Chapitre 46

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On n’en parle plus le reste de la journée. On sait tous les deux que c’est notre première sortie pour « essayer ». Pas un rencard à proprement parler, et de toute façon toute la bande sera là pour encourager Audra. Mais ce sera la première fois qu’on se retrouvera tous les deux sans être chez Jérémy ou Charlie, après qu’on se soit embrassé. Autrement dit, demain sera le soir de tous les possibles !

On rentre tous les deux sous une pluie légère – suffisamment longtemps pour que mes cheveux soient trempés lorsque je ferme la porte de la dépendance. Je me dépêche de prendre une douche et libère Alice de ses engagements. Elle a l’air plutôt satisfaite quand elle range ses affaires de cours dans son sac.

— On dirait pas, dit-elle, mais c’est plutôt tranquille pour bosser, maintenant que Flynn a arrêté de vomir toute la journée.

— C’est… cool ?

Alice rit doucement. Flynn ne détache les yeux de la télévision qu’au moment où elle s’en va.

— Du coup, on va à ce concert demain, ou pas ?

— C’est pas vraiment un concert.

— Des gens font de la musique sur scène. C’est un concert pour moi.

Alice et moi échangeons un regard. Emmener Flynn dans un bar n’est clairement pas l’idée du siècle.

— Faut que j’en parle à ma mère avant, dis-je.

— T’es relou, mec.

Mais il se retourne vers la télé sans rien ajouter, conscient qu’on a raison. Je ferme la porte derrière Alice et j’envoie un texto à mes mamans pour leur demander de passer. Elles sont en pyjama quand elles arrivent.

— On allait se coucher, Joshua, dit ma mère d’un air las. Tu peux passer à la maison, vous allez pouvoir arrêter de le surveiller tout le temps et lâcher un peu de leste.

— On en parlera plus tard, dis-je en balayant ses propos de la main. Il y a plus important.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Le concours d’Audra. Flynn peut venir ?

Périne fronce les sourcils.

— Pourquoi ne pourrait-il pas y aller ? Je trouve que c’est une bonne idée de le laisser sortir.

— Alléluia ! Fait Flynn en levant son verre de soda vers elle.

Un sourire échappe à ma mère.

— Le concours a lieu à l’Iliade, c’est un bar.

Aussitôt, mes parents comprennent.

— Ça change la donne, soupire Nicole.

— C’est tout l’intérêt du problème.

Mes mères échangent un regard et vont s’asseoir toutes les deux à table – en langage de parents, ça veut dire qu’on en a pour un moment. Je m’assois sur la dernière chaise de libre. Flynn a totalement décroché de la télévision, dont il a baissé le son, pour faire face aux deux adultes.

— Je pense que tu devrais y aller, dit maman à Flynn. Ça peut être un bon moyen de voir tes progrès.

— Vous voulez me tester ? Dit-il d’un air dubitatif.

— Mouais, marmonne Périne, dit comme ça, ça a l’air horrible.

— Je veux dire, poursuit Nicole en souriant, que ça peut être un moyen de voir où tu en es. Si tu te retrouves à cette soirée, que tu t’amuses sans alcool, sans drogue, tu pourrais en ressortir fier de toi, fier de tes progrès, et ça pourrait beaucoup t’aider.

— Au pire, ajoute Périne, Joshua ou Alice peut dire au barman et aux serveurs de ne pas te servir d’alcool. Si ils sont intelligents ils devraient vous écouter.

Je grimace.

— J’imagine qu’il y aura pas mal de gens, ils ne pourront pas faire attention à tout le monde. Et puis, ils sont là pour vendre, que Flynn veuille arrêter ou pas, ils vont pas refuser un verre si il insiste.

— Flynn n’est pas encore majeur, dit maman. Même si c’est qu’une question de jours, si ils lui vendent de l’alcool alors que vous leur avez spécifiquement demandé de ne pas le faire, ils pourraient avoir de gros ennuis.

Malgré l’importance de la conversation, Flynn commence à se marrer.

— Si Joshua et Alice commencent à les menacer, on va se faire mettre dehors en deux secondes.

