Bonneville
Le sel craque subtilement sous la semelle de mes chaussures de course. Je remonte la fermeture métallique de ma combinaison jusqu'en haut, rabats le scratch du col et plaque mes cheveux sales et gras en arrière. Les gants serrés sous mon bras gauche j'enfile mon casque. Il sent l'essence, la transpiration. La sangle passe dans les deux boucles de serrage, je sens la jugulaire de nylon frotter sur les boucles d'acier. Je la tire jusqu'au bout, la replie pour repasser par le premier anneau et je tire à nouveau, d'un coup sec. Il est attaché.
Mon souffle se fait plus sourd, légèrement étouffé par la mentonière. Je regarde mes pas sur la surface blanche du lac en enfilant mes gants, je me concentre, je contrôle ma respiration, je fais le vide.
Le soleil n'est pas encore sorti de l'horizon mais la sueur perle sur mon front. J'expire et lève ma visière. L'air frais de l'aube s'engouffre entre les mousses de mon Bell, je lève les yeux, au loin, au bout de la piste, le ciel est comme en feu. D'un orange puissant s'estompant progressivement en un bleu très pâle. Il va faire beau. Le lac et la piste virent lentement du gris de la nuit au blanc éblouissant du jour.
Les premiers rayons de soleil me font plisser les yeux. J'ai vu ce lever de soleil tellement de fois, j'imagine que jamais je ne m'en lasserai. Tout est si calme ici, une sorte de paradis, bientôt rompu par le vacarme de la mécanique.
Elle m'attend, silencieuse face à la ligne, face au 9 miles de plat parfait. Je la regarde au milieu de ce décor plus grand que nous, posée sur ses pneus de compétition blanchis par la surface saline. L'inscription « Goodyear Eagle » est un peu patinée, sa peinture à elle est usée. Je la referai sans doute pour l'année prochaine. Les nouveaux parachutes m'ont coûté cher, l'admission sur mesure, le nouvel échappement... Elle a tellement changé depuis que le concessionnaire m'a remis les clés il y a maintenant vingt-six ans. Depuis, on n'a fait que progresser, mile par mile jusqu'à aujourd'hui et notre objectif : la barre des trois cent miles à l'heure. L'an dernier on a échoué à deux cent quatre vingt treize, cette année, on va les dépasser.
Je tourne autour pour vérifier les derniers détails. On a eu le même numéro de course que son millésime : 1967. Quand elle est sortie la pub que j'avais vue dans Popular Mechanics la disait « Rookie of the year ». Elle ne file pas aussi vite que les Streamliners mais ce serait un des premiers coupés à entrer dans le club des trois cents.
Je regarde encore l'horizon, le bout de cette ligne droite. Le soleil est sorti entièrement, il flotte au-dessus des montagnes Stansbury, dissimulé par un voile ténu. La luminosité est parfaite, la température idéale, les conditions optimales.
J'ouvre la porte, je me glisse entre les arceaux pour m'installer dans le baquet d'aluminium. Je passe le harnais autour de mes épaules, mes hanches et le verrouille. Je tire sur les sangles d'ajustement. Nous ne faisons plus qu'un maintenant.
Pour quelques instants de calme encore, je garde mes yeux clos. J'écoute l'air entrer et sortir de mes poumons, je sens la transpiration longer ma colonne vertébrale. Toujours les paupières fermées je pose mes mains sur le volant. Je serre le cuir qui crisse dans mes paumes.
C'est bon, je tourne le coupe-circuit pour mettre la batterie sous tension et j'enclenche l'interrupteur de la pompe à essence. Un léger sifflement électrique derrière mon siège me signale qu'elle fonctionne. Je peux ensuite faire de même avec la pompe à huile auxiliaire. J'attends, les yeux rivés sur le cadran de pression. Quelques secondes. Pression d'huile ok, je peux lancer le démarreur. J'actionne le décompresseur et appuie sur le bouton d'ignition. Les huit énormes pistons se mettent en mouvement. J'adore ce moment. Le réveil d'un monstre artificiel de métal et de carburant à haut indice d'octane. Lentement, il se met en mouvement, toussant, crachant, se ratant. Il faut insister, une légère pression sur l'accélérateur, très légère, puis soudain, la fumée s'expulse des tubes d'échappement et le monstre grogne avec rage. Son ralenti est stable, rythmé, il va bien. L'odeur de combustion envahit l'habitacle, les vibrations parcourent l'arceau d'acier, mon squelette et le volant. Deux pressions plus fortes sur l'accélérateur, il monte en régime, tousse une dernière fois et s'ébroue pour de bon, il est vivant.
