Faim
Je n’avais jamais compris ce que ça faisait de se détester
Je crois
Je les ai entendu•s dire qu’iels se sentaient beaucoup mieux, guéri•es
Moi, c’est pire
Je regrette ces kilos que je n’avais pas et le choix des tenues dans lesquelles me glisser
Aujourd’hui, non
Je me convaincs que je n’avais pas si faim, que ce n’était pas si dur
Le creux de mon ventre grandit
Je recommence à sauter les repas, les jours, à blâmer les féculents, ne rêver que de peu de calories
J’y suis retourné
J’ai l’impression d’avoir le contrôle, d’être plus mince, de redevenir un peu de celui que j’étais avant
Sans aucune preuve
Je voudrais éteindre la faim qui gronde, la frustration qui monte, les impulsions qui me font honte
Je pense nourriture sans en avaler
Ce soir, je me suis pesé
sans arrêt, j’y ai repensé
où est passé l’être insouciant
des chiffres et de ce qu’ils signifient
de l’aspect du corps
de comment les tissus tirent et sont remplis
Tant que je pouvais courir
faire le tour de mon jardin
prendre mon vélo
et danser
Tant que le monde était lisse
que ma peau scintillait
les sourires partageaient
que les ami•es comblaient
les trous que je n’avais pas encore
au fond
de ma poitrine
Je pense que mes tca sont de la poésie
sur mon corps, leurs vers se dessinent
j’ai des rimes glissées dans mes recoins
et je crise seulement sous substance
pour avoir un prétexte à mon absence
le reste du temps, longues sont les minutes
où j’attends
de m’autoriser les repas
les aliments qu’il faut
et ceux que je ne veux pas
les pensées qui tournent
perdre l’intérêt de se vêtir
de sortir
de socialiser
car ce corps, iels le voient aussi
et si moi je me déteste
sûrement qu’elleux aussi
j’ai souhaité mourir de me ressembler
j’ai pensé à arrêter de subir les désagréments
de ma chair dévorée
marquée par les cicatrices
et par une tentative de s’en sortir
finalement rien n’est pire
que de simplement exister
Je les déteste
pour leur corps
et je ne veux pas
haïr
les filles
car sous ma rage
se cache l’ennemi
contre elles
contre moi
contre nos corps
qui vivent
et qui mangent
nos corps heureux
et qui dévorent
sans excès
ce n’est pas de leur faute
mes yeux sur moi
ils m’ont fait avalés
le goût âcre
de couper ses plis
pour paraitre plus petit•e
pour paraître plus gentil•le
pour paraître
ils ont gagné
car dans ma défaite
j’ai succombé
aux délices des tca
de se voir maigrir
de pouvoir faire le tour de son poignet avec les doigts
tenir son ventre contre ses mains
la petitesse de ses cuisses
les vêtements trop grands
l’euphorie dans le miroir
la poitrine rétrécie
le contrôle
le vide et la faim
ce corps désirable
soi-disant
ce corps infect
nourri
par le moins
par le pas assez
l’absence de nourriture
la fatigue
les maux de ventre
l’irritabilité
les crises
la faim
culpabiliser
planifier
paniquer quand deux repas en une même journée
alors que c’était un, juste un
compenser
se frustrer
craquer
culpabiliser
compenser
se frustrer
craquer
culpabiliser
exécrer les calories
les aliments trop denses
culture de la minceur
sous diktats
sous le règne des hommes
affamés de patriarcat
qui mangent tout
notre capacité à s’aimer
nos corps à honorer
l’acceptation à acquérir
se restreindre à abolir
notre droit à manger
sans jamais s’arrêter
sans jamais se retourner
sans jamais plier
larmes dans le noir, les mots sont beaux, les mots
sont forts
Demain, je ne mangerai pas.

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