Mes parents hochent de la tête, conscientes de ça.

— Vous pouvez informer les autres…

— Non.

Le « non » de Flynn est si catégorique qu’elles abandonnent aussitôt l’idée, sans protester.

— Alice, Lista et moi, on sera pas trop de trois pour le surveiller, dis-je.

— T’en as parlé à Lista ? Fait-il d’une voix vibrante de colère.

Je plante mon regard dans le sien, le mettant au défi de m’en vouloir. Je me casse la tête pour lui, faut bien que j’en parle à quelqu’un. Alice fait encore plus que moi et elle n’a que sa mère qui soit hors de cette histoire et à qui elle peut se livrer. À sa place, j’aurais déjà pété un câble.

— Et puis, continué-je sans lui répondre, n’allons pas si vite. J’ai l’impression qu’on part du principe que Flynn ne va pas résister à la tentation. Peut-être qu’il sera exemplaire et, comme tu dis, maman, il sortira du bar super fier de lui.

Mes parents hochent la tête à l’unisson.

— Donc on a votre accord ? Je leur demande.

— Oui, dit Périne, mais le dernier mot reviendra à Sabine, c’est sous sa charge qu’est Flynn.

— C’est mort, rigole ce dernier.

— Je ne pense pas, rétorque Nicole. Elle me fait confiance, je pense que si je lui dis que je suis d’accord, elle pourrait vous donner son consentement. Je l’appellerais demain, dans la journée.

— Après 18 heures, précise Flynn. Elle sera peut-être moins débordée.

Je repense à Sabine, qui court toujours dans tous les sens. Elle veut tellement être à la hauteur pour les enfants qui lui sont confiés qu’elle se laisse souvent submerger. Ça me fait penser que je n’ai pas été garder Ginny depuis un moment. J’imagine qu’avec Flynn, j’ai perdu une partie de sa confiance. J’essayerai d’y remédier.

— Bon, soupire maman en se levant, c’était tout ?

Flynn et moi acquiesçons.

— Alors on va se coucher. Vous devriez en faire autant.

Elles m’embrassent avant de sortir de la dépendance, et la situation me paraît tellement naturelle que je m’attends presque à ce qu’elles embrassent Flynn aussi. Mais elles partent en se contentant d’un « bonne nuit » et Flynn remonte le son de la télé.

— Bon, d’après Nicole on a plus besoin de te surveiller tout le temps, on va pouvoir remettre le canapé dans le salon.

— Je le trouve bien où il est là, marmonne-t-il.

Je lui jette un regard interloqué. Flynn lève les yeux au ciel.

— Même si je dois supporter tes ronflements.

— Je ne ronfle pas.

— Non, mais tu marmonnes en dormant. C’est gênant.

Son sourire moqueur me fait comprendre qu’il plaisante. Du moins, j’espère. J’abandonne l’idée de déplacer le canapé, car je crois comprendre malgré sa fierté personnelle, qu’il ne me dit pas tout. Peut-être que cette situation le tranquillise. Cette idée m’aurait parue saugrenue quelques semaines plus tôt mais, depuis plusieurs jours, j’ai eu l’occasion de découvrir chez Flynn une partie sensible qu’il garde bien cachée.

J’en ai la preuve quand il me demande :

— Tu penses vraiment que je vais tenir, au bar ?

— T’as vu comment tu as douillé, cette semaine ! Tu veux sûrement pas revivre ça.

— Justement, dit-il a voix basse, j’ai pas fini d’avoir mal. J’y pense tout le temps. Il suffirait d’un verre, ou d’une dose pour calmer tout ça. Éteindre le feu…

Je m’approche de lui et pose une main sur son épaule.

— Tu vas réussir. Tu vas t’amuser. Et si jamais c’est trop difficile, on peut te ramener. Je trouverais une excuse pour Audra, le plus important c’est que tu réussisses, peu importe le temps que ça prendra.

Il déglutit, reste silencieux. Au bout d’un moment, il lève l’épaule et se dégage de mon contact.

— Mouais, j’espère que tu te goures pas.

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