Épilogue: Déchut

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Voilà donc ce qu’était devenue ma vie : errer de ville en ville comme un charognard, fouillant les monastères ruinés, achetant des reliques douteuses à des abbés faméliques, poursuivant des manuscrits dont personne n’aurait osé prononcer le nom devant moi autrefois.

Moi qui avais siégé auprès des pontifes. Moi qui faisais trembler les évêques. Je traversais désormais le Saint-Empire comme un usurier sans sceau, dormant dans des auberges infestées de puces, marchandant des fragments d’os saints avec des trafiquants lombards et des moines ivrognes.

Et pourtant, malgré ma chute, une chose demeurait intacte : ma haine. Ma haine pour Jacques de Lalaing. Dit Le Bon Chevalier, ‘‘Qu’elle blague.’’ Je le revois encore à Brême. Dans cette maudite cité balayée par les vents marins. J’y étais simplement venu pour une vente dont on m’avait parlé.

On m’avait affirmé que j’y trouverais, disait-on, un psautier ancien. Peut-être même des écrits orientaux rapportés des confins de Byzance. Je n’y croyais guère. C’était juste un moyen de passer le temps, pour ne pas penser à ma déchéance et trouver, si Dieu le voulait, quelque chose qui aurait convaincu le Saint-Siège : une relique, un objet sacré... Peut-être même aurais-je pu trouver le « Saint Graal ». ‘‘Pourquoi pas ?’’ Tout cela pour que je sois pardonné, honoré et restauré dans mes pouvoirs.

Puis il était entré dans ma propre chambre, Jacques. Grand, droit, insolent dans sa jeunesse et sa gloire. Il avait traversé mon hôtel particulier comme s’il pénétrait un camp ennemi. Avant même que mes hommes ne réagissent, il m’avait frappé au visage. « Moi…MOOOI ! ». Je sentis encore mes dents heurter le sang dans ma bouche. Il n’y eut ni duel, ni discours, ni justice, seulement l’humiliation.

J’avais voulu me venger ensuite. Bien sûr. Que me restait-il d’autre ? Je recrutai des coupe-jarrets, des vétérans sans bannière, des ivrognes prêts à tuer pour quelques florins. Mais cela tourna au désastre. Mais Jacques et ses compagnons résistèrent avec une violence animale.

Les deux femmes, maudites femelles… Jézabel et Dalila catin de Babylone. Je ne les avais pas vues venir. Elles étaient les complices de Jacques, silencieuses et décidées à me nuire dans ma juste vengeance. Ce sont elles qui m’ont pris en otage.

Je revois encore l’auberge en flammes, le bois qui craquait, la fumée qui montait et les cris de terreur. Qui me rappelait la nostalgie de ma gloire passée au service du Christ dans les bûchers où brulaient les hérétiques. Jacques et son serviteur étaient acculés, déjà perdus sans doute. Et pourtant… Ce furent elles qui changèrent tout. Mes hommes tombèrent, avant qu’elles ne me saisissent comme un vulgaire gueux. Quelle ironie. Moi qui me remémorais, face à cette auberge en flammes, les grandes heures de mes flammes purificatrices. Mais là c’était moi qu’on tenait. Je voulais les regarder brûler, mais, pour la première fois de ma vie, j’avais peur de la perdre.

Je me souviens des yeux gris du vieux serviteur. Des yeux de loup. Je dus payer. Payer l’aubergiste parce que mes propres hommes avaient incendié l’établissement dans la confusion. Je revois encore la lame sous ma gorge pendant que Jacques me regardait avec ce calme odieux des hommes certains de leur force. « Tu paieras tout ». Et je payai. Mes coffres se vidèrent et continuaient depuis des mois déjà. La chasse aux reliques ne rapportait presque rien. Les princes marchandaient tout, les évêques se méfiaient de moi, et les grands monastères fermaient leurs portes à mon approche.

J’en étais réduit à faire moi-même la sale besogne. Moi-même. Quelle ironie. Autrefois, des centaines d’hommes obéissaient à ma voix. À présent, je suivais seul un chevalier dans les couloirs obscurs d’une demeure appartenant à quelque petite noblesse de Mayence.

Les murs craquaient sous la chaleur humide nouvelle. Une chandelle vacillait au loin. Je distinguais la silhouette de Jacques devant moi. Il avançait sans méfiance. Enfin… Enfin Dieu me rendait justice. Je serai le couteau dans ma manche. Je pensais déjà à la lame entrante entre ses côtes. À son souffle coupé, à son sang.

Je levai le bras, puis je sens quelque chose. ‘‘Une engelure? Non. Une morsure? C’est FROID. Terriblement froide’’.

Je baissai les yeux. Une lame traversait ma gorge. Le souffle me manqua aussitôt. Le couteau tomba de mes doigts. Je me retournai dans un gargouillis sanglant. Le vieux Serviteur se tenait derrière moi, silencieux. Ses yeux gris ne contenaient ni colère ni haine, seulement de la lassitude. Il retira lentement sa lame. Le sang jaillit sur les pierres. Je tombai à genoux. Comme un porc à l’abattoir. Je compris alors l’humiliation suprême. Je n’étais même plus digne d’être exécuté par Jacques. Le loup me regarda mourir sans un mot.

Puis, Jacques dit : « C’est le cardinal rencontré à Brême ! Qu’est-ce qu’il fait là ? ». L’homme aux yeux gris lui répondit : « Il était venu vous tuer, mon seigneur, mais, fort heureusement, les contacts de la marchande l’ont repéré dès qu’il est arrivé à Mayence ». Jacques dit : « Il avait pourtant prêté serment de ne pas chercher à nous nuire ! » Avec une lassitude infinie, le Loup dit : « Vous êtes un miracle de naïveté. »

Pendant qu’il parlait; dans les dernières pulsations de mon cœur, tandis que mon sang se répandait entre les dalles de cette maison inconnue de Mayence, je compris enfin ceci : les hommes que j’avais brûlés avaient sans doute poussé le même râle que moi. Mais même alors… Même au bord de l’abîme… Je ne regrettais rien.

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