XIII (2ème partie)
Seulement deux jours se sont écoulés dans ce microcosme avant que je commette une bienheureuse erreur. On ne sait jamais quand la vie prend un tournant inattendu, on ne se lève jamais un matin en se disant que l'on va accomplir sa destinée ou un quelconque plan.
Pourtant, en cette journée de juillet, une journée orageuse, tristement blanche et lourde, j'allais commettre un acte insoupçonnable. Peut-être y avait-il ce mercredi, un mauvais alignement des planètes? Peut-être l'énergie qui m'entourait, mon aura, virait en une couleur grisâtre immonde? Je n'en sais rien, moi-même je ne peux pas me l'expliquer.
Ma mère devait passer l'après-midi dans son club de lecture après avoir déposé Nathalie au centre aéré. Mon père, évidemment était au travail alors que Grégoire passait son après-midi chez des amis.
J'étais seule dans la gigantesque architecture. Tout ceci me faisait beaucoup moins peur qu'étant enfant, toutefois, je trouvais que les murs renfermaient une peine et une froideur permanente. Il était quinze heures et je fixais le plafond blanc de ma chambre. L'ennui et le vide s'emparaient de moi.
J'avais envie de boire. Oui, j'avais l’irrésistible envie de me saouler. Je pourrais enfin peut-être dormir quelques heures d'un sommeil apaisé? Car depuis un an malheureusement, il m'arrivait de temps à autre de revoir des scènes peu agréables.
D'un pas décidé, je descendis et rejoignai le petit salon où trônait un petit bar en chêne. Sans scrupules, je fouillais les placards à la recherche de quelque chose de plus fort que du martini. Une flasque en argent mal dissimulée derrière des bouteilles interpella mon regard. Je l'ouvris, reniflai les émanations de substances végétales...Bingo...Absinthe!
Pas question de pelles ou de sucre, je voulais faire ça sèchement et sans distinctions.
Je regagnai l'étage et me décidai à vider cette flasque dans la salle de bain. Je fis couler l'eau et branchai le petit poste de radio. La baignoire en fonte aux pattes de lion allait presque déborder le temps que je puisse trouver une station pour les moins de 65 ans. Je tournai les hélices du vieux robinet en bronze et me déshabillai avant de m'étendre dans le bain.
Je fermai les yeux, prenai une longue gorgée de spiritueux : mes lèvres, ma gorge, ma bouche me brûlaient ! Ma peau aussi rougissait car j'avais préféré la chaleur à une prudente eau tiède.
J'étais déjà ivre après la troisième gorgée. Rien d'étonnant avec un taux d'alcool qui devait avoisiner les 80 degrés.
J'étais alors un brouillon moite.
Mes pensées? Un sac de nœud déprimé.
Je me revoyais quitter en furie la maison de Richard. J’avais à peine fait quelques mètres que je m’étais accroupie pour vomir. A tout cela se mêlait de vagues souvenirs d’enfance.
Je pleurais, je suffoquais, je grognais. Mes paupières se faisaient plus lourdes, un sommeil macabre semblait s’abattre sur moi. J'ignore combien de temps je me suis assoupie mais j'ai tout de même fini par sortir de l'eau. J'étais un peu chancelante, j'ai dû m'asseoir sur le rebord pour ne pas m'écrouler.
La psyché encore embuée en face de moi reflétait une abstraction accablante.
Je parvenais à distinguer mes lourds cheveux noirs mouillés contre mon visage livide. Ma nudité me semblait humiliante. Je ne voulais plus voir ce reflet. Nerveusement, j'ai saisi la flasque et l'ai jetée furieusement contre la glace. Les morceaux d'étain volèrent en éclat.
Je me suis levée, j'ai remis ma petite culotte et ma chemise. La boutonner était un défi bien plus corsé qu'il n'y paraissait. Tant pis j'étais débraillée.
Et puis, j'ai commencé à fixer les accessoires de barbier de mon père, notamment son coupe choux posé sur l'étagère de sa vasque. Je pris son rasoir dans mes mains et sortis la lame évidée en acier. C’était beau. C'était luxueux ce manche en écailles. Je me demandais si c'était mon grand-père qui lui avait appris à se raser de cette façon et combien de fois il avait pu se couper avant de trouver la bonne manière d'éclaircir son visage.
Sans savoir pourquoi, j'ai relevé la manche humide de ma chemise. Les veines de mon bras gauche étaient pulpeuses, elles battaient encore sous l'effet de l'humidité de la pièce. Le serpent de l'escalier ondulait maintenant dans ma chair. J'avais une longue ligne bleue, parfaite, bien rebondie à la jointure de mon coude. Sans hésiter, je lui ai infligé un coup de lame vertical bien net. La main poignardeuse lâcha l'arme.
Immédiatement, un flot sombre et rouge dégringola de la plaie.
Quelle étrange sensation. Quel étrange sentiment.
Ce nectar épais coulait le long de mon bras, le long de ma main, le long de me doigts. Les gouttes perlaient au sol, je regagnais la baignoire. J'étais hébétée, fascinée. Il y avait encore quelque chose à l’intérieur de moi, quelque chose de vivant. Voir ce sang ne m'effrayait pas. Peut-être que cette purge éliminerait le poison qui me tue un peu plus chaque jour.
Soudain, on tape à la porte.
-Laure, Laure, tu es là? demanda une petite voix joyeuse.
-...Oui...laisse-moi, lui ordonnai-je dans un dernier éclair d’énergie.
-Allez grande sœur, dépêche-toi je veux te montrer mes dessins!
Je me tus. Elle tourna la poignée en vain. Heureusement je m'étais enfermée. Heureusement qu'il n'y avait pas de serrure. Son regard curieux ne risquait pas de découvrir une drôle de scène. J'entendis ses petits pas déçus faire craquer le parquet du couloir.
Je pris une grande respiration, je me sentais très faible et confuse maintenant. L'eau autour de moi se colorait nettement. Mes yeux se fermaient tout seuls, la radio semblait cracher timidement le refrain de "What's going on" et moi, je sombrais.
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