Je me laisse toujours quelques minutes pour profiter de cette harmonie, je respire, vérifie mes jauges, sa température d'huile, d'eau, de carburant, la tension électrique, il faut que tout soit parfait pour qu'elle puisse développer son plein potentiel. Pour que chacun de ses deux mille chevaux soit de la course.
Tout est okay, j'enclenche la vitesse. Elle craque et claque puis toute la voiture se met en tension, comme un coureur de sprint, comme un guépard en chasse.
C'est maintenant, c'est notre moment.
Je lâche le frein et accélère. Pas à fond. Non, on ne doit pas patiner, ça ruinerait nos chances et nos efforts. Je me mets rapidement en quatrième, je dois amener le moteur jusqu'à six mille tours, seulement là je pourrai relâcher toute sa puissance. La carrosserie et les vitres de plexiglass vibrent autour de moi alors que je laisse le régime augmenter en accélérant à moitié. On a déjà dépassé toutes les vitesses légales sur terre, encore un peu et nous serons plus rapides qu'un avion au décollage. L'habitacle est déjà étouffant, la chaleur du coeur d'acier et de l'échappement qui l'entoure le font monter en température rapidement mais peu importe, seul compte l'objectif. Je ne quitte pas le bout de la ligne des yeux, les vibrations se font plus fortes, les craquements de la tôle, les grincements de la mécanique, le bruit de la contrainte, le prix de la vitesse.
Le premier tiers de la piste est passé, nous affichons deux cent vingt-six miles, cette vitesse où les japonaises s'envolent. Nous sommes toujours stables, toujours bien plaqués au sol et enfin le compte-tour indique six mille.
Je pousse la pédale d'accélérateur à fond, le moteur se libère d'un coup, la puissance arrive de manière écrasante me plaquant au fond de mon siège avec une force irrépressible. Les miles par heure augmentent d'un coup, deux cent trente, quarante, cinquante, soixante. On va le faire.
Soudainement, alors que mon champ de vision est réduit à un point infime dans un flou blanc les grincements cessent, comme si tout l'ensemble, chaque pièce, chaque tôle, s'emboîtait parfaitement. Comme si nous devenions un monolithe, une entité brute et unique lancée à pleine vitesse. L'aérodynamique nous écrase, nous fendons l'air, flottant sur le sel qui s'échappe en sillage de poussière derrière nous. Nous sommes invisibles, intouchables.
Deux cent quatre vingt dix.
Encore un peu, le bout de la piste s'approche à une vitesse infernale mais le moteur n'en a pas encore assez, il continue de cracher sa puissance, le bruit du vent sur les panneaux de carrosserie et dans les interstices a remplacé le sien, mais je sens sa présence, son pouls, sa force.
Deux cent quatre vingt dix huit.
Nous n'avons jamais été aussi vite. Encore un peu. Les dernières cellules chronométriques vont être là dans quelques secondes.
Trois cent deux.
Nous ne sommes plus que vitesses, un point d’une vélocité extrême dans un espace figé.
Trois cent neuf.
Trois cent onze.
J’ai réussi, encore quelques yards jusqu’à l’autre cellule chrono et je pourrai freiner. J’approche ma main du levier du parachute.
Trois cent quatorze.
Il y a un léger coup dans le volant et tout s’emballe.
C’est ici que je me suis évaporé dans une boule de feu et de poussière.
Sur ce lac, sur cette piste, il y a je ne sais combien d’années.
Depuis ce jour et pour toujours, je ne suis plus qu’un souvenir.
Un éclair dans les mémoires.
Le hurlement d’un moteur dans le vide.
Une trainée de sel.
Un fantôme sur le Bonneville Speedway.

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