CHAPITRE SIX

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Playlist :

Bad Thing – Jesy Nelson

Corps – Yseult


× ♪ ×


LÉANDRE


Je referme la porte derrière moi et m’adosse contre elle. Le silence me cueille, mes pensées avec. Je récupère mon casque que j’avais balancé sur le lit et essaie de le rallumer. La diode clignote, puis s’éteint.


Γαμώτο ! Plus de batterie.


Je souffle, agacé.


Cette journée est interminable.

Je m’assieds sur le matelas et balaie ma nouvelle chambre du regard. Colin a pas menti : la pièce est grande. Ça me change de l’appart’ miteux où j’ai survécu trois ans, ou la minuscule chambre-cellule de la clinique. Mes yeux s’attardent sur les cartons empilés contre les murs : ça a vraiment dû prendre du temps à…


Γκρινιάρης.


Je souris malgré moi.


Je ne lui ai même pas demandé son nom.

Il a porté mes affaires sans se plaindre. Sans poser la moindre question. Sans me connaître. Il aurait pu laisser tout mon bordel sur le palier et me regarder me démerder. Mais non. Monsieur a rangé ma chambre, sans s’immiscer dans mon intimité. Il n’a même pas touché à mes instruments, comme s’il avait deviné à quel point ils comptent.


Il a pourtant pas la gueule du mec sympa et serviable. J’aurais même parié l’inverse. Le profil parfait du fils à papa en Droit des Affaires : arrogant par défaut, le monde déroulant le tapis rouge sous ses pieds. C’est ce que j’avais imaginé quand Colin m’en avait parlé.


Grincheux est arrogant, oui. Mais il y a autre chose.


Je ferme les yeux, juste une seconde.

Évidemment, c’est lui que mon cerveau décide d’afficher : ses sourcils froncés, son putain de sourire en coin qui dit “Et oui gamin, je pige le grec.” et cette façon mesquine qu’il a de me tenir tête malgré sa taille.

Il a pas un physique exceptionnel pourtant. On est pas sur un corps athlétique – juste quelques vaguelettes qui trahissent la présence d’abdos. Rien d’assez impressionnant pour mériter autant d’espace dans ma tête.

Ses iris gris me collent à la peau, me narguent, la lueur de la tempête qui fait rage tapis dans l’ombre de ses pupilles. Un truc me pince la nuque. Pas de la peur. De la colère ? Non, un machin entre les deux, plus agaçant encore, et qui s’invite sans permission.


— Tss. Connard de casque…


Je soupire et me laisse tomber en arrière. Le matelas grince, comme pour me rappeler que je suis coincée ici pour un moment. Super ! Nouvelle vie, nouveau pays, nouvelle ville… et un inconnu qui se balade en caleçon comme si c’était la norme.

Je claque la langue contre mon palais et me redresse d’un coup.


— Je vais prendre une douche. J’ai pas les idées claires entre le vol et la route.


Je me dirige vers la pile de carton à gauche du lit. J’espère trouver mes fringues au premier essai, j’ai pas l’énergie de tous les ouvrir ce soir. Je tire mon trousseau de clefs d’une des poches de mon jean. Mes doigts s’arrêtent sur l’une d’entre elles.


Je n’ai jamais pu lui rendre ces doubles…


Je la tiens entre mon pouce et mon index. Le froid du métal me refroidit aussitôt. Mon souffle se coupe un instant. Je sens le tremblement de ma main se propager jusqu’à l’épaule. Chaque seconde semble s’étirer à l’infini.


Le scotch qui scelle mes affaires brille faiblement sous la lumière. Je frôle le bord avec la clef. Un frisson me parcourt l’échine. Son sourire, sa voix, nos rires… tout revient en un éclair. Mon cœur tambourine, mes tempes battent à l’unisson avec les souvenirs qui affluent.


Je ferme les yeux un instant, mais il est là. Il est toujours là. Il ne me laissera jamais partir.



— Garde les yeux fermés, c’est une surprise !


Un rire nerveux m’échappe en trébuchant sur mes propres pensées. Ses mains se posent sur moi, protectrices, tendres, me rattrapent avant que je me casse la gueule.


— Merde ! Pardon, ψυχή μου, rit-il.


Je glousse.


— Où est-ce que tu m'emmènes, Achille ?


— Tends la main, me susurre-t-il dans le creux de l’oreille.


Je frissonne et mon souffle s’accélère. Je sens mes joues chauffer à cause de notre proximité. Il s’éloigne, le contact de sa peau me manque déjà.

Le silence qui suit me rappelle ce qu’il m’a demandé. Alors, je tends le bras devant moi. Un petit objet, froid et léger, tombe dans ma paume. La surprise me fige.


— Tu peux ouvrir les yeux, Léandre.


Je ne me fais pas prier, excité à l’idée de découvrir la fameuse surprise. Je reconnais le parking de son immeuble et observe la petite clef dans ma main. Elle brille légèrement à la lueur du coucher de soleil.

Je l’interroge du regard sans trop comprendre.


— C’est le double de mon appartement, t’auras plus à attendre que je rentre du taf. Tu pourras venir quand tu veux : le week-end, pendant les vacances, ou après les cours, m’explique-t-il, sourire aux lèvres.


— Mais ça ne fait que six mois, Ach’, paniqué-je.


Il fronce les sourcils et l’os de sa mâchoire tressaute et je m’empresse de rectifier :


— Ça me fait plaisir, je t’assure… mais c’est pas un peu… tôt ?


