Chapitre 18

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Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus... enfn bref, Thessa savait pertinemment qu'elle était la plus belle. En tout cas, dans les yeux de Zaïre. Dans les yeux de ses enfants.

Elle n'était pas comme toutes ces femmes qui cachent leurs rides, leurs imperfections derrière des couches de maquillage.

Elle, ses rides, elle en était fière. Fière de ce qu'elles représentaient pour elle : des années de rires, des sourires répétés, le vécu.

Tandis qu'elle se poudrait légèrement le nez, elle remarqua le visage de Zaïre, reflété sur le miroir.

Couché sur le lit, son regard pensif en disait long sur son état émotionnel.
Malgré son léger retard, elle prit un instant afin de lui faire un gros câlin. Le genre à étouffer le moindre souci.

Zola, surpris par ce geste, fut tiré de sa petite bulle.

– Chérie ! Qu'est-ce que tu fais ?

Pas le temps de parler. Elle se contenta de le regarder avec ses gros yeux hypnotisants. Ses prunelles reflétant de la fierté ornée d'un soupçon d'inquiétude.

Elle le serra à nouveau dans ses bras avant de s'en aller soudainement. Aucun mot. Aucun son. Juste un geste tendre et réconfortant. Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que Zola en comprit le sens. Elle voulait simplement le réconforter.

Après sa performance d'hier, elle avait sans doute compris qu’il passerait un sale quart d'heure une fois au boulot.

Alors, le temps d'un clignement des yeux, il regretta presque son témoignage. Mais il se ressaisit à la seconde qui suivit :

« Tu as fait le bon choix, mon vieux ! Tu as fait le bon choix », se répétait-il histoire de se rassurer.

Et c'est avec un cœur plus apaisé qu'il prit la route. Trente minutes plus tard, il arriva finalement au bureau de police.

Dès son arrivée, des regards indiscrets épris de haine et d'indignation apparurent.

Des murmures, des cris plaintifs résonnèrent en chœur comme s'ils avaient répété :

— Sal traître ! Petit prétentieux ! Tu es vraiment le pire des salopards ! criaient-ils.

Mais il resta de marbre, se tut et se dirigea vers son petit bureau où le lieutenant Lokwa l'attendait.

Dix mètres, c'était la distance qui le séparait de son bureau.

Quinze, c'est le nombre d'insultes que ses oreilles purent entendre dans ce brouillard de jacasserie.

Vingt mètres, c'était l'impression qu'il avait tandis qu'il avançait vers son bureau.

Alors, pendant ce temps-là, certains continuaient à se déchaîner sur lui :

— Pour qui tu te prends, bon sang ? Ne compte plus sur moi pour te rendre le moindre service, meuglaient-ils.

Là encore, il n'y prêta guère attention et continua d'avancer comme si de rien n'était. En vrai, il était déjà habitué aux accueils hostiles de ses confrères, aux regards indiscrets ainsi qu’aux commérages derrière son dos.

Alors, ce petit spectacle déplaisant, bien que plus intense que d'habitude, ne le préoccupait pas tant que ça.

Mètre après mètre, cris après cris, il y arriva finalement.

– Salut John ! dit-il en s'asseyant.

Il s'était à peine installé que celui-ci lui fit savoir qu'il était voulu par le capitaine. Le capitaine Randal, en voilà un nom qui lui glaça le sang. C'était un homme bon et autoritaire, certes, mais tellement imprévisible que cela ne lui présageait rien de bon.

En bon stratège, Zola se rendit à son bureau avec la ferme intention de l'amadouer.

— Bonjour capitaine ! Dites donc, vous m'avez l'air bien en forme...
— Asseyez-vous, lieutenant ! l'interrompit-il sèchement, sans même le regarder.

Déçu, Zola s’assit tel un enfant au bureau du proviseur. Son plan n’avait visiblement pas l’air de marcher.

Le capitaine Randal était assis juste en face de lui, son siège tourné vers la fenêtre, ses veines temporales bien dilatées. Il n'était pas content, il n'était pas content du tout. Une situation que Zola connaissait bien, si bien qu'il jugea qu'il valait mieux ne pas l'interrompre.

