonistes étaient pratiquement tête contre tête, plongés dans leur iris respectives. L'agent de sécurité lâcha le premier et, tout en se reculant légèrement, attrapa son talkie-walkie.

  • Luigi, c'est Luc, on a une de tes gentilles connaissances à l'ouest. Tu peux venir rapidement ! Les carottes sont cuites, je répète, les carottes sont cuites.
  • Tu vois quand tu veux ! insista le tueur imitant le geste d'un pistolet avec sa main droite.

La colère de l'agent se vit sur son visage. Il s'apprêtait à répliquer lorsque le bonhomme fit son apparition en courant.

  • Attends Luc, les carottes sont cuites, c'est un code d'urgence bordel ! Tu crois que j'ai que ça à faire ! enchaîna Luigi, essouflé par l'effort.

Luigi avait une belle carrure de sportif. Quarante-cinq ans environ, les cheveux gris bouclés au carré. Il portait de grosses lunettes rondes qui lui donnaient un air dur. Autour de son cou pendait un badge d'accréditation juxtaposé sur un tshirt noir portant la mention "Palais de festivals" en haut à gauche.

Le meurtrier savait qu'il fallait frapper fort. C'est à ce moment précis que la sono de l'événement se mit en marche avec comme fond sonore " Ça plane pour moi" de Plastic Bertrand. Ni une ni deux il se mit à danser en tournoyant sur lui même comme un forcené.

  • C'est pour ça que je t'ai appelé !

Les yeux interloqués, Luigi se demandait où il avait croisé ce personnage.

  • Salut Luigi, je suis pote avec Batisto. On s'est déjà croisé à une soirée, on avait bien discuté mais tu t'en souviens probablement pas. Une belle âme comme la tienne iradie le tout Cannes alors que moi je ne suis qu'un petit photographe, le flatta-t-il en continuant son numéro.

Luigi était coincé. A chaque soirée, il avait tendance à boire trop, beaucoup trop. Souvent le pauvre homme ne se souvenenait de rien. Et son problème d'alcool était connu de sa hiérarchie. En période de probation à son travail, il avait peur d'être dénoncé involontairement par cet inconnu. Pour ne pas éveiller les soupçons de son collègue, Luigi fit mine de se souvenir.

  • Ah ok ouais, et qu'est-ce qui t'amène ? questionna-t-il en attrapant le bras de l'étranger pour essayer de stopper son cinéma.
  • J'ai oublié mes invitations et vu la sécurité aux alentours, je pourrai pas rentrer. Tu peux me faire une fleur, expliqua le tueur, les deux mains en position de prière.
  • Les amis de mes amis sont mes amis! Entre donc avec moi, s'empressa-t-il de dire en l'escortant sous la tente blanche. Je dois finir de superviser le dispositif de sécurité à l'intérieur.

La découverte de la sécurité de l'évènement, encore une chance.

  • Je peux t'accompagner, l'électronique c'est une de mes passions. Mon père était éléctronicien, malheureusement il n'a pas pu m'apprendre les ficelles du métier, il est mort quand j'avais onze ans, crise cardiaque.
  • Ah je suis vraiement désolée pour toi. C'est que... j'aimerais bien mais c'est confidentiel.
  • Oh mais ce n'est que moi, je ne ferais pas de mal à une mouche, regarde un peu mon costume du soir !
  • Ok tu peux m'accompagner mais discret. J'ai pas envie d'avoir ma hiérarchie sur le dos. Après je te laisserai te diriger, tu dois sûrement avoir l'habitude de ce genre de rendez-vous !
  • Oui j'ai l'habitude, tu sais que j'ai été responsable de la construction des décors sur le film Rocky V, mentit le stratège, à peine la porte d'entrée passée.

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