Chapitre 1 Vanité.
Vanité se réveillait toujours de la même façon, dans un sursaut trop brusque pour être naturel, comme si quelque chose, en lui, refusait obstinément de rester endormi plus longtemps.
Pendant quelques secondes, son corps demeurait tendu, suspendu entre veille et sommeil, incapable de retrouver un rythme stable. Son regard, lui, ne cherchait ni la lumière ni les contours encore flous de la pièce. Il glissait immédiatement vers la table de nuit.
Vers la sphère.
Elle était là.
Immobile. Parfaite. Inchangée.
Il ne la touchait pas tout de suite. Ses doigts restaient crispés contre les draps, retenus par une hésitation qu’il ne s’autorisait jamais à nommer, tandis que son souffle, encore irrégulier, peinait à se stabiliser. Il attendait. Comme si quelque chose devait se calmer — en lui, ou ailleurs.
Ce n’est qu’après quelques secondes que la tension dans ses épaules cédait légèrement. Alors, seulement, il tendait la main et effleurait la surface lisse de la sphère, la saisissant brièvement, juste assez pour vérifier qu’elle était toujours là, avant de la replacer exactement à la même position, avec une précision presque maladive.
Un souffle discret lui échappait.
Le reste pouvait commencer.
Il se levait sans précipitation et enchaînait les gestes avec une régularité mécanique. Le costume venait ensuite, toujours dans le même ordre, toujours avec la même rigueur. La chemise glissait sur sa peau, parfaitement ajustée. Le gilet suivait, chaque mouvement étant contrôlé, anticipé. Puis la veste, dont il corrigeait les moindres plis avec une attention excessive.
Chaque bouton était fermé avec une minutie presque obsessionnelle. Ses doigts s’attardaient une fraction de seconde de trop sur chacun d’eux, comme si la moindre erreur pouvait fissurer quelque chose de plus profond que le tissu lui-même.
Il inspira lentement, retint l’air, puis expira avec contrôle.
Les lunettes rondes glissèrent sur son nez.
Face au miroir, il observa.
Pas son reflet.
Ce qui devait être corrigé.
Ses traits, encore marqués par le réveil, se lissèrent peu à peu. Les tensions disparurent, remplacées par quelque chose de plus ambigu, plus maîtrisé. Le violet sur ses lèvres tranchait avec la pâleur du reste, et la couleur au-dessus de ses yeux était appliquée avec une précision chirurgicale, chaque ligne parfaitement définie.
Rien n’était laissé au hasard.
Rien ne pouvait l’être.
Lorsqu’il eut terminé, il resta un instant immobile, observant le résultat, comme pour s’assurer que rien n’avait échappé à son contrôle. Puis il glissa la sphère dans sa poche, avec une précaution disproportionnée, presque instinctive.
Comme s’il transportait quelque chose qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre.
Ou de laisser voir.
Dehors, les rues étaient noires de monde. Le bruit, les voix, les mouvements formaient un flux continu, désorganisé, presque oppressant.
Et pourtant, à mesure qu’il avançait, quelque chose changeait.
Les gens ne s’écartaient pas vraiment. Pas consciemment. Mais leurs pas ralentissaient, leurs regards se tournaient, s’attardaient un peu trop longtemps. Certains semblaient attirés sans comprendre pourquoi, tandis que d’autres, au contraire, hésitaient, retenus par un malaise diffus.
Vanité ne laissait personne indifférent.
— Vanité… vous pouvez signer ?
Il ne refusait jamais.
Son sourire apparaissait immédiatement, parfaitement ajusté à la situation. Sa main se levait avec fluidité, naturelle, presque automatique, et il signait sans hésitation, sans même regarder ce qu’on lui tendait.
Mais son autre main restait proche de sa poche.
Toujours.
Presque inconsciemment.
On murmurait son nom, encore et encore, comme un écho qui ne s’éteignait jamais. Il continuait d’avancer, sans jamais presser le pas, laissant derrière lui une traînée de regards incapables de se détacher.
Lorsqu’il arriva sur son lieu de travail, il ne se précipita pas. Il posa ses affaires avec calme, dans un ordre précis, puis ouvrit les portes.