Dans cette atmosphère chargée de silence, chaque battement de cœur était audible, chaque respiration perceptible... la tension était palpable. Zola, agacé par ce mutisme, était sur le point de réengager la conversation lorsque soudain, le capitaine Randal se redressa et prit une posture autoritaire avant de prendre finalement la parole :

— Vous savez, lieutenant, hier, après plusieurs mois de travail intense, j'avais enfin décidé de prendre un jour de congé. Et comme j'adore le golf, j'étais allé au Roméo Golf, histoire de me faire quelques trous contre mon plus grand rival. Swing après swing, je m'approchais de plus en plus d'une victoire écrasante. Vous auriez dû me voir, j'étais, comment dire... génial !
— Je... j'imagine, capitaine ! chuchota-t-il
— J'étais même sur le point de remporter la partie après trois ans de disette lorsque mon téléphone sonna soudainement.

Sans crier gare, le capitaine s'interrompit net, et vida cul sec le verre qu'il tenait dans sa main.

— J’aurais bien voulu ne pas décrocher. J'aurais bien aimé continuer la partie comme si de rien n'était. Mais hélas, je ne pouvais pas me payer ce luxe. Savez... Savez-vous seulement qui était à l'autre bout du fil, lieutenant ?
— Non, capitaine...
— C'était un appel du maire de la ville, meugla-t-il si fort que tout le monde l'entendit.

D'un regard circulaire, John scruta les visages de ses confrères. En les observant attentivement, il ne vit qu'une chose : une once de satisfaction.

— ... il m'a passé un savon monumental pendant près de cinq minutes… cinq minutes, bon sang ! criait-il davantage. Et quand il a enfin raccroché, lorsque je pensais enfin pouvoir terminer ma partie, vos confrères, visiblement synchrones, m’ont aussi contacté pour les mêmes raisons. Et je ne vous parle même pas des journalistes qui n'arrêtaient de me demander de faire un commentaire sur le témoignage du fameux lieutenantZola, sur votre témoignage, lieutenant!

Il s'arrêta soudainement, le temps pour lui d'allumer une cigarette. Puis, il argumenta en haussant le ton :

— Voyez-vous, lieutenant, le problème est que j'ignorais totalement quoi répondre, puisqu'aux dernières nouvelles, vous étiez censé charger l'accusé, telle que la conclusion de votre propre enquête le stipule. Mais au lieu de ça, vous avez jugé bon de nous ridiculiser de la sorte.

Le lieutenant Zola voulut en placer une, mais il n'eut guère le temps de le faire. Le capitaine Randal l'interrompit sec :

— Mais bon sang, pour une fois, fermez-la ! beugla-t-il. J'en ai rien à cirer de vos raisons, rien à foutre de savoir ce qui vous a pris ; cela ne m'intéresse pas.

À cause de vous, j'ai le maire collé à mon cul, les journalistes et toute la police sur le dos. Et vous n'imaginez même pas le nombre de personnes qui réclament votre tête en ce moment.

Pauvre Zola, il ne s'attendait pas à ce que sa déclaration prendrait une telle ampleur. À la barre, alors que la substitute venait de lui poser cette question plus que pertinente, seule la vérité le préoccupait.

Seule la logique occupait son esprit si bien qu'il ne prit guère le temps de mesurer les conséquences de ses actes. La tête baissée, il saisissait enfin, mais sans remords, sans regret.

— Si c'était à refaire, je le referais, cogita-t-il.
La gestuelle du capitaine, le ton de sa voix et la tournure de cette interminable conversation le rendaient peu optimiste.

Mais soudain, alors qu'il anticipait déjà une suspension, le capitaine baissa le ton de quelques décibels.

— Je devrais en principe vous suspendre avec effet immédiat, indiqua-t-il. La seule raison pour laquelle je ne le fais pas, c'est parce que vos intuitions nous ont souvent permis de résoudre un bon nombre d'affaires.

Zaïre hocha la tête, révélant ainsi son regard surpris.

— Mais je vous préviens, à la moindre escarmouche, je ne vous épargnerai pas, lieutenant ! Maintenant sortez de mon bureau, conclut-il.

