12. Derrière les lignes
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Rosa compris que ce n'était pas anodin.
Son regard ne me lâchait pas.
— Montre-moi.
Pas de détour ou de questions inutiles.
Typique.
Je hochai légèrement la tête et me levai sans répondre. Elle me suivit sans un mot jusqu'au bureau. D'un geste, je lui indiquai le sac. Elle le ramassa, en sortit le carnet.
Avant même de l'ouvrir, elle me lança :
— Qu'est-ce que t'as vu dedans ?
— Des choses...que je ne comprends pas.
Sa tête se pencha légèrement sur le côté, ses sourcils se fronçant. Elle l'ouvrit sans précaution, guidée par une curiosité presque instinctive.
Ses yeux parcoururent les premières pages. Rapidement.
Puis plus lentement.
Son expression changea à peine. Mais je le vis.
— Ok...
Un mot lâché à mi-voix.
Elle tourna une page. Puis une autre.
— C'est pas juste des notes.
— Je crois que tu as raison.
Je restai debout en face d'elle, les bras croisés, incapable de rester immobile. Mon regard oscillait entre le carnet, mon ventre, et son visage.
— Le nom, là...entouré. Il te dit quelque chose ?
— Oui. J'ai déjà entendu Soren parler de cet endroit, il me semble.
— Et cette phrase...
Elle releva brièvement la tête vers moi.
— Pourquoi il aurait écrit ça ?
— Je ne sais pas. Tu as vu? C'est annoté "E", avec flèche.
— Oui, je vois. Mais ça veux dire quoi ?
— Je pense que c'est une initiale.
— Une initiale ? De qui ?
— Je ne le sais pas encore.
Rosa referma le carnet d'un geste plus lent, comme si elle mesurait encore ce qu'elle venait de voir.
— Ce village entouré... je l'ai trouvé sur une carte de la région. Soren est quelque part là-bas.
— Il y a un lien.
Ce n'était pas une question.
— Oui...mais lequel...
Un flottement s'installa.
Je pris le dessin de la carte que j'avais reproduis et lui montra.
Je pris la feuille sur laquelle j’avais reproduit le tracé et la lui tendis.
— Regarde.
Rosa fronça légèrement les sourcils en attrapant le dessin.
— C’est quoi ?
— Le schéma de la carte sur laquelle Soren travaillait.
Elle releva brièvement les yeux vers moi.
— J’ai repris les tracés du carnet… et j’ai replacé les villages.
Son regard redescendit aussitôt sur la feuille.
— Celui entouré est là.
Rosa observa plus attentivement. Son regard suivait les lignes, revenait en arrière, comparait.
Puis quelque chose changea dans son expression.
Moins de doute.
Plus de concentration.
— T’as fait ça… toute seule ?
Je haussai légèrement les épaules.
— J’ai juste suivi le trait.
Elle secoua doucement la tête.
— Non.
Elle releva les yeux vers moi.
— Tu fais pas “juste suivre un trait”, Carla.
Un silence.
Je ne répondis pas.
— T’as toujours eu ce truc. Ta vraiment un don pour le dessin.
Sa voix était plus posée.
— C'est rien du tout.
— Ce n'est pas rien du tout.
— Si.
— Ce n’est pas rien du tout. Regarde ton travail pour la boutique. Tes collections… tout ce que tu dessines, tout ce que tu fais produire… c’est pareil. Tu construis, tu imagines, tu matérialises. Ce talent, il disparaît pas parce qu’on est dans une autre situation.
Je baissai les yeux, un peu gênée, mais un sourire finit par me traverser.
— Si tu le dis…
— Je le dis. Et là, pour cette carte… c’est exactement ce que je vois. Tu sais faire parler les lignes, Carla. Même quand elles sont censées juste être des points sur une feuille.
Je relevai la tête vers elle. Son regard était à la fois sérieux et encourageant.
— Merci…
Rosa hocha la tête.
