Faim

3 minutes de lecture

Je n’avais jamais compris ce que ça faisait de se détester

Je crois

Je les ai entendu•s dire qu’iels se sentaient beaucoup mieux, guéri•es

Moi, c’est pire

Je regrette ces kilos que je n’avais pas et le choix des tenues dans lesquelles me glisser

Aujourd’hui, non

Je me convaincs que je n’avais pas si faim, que ce n’était pas si dur

Le creux de mon ventre grandit

Je recommence à sauter les repas, les jours, à blâmer les féculents, ne rêver que de peu de calories

J’y suis retourné

J’ai l’impression d’avoir le contrôle, d’être plus mince, de redevenir un peu de celui que j’étais avant

Sans aucune preuve

Je voudrais éteindre la faim qui gronde, la frustration qui monte, les impulsions qui me font honte

Je pense nourriture sans en avaler

Ce soir, je me suis pesé

sans arrêt, j’y ai repensé

où est passé l’être insouciant

des chiffres et de ce qu’ils signifient

de l’aspect du corps

de comment les tissus tirent et sont remplis

Tant que je pouvais courir

faire le tour de mon jardin

prendre mon vélo

et danser

Tant que le monde était lisse

que ma peau scintillait

les sourires partageaient

que les ami•es comblaient

les trous que je n’avais pas encore

au fond

de ma poitrine

Je pense que mes tca sont de la poésie

sur mon corps, leurs vers se dessinent

j’ai des rimes glissées dans mes recoins

et je crise seulement sous substance

pour avoir un prétexte à mon absence

le reste du temps, longues sont les minutes

où j’attends

de m’autoriser les repas

les aliments qu’il faut

et ceux que je ne veux pas

les pensées qui tournent

perdre l’intérêt de se vêtir

de sortir

de socialiser

car ce corps, iels le voient aussi

et si moi je me déteste

sûrement qu’elleux aussi

j’ai souhaité mourir de me ressembler

j’ai pensé à arrêter de subir les désagréments

de ma chair dévorée

marquée par les cicatrices

et par une tentative de s’en sortir

finalement rien n’est pire

que de simplement exister

Je les déteste

pour leur corps

et je ne veux pas

haïr

les filles

car sous ma rage

se cache l’ennemi

contre elles

contre moi

contre nos corps

qui vivent

et qui mangent

nos corps heureux

et qui dévorent

sans excès

ce n’est pas de leur faute

mes yeux sur moi

ils m’ont fait avalés

le goût âcre

de couper ses plis

pour paraitre plus petit•e

pour paraître plus gentil•le

pour paraître

ils ont gagné

car dans ma défaite

j’ai succombé

aux délices des tca

de se voir maigrir

de pouvoir faire le tour de son poignet avec les doigts

tenir son ventre contre ses mains

la petitesse de ses cuisses

les vêtements trop grands

l’euphorie dans le miroir

la poitrine rétrécie

le contrôle

le vide et la faim

ce corps désirable

soi-disant

ce corps infect

nourri

par le moins

par le pas assez

l’absence de nourriture

la fatigue

les maux de ventre

l’irritabilité

les crises

la faim

culpabiliser

planifier

paniquer quand deux repas en une même journée

alors que c’était un, juste un

compenser

se frustrer

craquer

culpabiliser

compenser

se frustrer

craquer

culpabiliser

exécrer les calories

les aliments trop denses

culture de la minceur

sous diktats

sous le règne des hommes

affamés de patriarcat

qui mangent tout

notre capacité à s’aimer

nos corps à honorer

l’acceptation à acquérir

se restreindre à abolir

notre droit à manger

sans jamais s’arrêter

sans jamais se retourner

sans jamais plier

larmes dans le noir, les mots sont beaux, les mots

sont forts

Demain, je ne mangerai pas.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire larmesdepluie ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0