Les épaules affaissées, Zola sortit du bureau sans perdre une seule seconde.
À peine à l'extérieur, il remarqua des oreilles indiscrètes collées contre le mur du bureau du capitaine : ces confrères avaient visiblement entendu toute la conversation.

Vu la tournure de la discussion, leurs visages haineux avaient désormais fait place aux sourires plus ou moins satisfaits.

Un peu irrité par la situation, Zaïre beugla.

— Ça y est, tout le monde est satisfait ?

Mais personne n'eut le courage de lui répondre.

— Je vais prendre ce silence pour un oui ! Ceci dit, retournez bosser ! C'est bien pour ça que vous êtes payé, non ?

Et il s'installa dans son bureau. Lokwa, assis juste à côté, le regardait en espérant déceler la moindre trace de remords dans son attitude. Sans succès, il n'en trouva guère.

À vrai dire, tout ceci ne le préoccupait pas tant que ça. Maintenant que la tempête venait de passer, il pouvait enfin se concentrer exclusivement sur l’enquête.

Quatre jours, voilà le temps qui lui restait avant la reprise du procès. Juste quatre-vingt-seize heures pour arrêter le véritable assassin.

— Pas le temps de se lamenter, se dit-il.

Calme et serein, il reprit le boulot, laissant sans mot son coéquipier.

— Hey Zaïre, je suis vraiment navré de...
— ... John ! John ! John ! dit-il en feuilletant ses documents. Regarde-moi attentivement mon vieux, tu trouves que j'ai l'air d'être contrarié ?
— N... non ! Et c'est bien ça qui est étrange. Comment fais-tu pour être si calme ?
— C'est assez simple, j’en ai rien à cirer de ce que les autres pensent de moi. Rien à foutre de ce qui se dit derrière mon dos. Maintenant si tu le permets, j'aimerais me mettre au travail.

Puis, Zola rassembla tous les dossiers qu’il avait contre les Simba.
Il avait une dent contre cette famille de malheur qui causait impunément tant de torts dans la société – ça, c'était un secret pour personne.

Mais cette simple question d'ordre moral devint soudainement un problème personnel, il y a de cela cinq ans.

Quand les flammes écarlates lui laissèrent une cicatrice charnue dans son avant-bras gauche. Lorsque l'odeur désagréable de chair brûlée atteignit ses narines.


Dès qu'un nuage épais de fumée toxique entra dans ses poumons.

— Ils vont me le payer ! se jura-t-il cette fameuse nuit.

C'était la famille la plus puissante du pays. Sa fortune, son carnet d’adresses bien garni à en faire trembler plus d'un permettaient à ses membres de s'en sortir de n'importe quel pétrin.

À vrai dire, rares sont les fois où les Simba étaient inquiétés par la justice.

Rien d'étonnant, à en croire l'amitié qui subsistait entre le patriarche et PDG de Simba Oil avec le maire de la ville dont il était le plus grand donateur.

Rien de plus naturel au vu de nombreux dîners hebdomadaires de ses membres avec certains hommes politiques et hauts gradés de l'armée. Si le mot intouchable pouvait être matérialisé, la famille Simba en serait sans nul doute la digne représentation.

Ainsi donc, d'un simple coup de fil, les Simba pouvaient détruire des carrières, comme ce fut le cas avec les rares personnes qui osèrent enquêter sur eux.

Et lorsque l'envie leur prenait, ils pouvaient en promouvoir d'autres afin d'élargir davantage leur influence sur la ville. Nul doute, s’attaquer à la famille Simba était loin d’être évident.

Mais faute de preuves et de soutien, le lieutenant Zola dut se résoudre à mettre momentanément ses dossiers au placard. Jusqu’à ce jour où la divine providence, l'espérait-il, mit à nouveau un membre de la famille sur sa route.

Maintenant qu’il en avait un dans le collimateur, il ne lui restait plus qu’une seule chose à faire : le traquer.

Une chose plus facile à dire qu’à faire.
Il était conscient qu’une simple théorie ne suffirait pas à arrêter un Simba.

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