La salle s’illumina lentement.
Les tableaux étaient déjà là.
Alignés.
Silencieux.
Ils attendaient.
Et presque aussitôt, les visiteurs entrèrent. Trop nombreux. Trop rapides. Comme si chacun craignait de manquer quelque chose d’essentiel.
Vanité ne les accueillit pas.
Il observa.
Les regards qui s’accrochaient aux œuvres, les pas qui ralentissaient, les silences qui s’installaient peu à peu. Il notait tout, mentalement, sans exception.
— Celui-ci.
La voix était lourde, assurée.
Vanité tourna légèrement la tête. L’homme portait trop d’or pour être discret, trop pour être honnête.
Il s’approcha du tableau sans jamais le regarder directement.
— Vous voyez l’arbre ? dit Vanité après un instant.
Il marqua une pause.
— Il n’est pas là pour décorer.
Les yeux de l’homme restaient fixés sur la toile.
— C’est là qu’ils vivent.
— Tous ?
— Tous.
Un léger sourire passa sur les lèvres de Vanité.
— Il ne pleut jamais là-bas.
L’homme fronça les sourcils.
— Alors comment—
— Les bulles.
Vanité désigna à peine la surface du tableau.
— Elles éclatent. Et ça suffit.
Le silence retomba.
— Et les habitants ?
— Plus petits que vous ne l’imaginez.
Il inclina légèrement la tête, observant chaque réaction avec attention.
— Certaines personnes apprécient particulièrement ce détail.
L’homme hésita à peine.
— Mettez-le aux enchères.
— Bien sûr.
Cette fois, Vanité regarda le tableau.
— Mais vous n’êtes pas le seul à l’avoir remarqué.
Il s’éloigna sans attendre de réponse. Il ne l’appréciait pas. Mais il appréciait ce qu’il apportait.
Une main tira soudain sur son manteau.
Le geste partit avant même qu’il n’y pense.
Sec. Brutal.
Il écarta la main d’un revers, trop violemment.
Le silence se fissura.
Une enfant se tenait là, capuche rabattue, vêtements usés, trop grands pour elle, comme empruntés à quelqu’un d’autre.
Vanité resta immobile.
Une seconde.
Une seule.
Puis son visage changea.
Son sourire revint, parfaitement ajusté.
Il s’accroupit à sa hauteur.
— Oui ? Que fais-tu ici, jeune fille ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
Ses yeux restaient accrochés à lui. Pas à ses vêtements. Pas à son visage.
À lui.
Vanité soutint ce regard un instant de trop.
Et il vit.
Le manque.
La fatigue.
La faim.
Quelque chose se contracta en lui.
À peine.
— Vous êtes un dieu ?
Son sourcil se releva légèrement.
— Qui t’a dit ça ?
— Mes parents.
Le silence s’étira.
— Je suis ce qui s’en rapproche le plus… mais je n’en suis pas un.
Elle ne détourna pas les yeux.
— Je peux devenir comme vous ?
La réponse tomba.
Trop vite.
— Certainement pas.
Le mot claqua.
Net. Définitif.
Mais le ton ne l’était pas.
Vanité le sentit.
Il se redressa immédiatement.
Trop vite.
Il s’éloigna.
Plus vite qu’il ne le devrait.
Ses pas restaient réguliers, mais son souffle ne l’était plus.
Il poussa une porte.
No Entry.
À l’intérieur, le silence était différent.
Plus lourd.
Plus réel.
Son souffle se brisa.
Son cœur battait trop vite.
Il avait perdu le contrôle.
Ses doigts tremblaient lorsqu’il sortit la sphère de sa poche.
Il l’activa.
Le tableau apparut sur le mur, d’un seul coup, comme s’il avait toujours été là.
La femme.
Rousse.
Immobile.
Ses cheveux tombaient en vagues désordonnées sur ses épaules. Ses yeux bleus fixaient quelque chose hors du cadre.
Des taches de rousseur parsemaient son visage.
Le reste du monde n’existait pas.
