113 – « Chef » – 5 janvier 2026

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113 – « Chef » – 5 janvier 2026

Ici, tout le monde s'appelle « Chef ».


« Ca va, Chef ? »


« Je t'emprunte le trans-palette, Chef. »


« Tu sais combien il reste de camions, Chef ? »


On aimerait imaginer que personne commande parce que tout le monde ici est le chef de tout le monde mais la réalité claque des dents en se serrant la ceinture. Personne n'a envie de s'emmerder à retenir les prénoms. Une écrasante majorité d'intérimaires. J'ai vu partir plus de gens que j'en ai vu arriver, ce qui devrait manquer de logique mais ici, la logique ne concerne que les quotas de colis à traiter – et encore. Tout le monde s'appelle « Chef » mais celui qui commande, c'est celui qui gueule le plus fort.


Je l'aime bien pourtant. J'en ai causé déjà. Pas de phrases, juste des termes généraux. Je deviens bon pour deviner ce qu'il veut me dire ou me faire dire. Après tout, je reformule tout ce qu'il me dit jusqu'à ce qu'il valide d'un oui à la fois timide et sonore. Il a la voix râpeuse et le ton étrangement doux quand il oublie de gueuler.


Avec moi, de toute façon, les cris et les hurlements ne servent à rien. Soit je les ignore délibérément, soit je ne les entends pas. Ils intègrent cette espèce de bruit blanc qui m'endort à mesure que la nuit déroule son fluide glacial sur mes t-shirts imbibés. Je disparais parfois une minute, le temps d'en changer. Ca fait rire mon ami, celui du bras n°2, grand et longiligne, une sorte de M. Hulot qui serait né en Guadeloupe plutôt que dans l'imagination de Tati. Quand je fatigue, je le regarde bosser avec ce sourire que rien n'efface et je me dis qu'il fera chaud demain.


Je n'invente rien, je ne prédis rien, je n'imagine rien. Les températures négatives que tu voient s'afficher sur ton thermomètre, pour peu que tu consultes le thermomètre en allant pisser entre deux et cinq heures du matin, ou les températures que tu entends défiler dans la bouche du ou de la présentateur.trice météo, c'est celles de mon lieu de travail. Un entrepôt trop vaste pour être chauffé autrement qu'à l'huile de coude. On laisse la porte du hangar ouverte. Faut bien vider les camions et rentrer les colis avant de les balancer sur la trieuse.


Alors oui, quand je dis qu'il fera chaud demain, c'est un peu comme si j'inventais l'eau tiède.


A chaque fois qu'un semi-remorque se pointe, on ressent tous le même mélange de déception, de résignation, de soulagement et d'appréhension. Le soulagement, c'est parce que personne à part moi n'a envie de l'attendre trop longtemps, ce camion. Tant qu'il vient pas, on reste en pause. La pause, c'est bien parce qu'on s'agite pas, on court pas, on ahane pas, on se tord pas les poignets, le dos, les muscles. Mais en pause, on est pas payé. Quand t'attends deux heures, c'est deux heures de moins sur ton salaire.


Ca m'emmerde comme les autres mais j'ai un bouquin dans la poche de mon anorak. Avec un bouquin dans la poche, tout est plus facile. C'est comme se trimbaler le monde d'un autre.


La résignation, c'est parce qu'il faut s'y remettre. Allez hopopop, au boulot, « trrrravail », « fin pause », et d'autres cris du même genre. On a eu le temps de grailler, pour certains, de fumer un oinj pour d'autres, de lire deux pages pour bibi. Quand j'ai plus de temps, je mange, je bois, je lis, je fume une ou deux clopes et je me vide la vessie trois ou quatre fois.


Le soulagement, c'est quand tu t'es entièrement refroidi, que tes muscles sont roides et tes os cassants. T'as l'impression que tu pourrais t'endormir au détour d'une conversation, debout dans tes fringues, les mains dans les poches et le zizi en coquillette dans ton slip réfrigéré. Le grand type au grand sourire du bras n°2 profite toujours de sa pause pour pioncer quelques minutes dans la chaleur de sa bagnole. Je ne peux pas faire ça. Trop dur de se réveiller. Déjà que je dois jongler avec le sommeil dans la journée histoire d'affronter la nuit de travail avec un corps à peu près remis à neuf.


