XXVI-Soudain
Puis, Mr. T est reparti en Turquie, plus précisément dans le Sud, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière Syrienne.
Il avait également un point de chute plus à l'Est, cette position géographique lui permettait d'acheminer ses camions médicaux jusqu'en Irak.
Notre communication était exclusivement postale.
Il ne fallait pas être l’électron libre qui perturbe ses pensées sur le terrain. C'était très bien de s'écrire. Environ tous les quinze jours, j'envoyais une missive à sa boîte postale et lui me répondait quand il pouvait.
Sa femme savait qui j'étais. Mais elle n'a jamais chercher à empêcher la bonne marche de notre relation amicale, elle ne lui a jamais interdit quoi que ce soit.
Je n'ai pas précisé quel était le but de Mr. T et la façon dont il contribuait à aider des populations civiles en guerre. Je pourrais décrire tout ceci en détails car Mr. T m'a tout expliqué. Il est logique de ne rien dévoiler pour sa propre sécurité et pour la réussite des missions qu'il dirige conjointement avec son épouse.
Peut-être, dans quelques années, je pourrais faire paraître toutes les notes que j'ai prises à son sujet, mais pas avant son retour, pas avant l'arrêt des massacres.
De mon côté, la vie était forcément un peu plus fade depuis le départ de mon cher ami. Il ne me suffisait plus de composer son numéro pour avoir des conseils au sujet de X ou Y , il ne me suffisait plus de le rencontrer dans un restaurant ou dans un musée pour que nous puissions philosopher sur nos compères et sur le monde en général.
Lorsque des actions violentes étaient menées dans telle ou telle région au Proche Orient, des angoisses profondes venaient me tirailler. Pourtant, malgré cette gravité permanente, je continuais mon jeu, seule.
Je m'en sortais plutôt bien, je gravitais toujours dans cet espace vital, lieu de rencontre avec les autres micro organismes. Faire des allers-retours à Paris, poursuivre mes sorties avec Anita et Richard m'était nécessaire pour échapper à la monotonie de ma province et à la fadeur de la maison parentale.
Le temps passait donc selon des rituels établis et subtilement le printemps éclairait plus chaudement nos journées.
Je ne m'étais pas aperçue de la beauté de cette saison, jusqu'à cette belle matinée qu'il est important d'évoquer.
Je prenais le petit déjeuner sur la terrasse quand j'entendis la porte d'entrée claquer. Mon père avait également un jour de répit, il était parti tôt dans les Grands Magasins, certainement pour s'acheter des accessoires ou de nouvelles chaussures de luxe. D'ailleurs, son premier réflexe n'a pas été de venir me dire bonjour, il s'est engouffré directement dans la cuisine pour couper les étiquettes et ranger avec minutie ses nouvelles acquisitions.
Puis, il est venu s'asseoir en face de moi alors que je croquais dans la dernière de mes biscottes.
"-On est tous les deux à la maison aujourd'hui ? me lança-t-il
-Oui comme tu le vois, souriai-je tranquillement.
Il s'arrêta quelques instants et puis, comme satisfait par sa réflexion me demanda :
-On pourrait peut-être profiter de ce beau temps?
-Ca serait bien oui.
-Nous pourrions aller nous promener au bord du lac, comme autrefois, qu'en penses-tu?
-J'en serais ravie... Plutôt après le déjeuner ? répondis-je presque troublée par sa demande.
-Parfait.
Le soleil tapait déjà relativement fort à travers les tôles de la pergola. Je m'étais séparée de mon peignoir, il était posé avec soin sur la chaise à côté de moi. J'avais laissé refroidir mon café volontairement, profité du silence réconfortant avant d'entendre mon père. J'étais étonnée par sa proposition, agréablement surprise par cet élan venu de nul part.
Le lac, par le passé, nous y allions souvent le dimanche pour une promenade en famille. J'ignore pourquoi nous avons progressivement zapper cette habitude. Je crois me souvenir que mon père restait à son agence de plus en plus longtemps, et ce même en fin de semaine.
Il se leva, me dit qu'il allait nettoyer le barbecue américain en pierre pour que nous puissions déguster des grillades le midi.Je le regardai se diriger vers le cabanon à outils et sortir son nettoyeur haute pression ainsi que des brosses métalliques.
Tous les jours, que le temps soit clément ou non, que son propre physique soit consentant ou non, il était de tradition dans notre famille de toujours s'apprêter avec goût. Nous devions donner le change.
Je faisais l'effort depuis que j'étais revenue vivre chez mes parents. Je me souviens ce jour là, avoir pourtant choisi un jean un peu délavé (qui avait dû échapper à la surveillance bienséante de la femme de ménage) et un débardeur relativement coloré.
Mais quelle importance?
J'ignore combien de temps exactement je me suis absentée. Je me souviens simplement avoir trouvé mon père, gisant devant son barbecue. Il baignait dans une mare d'eau sale. Je me suis précipitée , j'ai vu son regard désorienté et misérable, il ne pouvait pas parler, il n'arrivait pas à bouger et son visage était comme figé.
J'ai téléphoné au Samu, expliqué les symptômes -certainement un avc- , à peine avais-je posé le portable à mes genoux que l'instant fatidique se produit.
Il aurait certainement préféré partir dans les bras de Grégoire. Il n'y avait que moi.
Je ne peux pas décrire ce que j'ai vu, il est impossible d'analyser une telle chose.
J'ai essayé de le ranimer, maladroitement. Je lui ai claqué la joue dans un élan de désespoir et de frustration, puis j'ai caressé son bout de peau pour comme pour m'excuser.
J'étais désorientée, abattue, en colère aussi mais pas en pleurs. C'était certain alors ? Nous n'irons plus jamais au lac.
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