Vanité s’approcha lentement, avec une lenteur presque irréelle. Son souffle se calma peu à peu, et ses traits se lissèrent, retrouvant cette perfection froide qu’il maîtrisait si bien.
Il la regarda.
Longtemps.
Trop longtemps.
Comme s’il cherchait quelque chose.
Ou quelqu’un.
Sa main se leva légèrement…
Puis s’arrêta.
Toujours.
Sans jamais franchir la distance.
Comme si la toucher était interdit.
Ou impossible.
Son visage redevint calme.
Parfait.
Froid.
Il ne remarqua pas la porte entrouverte.
Ni l’ombre qui s’y glissait.
Ni le regard.
Le tableau se replia lentement sur lui-même, la surface se contractant jusqu’à redevenir une sphère parfaite.
Vanité la récupéra avec précaution, presque avec douceur, puis se redressa.
Et repartit.
Comme si rien ne s’était fissuré.
Comme si personne n’avait vu.
Lorsqu’il revint dans la salle principale, elle était pleine.
Pleine d’attente.
Pleine de désir.
Les conversations basses formaient un bourdonnement constant, chargé d’impatience, de tension retenue. Les regards se tournaient vers lui dès qu’il apparaissait, comme attirés malgré eux.
Vanité s’arrêta un instant à l’entrée.
Il observa.
Les murmures.
Les gestes nerveux.
Les regards trop insistants.
Puis il tapa dans ses mains.
Le son claqua, sec, net, tranchant suffisamment pour imposer le silence sans effort.
— Nous allons passer à la vente. Veuillez vous diriger vers la salle dédiée.
Le mouvement fut immédiat.
Les corps se mirent en marche presque en même temps, dans un mélange d’excitation contenue, de voix étouffées et de rires nerveux. Personne ne voulait rester en arrière.
Vanité, lui, ne bougea pas tout de suite.
Il attendit.
Toujours.
Que le dernier franchisse la porte.
Alors seulement, il s’avança vers les tableaux.
Ses gestes retrouvèrent leur précision habituelle. Il posa sa main sur la surface du premier, et la matière se contracta lentement sous ses doigts, comme si elle répondait à sa volonté. Le tableau se plia, se tordit, se réduisit jusqu’à devenir une sphère parfaite.
Puis une seconde.
Une troisième.
Une quatrième.
Une cinquième.
Chaque transformation se faisait avec la même exactitude, la même maîtrise, comme si le procédé ne tolérait aucune variation.
Un soupir lui échappa.
À peine audible.
Puis il ramassa les sphères et rejoignit la salle de vente.
L’atmosphère y était différente.
Plus dense.
Plus confinée.
Les sièges rouges étaient tous occupés, et les regards convergeaient vers lui sans exception. L’air semblait chargé d’une attente presque palpable, comme si chacun retenait son souffle.
Vanité monta sur l’estrade.
Déposa les cinq sphères devant lui.
Et leva lentement le bras.
Son sourire s’élargit.
— Que les enchères commencent.
Un silence.
Puis :
— Aujourd’hui, j’ai sélectionné cinq mondes de ma création.
La salle explosa.
Les voix s’élevèrent, les mains se levèrent, les noms, les chiffres, les propositions s’entrechoquèrent dans un chaos contrôlé. Des applaudissements, des exclamations, son nom répété encore et encore.
Vanité ferma brièvement les yeux.
Il savoura.
Puis, d’un geste lent, presque paresseux, il ramena le calme.
Son regard se posa sur la première sphère. Il la fit tourner entre ses doigts avec une aisance presque désinvolte.
— Mise à prix : deux cent mille.
Une pause.
— Road Trip Spatial.
Un léger mouvement parcourut la salle.
— Vous pourrez traverser les étoiles, explorer une infinité de planètes…
Il releva les yeux.
— À condition de survivre à ce qui y règne déjà.
— Trois cent mille !
— Cinq cent mille !
Les offres montèrent immédiatement.
Les voix se superposaient.
— Un million !
Le silence retomba un instant.
Vanité inclina légèrement la tête.
— Adjugé.
Les ventes s’enchaînèrent.
Trop vite.
Trop facilement.