— Bon, maintenant qu’on sait ça… reste à comprendre ce que ça veut dire. Et à qui cette initiale “E” appartient.
Un silence lourd s’installa. Toujours en recherche de logiques avec les différentes pièces de puzzles.
— Écoute… je sais pas tout ce que Soren a prévu, mais… ce n'est pas innocent. Quand il parlait de la base, il mentionnait toujours des choses que toi, seule, tu pourrais pas deviner… J'aimerai t'aider, mais... c'est à toi qu'il se confié.
— Je crois que tu as raison.
— Oui... Tu sais, même Soren avait des contacts fiables. Tu devrais prendre contact.
Je passai une main sur mon ventre, un geste presque automatique, protecteur.
— Cette personne pourra sûrement recoupé ce que t'as trouvé, avec ce qui se passe vraiment. Il te faut quelqu’un capable de relier ces indices à la base.
Je repensai à ce supérieur que j’avais croisé là-bas. Il ne m’avait rien dit, rien montré… Pour l’instant.
Je hochai la tête, le cœur battant un peu plus vite. Rosa avait raison. Cette carte, mes notes, le carnet, le journal télé…
— Je vais devoir trouver un moyen de contacter la base, murmurai-je. Mais… pas évident. La hiérarchie ne veux pas trop coopérer pour l'instant.
— Oui… mais fais attention, prévint Rosa. On sait jamais qui peut être surveillé.
L’inconnu restait immense, mais j'étais prête à tout pour le retrouver. Même enceinte.
Ils pouvaient continuer à ne rien dire.
À garder leurs réponses.
Mais moi…
Je n’allais pas lâcher.
Je sentais le poids des questions, mais aussi une énergie nouvelle.
— Je vais rester prudente. Ne t'inquiètes pas. Je connais le règlement.
Rosa me regarda, un sourire en coin, ce petit éclat de feu qui me rappelait pourquoi elle était impossible à ignorer.
— J’espère bien, répondit-elle, moitié défi, moitié amusement. Mais je te préviens… si tu flanches, je ne te laisserai pas tomber.
Son ton, si familier et direct, me fit sourire malgré moi. Ce mélange de franchise et de loyauté… c’était Rosa. Imprévisible, mais fiable.
Je me laissai tomber sur la chaise.
— Merci d’être là, murmurai-je, presque pour moi-même.
— Arrête avec les remerciements, dit-elle en croisant les bras, le carnet serré contre elle.
Elle se pencha légèrement, ses mains se posant sur le dossier de ma chaise.
— Alors, maintenant, tu agis. Et tu ne te fais pas de film tant que t’as pas de preuves.
Son sourire s’élargit, défiant et protecteur à la fois. Je lui rendis un regard décidé.
— Compte sur moi.
Rosa fit quelques pas vers la porte, le carnet toujours en main, mais son regard me cloua sur place une dernière fois.
— N’oublie pas, Carla… peu importe ce que tu découvres, tu le fais à ta manière. Pas à la leur.
Un frisson me parcourut. Elle avait raison. Cette quête n’était pas seulement une question de réponses : c’était la mienne à mener.
— Je n’oublierai pas, répondis-je doucement, mais avec assurance.
Elle hocha la tête, satisfaite, et sortit en direction du salon sans bruit, laissant derrière elle une pièce pleine de secrets et de possibles.
Son avertissement gravé dans mon esprit.
Je repris mon carnet de croquis, allant à la page du portrait que j'avais fais de Soren et le caressa du bout des doigts, comme pour retrouver un peu de sa présence. Les traits familiers semblaient me fixer, silencieux mais exigeants.
Je pris une inspiration, me redressai et décidai de rejoindre Rosa dans le salon. Chaque pas me rappelait combien ce corps fragile portait plus que moi…et combien chaque mouvement devenait un défi à surmonter. Peu savaient pour ma grossesse, et lui ignorait tout, ce secret suspendu entre nous, prêt à tout changer le jour où il le découvrirait.

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