— Je t’aime, et je sais déjà que je veux faire ma vie avec toi, mon âme.


L’eau me monte aux yeux. Il a appris à le dire en français. Mon cœur explose. Je me jette à son cou pour l’embrasser.


Le trousseau tombe dans un tintement métallique. Je sursaute. Retour au présent. Les larmes dévalent mes joues, brûlantes. Je m’effondre sur le parquet, le souffle court, les mains crispées sur les genoux. L’air passe plus. Chaque respiration est un effort. Ces souvenirs heureux sont trop cruels. Trop douloureux.


Quand est-ce que ça va cesser ?


Mon cœur ne bat plus, il se tord dans ma poitrine. Le silence m’écrase. Trop lourd. J'étouffe. Tant de son absence que des réminiscences d’avant.


Je glisse sur le sol, pitoyable, et roule sur le côté. Je fixe ce plafond. Net, sans craquelures. Juste les reliefs d’un crépi blanc cassé.


Nouvelle vie…


J’ai envie de hurler à m’en arracher les cordes vocales, que ça fasse mal ailleurs. Je le déteste.


— Je te déteste, Achille…, dis-je la voix étranglée.


Je te déteste !


Mon portable vibre légèrement sur le sol – il a dû glisser de ma poche arrière. L’écran s’allume sur un message.


[Maman : Coucou, mon chéri, Colin nous a envoyé un message, j’espérais que tu le ferais aussi… Le voyage s’est bien passé ?]


Lui… Le parfait…

J’ai fauté… Encore…


Je regarde mon téléphone s’éteindre. Je le laisse là, avec les clefs. Je me lève, arrache ce qu’il reste de scotch en tirant sur les volets du carton. Un rire sans joie m’échappe. Les dieux doivent bien se foutre de ma gueule. Dans la boîte ? Les câbles pour la batterie, l’ordi, et autres appareils électroniques… mais aucune putain de fringues.


Je fixe le trousseau, incapable de me baisser pour le ramasser.


J’inspire profondément.

La tension refuse de quitter mes épaules. Tous les muscles de mon dos tirent.


— Je veux juste… prendre une douche et me coucher, putain…


Je pourrais aller chercher un couteau dans la cuisine, mais ça impliquerait de passer par le salon où se trouvent Colin et son meilleur ami. Impossible. Je n’ai plus la force de sociabiliser.


Je me passe une main sur la figure et dégage le second carton : peut-être que cette fois, ce sera la bonne.


Και μπίνγκο !


Des calebars. Enfin. Je ne cherche pas de t-shirt : les nuits sont encore chaudes.

J’abandonne mes affaires en vrac, entre les bouts d’adhésifs et le carton déchiré.


Dans le couloir plongé dans la pénombre, des rires graves fusent depuis la pièce à vivre.

Je m’attarde un instant sur l’éclairage tamisé du salon : des tons chauds, accueillants. Mon cœur se serre.


C’est le monde de Colin, pas le mien.


Je m’enfonce dans l’obscurité, loin de la convivialité de leur repas.


Je verrouille la porte derrière moi et j’appuie sur le double interrupteur. L’ampoule du plafond explose sa lumière en pleine gueule, suivie par la rangée de spots du grand miroir mural.


Je grimace.

Je coupe le plafonnier aussitôt : mes yeux brûlent encore.


Je lève la tête et observe la seule salle de bain de la coloc.

Et là, surprise.

Elle est impeccable.

Pas un caleçon hors de la corbeille, pas de chaussettes abandonnées sur le carrelage, pas une trace de dentifrice sur le lavabo. Rien. À croire qu’une fée du logis vit sous ce toit.

Et ce n’est certainement pas Colin.

Chez nous, il semait ses fringues comme si c’était un sport olympique. Alors là… soit il a changé, soit quelqu’un d’autre fait le ménage derrière lui. Je parie sur l’option deux.


Je fouille les placards. J’attrape la première de la pile, une bordeaux, douce et épaisse. Je la pose sur le bord de l’évier et mes doigts tremblent quand je commence à me débarrasser de mes vêtements.


Depuis… le coma, je ne supporte plus ce corps.

Il à l’air d’être le mien, je reconnais la marque de naissance sur ma clavicule gauche, les tâches dans mes iris, mais au fond, il ne m’appartient plus. Comme un instrument qu’on a démonté et remonté à l’arrache. Qui joue, oui, mais plus la même musique. Une mélodie dénaturée, désaccordée.


Le fantôme des ecchymoses continue de traîner sur ma peau hâlée. Même quand elles ne sont plus là.

Parfois, j’ai l’impression de sentir encore les aiguilles, la piqûre nette dans le creux de mon coude, la brûlure sourde entre mes doigts.

Il ne reste presque plus rien, juste des petites taches, à peine visibles.


Sauf que moi, je sais.

L’histoire derrière chacune de ces marques.

Ce qu’on m’a pris.


J’évite soigneusement mon reflet – j’ai affronté assez de démons aujourd’hui – et file dans la douche.

L’eau froide me percute, me mord, me rappelle violemment que je suis encore en vie.

Je serre les dents, les lèvres tremblantes, les avant-bras contre le carrelage. J’endure quelques secondes avant de tourner le robinet vers le chaud.


Juste assez pour ne plus grelotter. Pas suffisamment pour me sentir bien.

Je ne sais même plus ce que ça fait… se sentir bien.

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