Comme si tout avait déjà été décidé à l’avance.
Comme si le désir, ici, ne rencontrait jamais de véritable résistance.
Jusqu’à la dernière sphère.
Vanité ne la toucha pas immédiatement.
Un léger flottement s’installa dans la salle.
— L’Arbre-Monde.
Son sourire changea.
À peine.
— L’une de mes œuvres les plus… vivantes.
Un frisson parcourut l’assemblée.
— Et, si je puis me permettre…
Son regard glissa vers l’homme couvert d’or.
— Certains l’ont déjà remarqué.
Quelques rires étouffés.
— Mise à prix : dix millions.
Une main se leva aussitôt.
— Cent millions.
Le silence tomba.
Brutal.
Vanité baissa légèrement la tête, dissimulant un sourire.
— Vous ne laissez rien aux autres, monsieur Riffild…
Une pause.
— Cent millions. Une fois.
Le silence se tendit.
— Deux fois.
Toujours rien.
— Trois fois.
Un instant suspendu.
— Adjugé. Vendu.
La tension retomba lentement.
Comme une respiration collective.
La journée s’acheva sans accroc.
Du moins, en apparence.
Lorsqu’il rentra chez lui, Vanité ne prit pas le temps.
Il se déshabilla mécaniquement, posa la sphère, puis s’allongea.
Le sommeil ne vint pas immédiatement.
Il glissa.
Lentement.
Comme aspiré.
Les tableaux apparurent autour de lui.
Trop nombreux.
Trop proches.
Ils l’entouraient.
L’enfermaient.
Des yeux.
Partout.
Ils le regardaient.
Tous.
Sans exception.
La femme apparut.
Rousse.
Immobile.
Ses mains étaient jointes, comme dans une prière silencieuse.
Elle pleurait.
Vanité avança.
Ou essaya.
Son corps ne répondait pas correctement, comme retenu par quelque chose d’invisible.
Il força.
Se rapprocha.
Tendit la main.
Le visage changea.
Ce n’était plus elle.
C’était l’enfant.
Les mêmes yeux.
Mais vides.
Il se réveilla en sursaut.
Son regard ne chercha ni la lumière ni la pièce.
Juste la sphère.
Cette fois, il ne prit pas le temps.
Il se jeta dessus.
Quelque chose n’allait pas.
Il le sentait.
Sans comprendre.
Il s’habilla trop vite.
Se maquilla trop vite.
Sortit.
Dehors, tout était différent.
Les regards ne s’attardaient plus.
Ils s’écartaient.
Comme si quelque chose avait changé.
Vanité les vit avant même de comprendre.
Les uniformes.
Trop nombreux.
Ils se refermaient déjà autour de lui, formant un cercle presque parfait, sans laisser d’ouverture évidente.
Il ralentit à peine.
— Monsieur Vanité.
La voix était froide. Officielle. Sans nuance.
Il tourna légèrement la tête.
— Vous allez nous suivre.
Une courte pause.
— Et nous allons vous fouiller.
Le mot resta suspendu.
Fouiller.
Les mains s’approchèrent.
Trop proches.
Beaucoup trop proches.
De sa poche.
Le geste partit avant même qu’il n’ait le temps de réfléchir.
Brutal.
— Ne me touchez pas.
Sa main percuta l’un d’eux. Le contact fut sec, désordonné, presque violent.
Un instant de flottement.
Puis il recula.
Un pas.
Puis deux.
Et tourna les talons.
Il fuit.
Sans réfléchir.
Derrière lui, un cri.
Un ordre.
Puis le coup partit.
Un tir.
La balle frôla sa hanche, arrachant un souffle brusque de sa poitrine. La douleur éclata aussitôt, vive, brutale, comme une brûlure qui remontait le long de son flanc.
Il vacilla.
Une fraction de seconde.
Pas plus.
Puis il reprit sa course.
Il ne pouvait pas s’arrêter.
Il ne s’arrêterait pas.
Ses doigts se refermèrent autour de la sphère, avec une force presque désespérée.
Plus fort.
Encore.
Comme si tout le reste pouvait disparaître.
Comme si le monde entier

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