Un cycle de sommeil dure entre quarante et quarante-cinq minutes. Quand je dors une heure et demi, je sais que j'ai enchaîné deux cycles et je me dis que c'est une victoire. J'ai besoin de m'encourager comme je peux. Personne ne le fera à ma place. Parfois, je dors cinq ou six heures d'affilée. C'est rare. Ca demande une préparation et l'épuisement physique, hélas, ne suffit pas toujours. Je mets au point des rituels à base de clopes fumées dans le froid en lisant un livre de Dolorès Redondo ; d'articles de Mediapart que je n'arrive pas à lire autant que j'aimerais ; de films ou d'épisodes de séries entamés dans l'espoir de m'endormir dans le simili bruit blanc auquel ils finissent par ressembler.


L'appréhension, c'est parce que le camion arrive avec la remorque fermée. On pourrait parler de surprise. Quand les portes s'ouvrent dans un grand cliquetis métallique et qu'on peut jauger le nombre de colis à traiter, c'est « ta-dam ! »


Il y en a toujours un pour dire : « Ca va, il est pas plein. »


Ou, « ça va, 70 %, c'est gérable. »


Ou encore : « Putain, on va en chier, il est chargé à bloc. »


On peut parler de suspense aussi.


C'est pas tout le temps mais parfois, quand le camion déboule, je suis sur le quai et ma clope me fume. Alors j'attends qu'il se rapproche et qu'il ouvre ses portes. Et je regarde les battants se mouvoir comme les ailes d'un cormoran. Et je ralentis le temps pour profiter de cet instant ridicule. Et paf, ça y est, le chargement dégobille ses promesses de sueur rance et de muscles froissés.


Et j'y retourne avec les autres.


Et on s'appelle tous « Chef » mais on me dit aussi « s'il te plaît Missieur ».


Et le froid me mord les mollets, les cuisses, les bras, le bide, la nuque et les joues.


Je bosse avec un bonnet et une écharpe. Sur mon t-shirt détrempé.


J'ai froid et j'ai chaud en même temps et, oui, c'est possible et, non, c'est pas une vue de l'esprit.


J'ai tellement froid que l'intérieur de mes lèvres me rappelle la fois où j'ai léché une vitre. J'avais peut-être cinq ans et j'avais jugé l'expérience étonnante. J'arrivais à rafraîchir l'intérieur de ma bouche sans avaler une goutte d'eau.


On s'appelle tous « Chef » et c'est un leurre que je me plais à cultiver. J'ai envie de croire qu'il n'y a pas de hiérarchie, pas d'ordres, pas de sanctions.


On s'appelle tous « Chef » sauf le chef de quai. Quand je m'adresse à lui, j'évite de massacrer son prénom. Alors je l'appelle « Chef » et il croit que je me fous de sa gueule. Comme si je rompais un pacte. On s'appelle tous « Chef », ok, mais seulement si on fait partie des gueux, des grouillots, des pue-la-sueur.


De toute façon, j'ai jamais eu les codes, c'est pas aujourd'hui que je vais commencer.


L'autre jour – l'autre nuit – je lisais Doris Lessing dans la salle de repos. Les trois autres gars scrollaient sur leurs portables dans un carnaval de sons qui changeaient toutes les trois secondes. Disons qu'ils s'occupaient les yeux.


L'un d'eux se penche vers les autres et leur dit quelque chose en arabe. Clairement, ils parlent de moi alors j'adopte un air candide et j'attends la traduction.


Il me dit, sur une air d'excuse : « Regarde, nous les Arabes, on est sur le portable. Toi, le Français, tu lis un livre. C'est toute la différence. »


Je trouve que ça implique beaucoup de choses, ce genre de points de vue. Et je n'ai pas pour coutume de passer pour un parangon de vertu.


Je lui dis :


« D'abord, entendons-nous bien. Je ne suis pas né en France. Selon les fachos, je ne suis pas Français. Enfin, c'est une salle de repos et chacun fait ce qu'il veut. J'ai bossé à Ikéa où il y a beaucoup plus de Français selon ta définition du terme, et j'étais quand même le seul à lire. Ce qui compte, c'est qu'on se repose. »


Il a dit ok. Le gars de 46 ans qui a un physique d'ancien soldat a souri dans sa barbe et j'ai terminé mon chapitre.


Ici, on s'appelle tous « Chef » et je crois que c'est ironique mais personne n'est au courant.

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