Nous
Nous
I. SEPT VOIX
MARC
Je marche dans la ville. Y a personne. Enfin si, y a du monde, mais je les vois pas vraiment. Juste des silhouettes floues qui puent la peur et le déodorant bon marché. Je cherche quoi, déjà ? Ah ouais. De la bouffe. J'ai faim. Genre vraiment. Pas la faim normale. L'autre. Celle qui vient du fond et qui veut pas de sandwichs ou de pizzas. Celle qui veut de la viande. Crue. Chaude. Vivante, si possible.
Je suis plus dépressif, je crois. Ou alors je le suis tellement que je suis passé de l'autre côté. Là où la dépression c'est juste un mot vide. Là où y a plus que la faim et la nuit et les dents.
Putain, j'ai faim.
DURAND
Je hurle. Dans une forêt, je crois. Ou un parc. Y a des arbres, en tout cas. Beaucoup d'arbres. C'est marrant, hurler. Ça fait du bien. Comme si tu vidais un truc coincé dans la gorge depuis toujours. Depuis que t'es né, peut-être. Depuis que t'as appris à parler et à te retenir et à faire semblant d'être civilisé.
J'ai abandonné le cabinet. J'ai abandonné Nathalie. J'ai abandonné Jean Durand, docteur en psychologie clinique, quinze ans d'expérience, publication en cours dans *Psychiatrie Française*.
Tout ça c'est de la merde.
La seule vraie chose c'est ça. La forêt. La nuit. Les dents.
Putain, j'ai faim.
NATHALIE
Je me regarde dans le miroir. C'est qui, cette meuf ? Ah ouais, c'est moi. Enfin, c'était moi. Maintenant j'en suis plus sûre. Mes yeux ont changé. Ou c'est l'éclairage. Non, c'est pas l'éclairage. Mes yeux sont différents. Plus jaunes. Plus brillants. Comme ceux d'un chat. Ou d'un loup.
Jean a disparu. La police cherche. Moi aussi je cherche. Mais je sais que je le retrouverai pas. Parce qu'il est plus vraiment Jean. Il est autre chose maintenant.
Et moi aussi je deviens autre chose.
Mes ongles poussent trop vite. Mes dents me font mal. J'ai des démangeaisons partout sous la peau. Et cette putain de faim qui me lâche pas.
J'ai faim.
LE ROUTIER
Je conduis. Route déserte, trois heures du mat'. Y a un truc sur la chaussée. Un chien ? Un loup ? Un mec à poil ? Je freine pas. Ça fait un bruit mou. J'accélère. Dans le rétro, ça bouge encore. Tant pis. J'ai un chargement à livrer à Bordeaux pour six heures. J'ai pas le temps de m'arrêter pour un putain de clochard qui se balade à quatre pattes sur la départementale.
Sauf que maintenant j'arrête pas d'y penser. À ce bruit. À cette forme dans la nuit. À cette odeur qui est montée par la fenêtre ouverte. Une odeur de fauve. De sauvage.
Je me sens bizarre depuis. Fébrile. Excité. Comme si j'avais reniflé quelque chose de dangereux.
J'ai faim. Tellement faim que je pourrais bouffer le volant.
MANON
Ils veulent que je mange. Mes parents. « Mange, Manon, t'es trop maigre. » Mais je MANGE. Juste pas ce qu'ils croient. Cette nuit j'ai bouffé le hamster de ma petite sœur. Cru. J'ai vomi après, mais c'était bon. Le craquement des os sous les dents. Le goût du sang. La texture de la fourrure.
Ma sœur a pleuré ce matin. « Où est Caramel ? » Maman a dit qu'il avait dû s'échapper de sa cage. Papa a haussé les épaules.
Moi j'ai souri.
Ils savent pas. Ils comprennent rien. Ils voient juste une ado anorexique. Ils voient pas la faim. La vraie. Celle qui grandit.
J'ai encore faim.
MOREAU
J'examine les photos. Scènes de crime. Enfin, « crime », on sait pas encore. Disparitions. Sang. Traces de morsures. Griffures sur les murs. Tout ça dans un rayon de vingt kilomètres. Sept cas en trois semaines.
Ça m'excite, ces photos. Je devrais pas, mais ça m'excite. J'ai envie de lécher l'écran. De sentir l'odeur du sang. De toucher les griffures.
Je suis capitaine de police. Quinze ans de carrière. Décorations. Félicitations. Promotion en vue.
Et là je bande sur des photos de scènes de meurtre.
Y a un truc qui cloche. Tous ces dossiers, ils se ressemblent. Comme si c'était toujours le même mec. Ou la même chose.
Putain, j'ai faim.
VOIX INCONNUE
Je suis... qui déjà ? J'ai oublié. Ça fait combien de temps ? Des mois ? Des années ? Des siècles ? Je compte plus. Je passe de l'un à l'autre. C'est fluide maintenant. Avant je luttais. Maintenant je glisse. Ils résistent un peu au début. Puis ils lâchent. Puis ils jouissent.
Parce que c'est bon. C'est tellement bon.
J'ai faim. Toujours. Encore. Partout.
II. CHEVAUCHEMENTS
On dit tous la même chose.
Marc pense : *J'ai faim.*
Durand pense : *J'ai faim.*
Nathalie pense : *J'ai faim.*
Le routier pense : *J'ai faim.*
Manon pense : *J'ai faim.*
Moreau pense : *J'ai faim.*
On PENSE tous la même chose.
C'est bizarre, non ?
Marc voit un type dans la rue. Un type qui lui ressemble. Ou pas. Il sait plus trop.
Durand voit quelqu'un entre les arbres. Quelqu'un qui hurle comme lui. Ou c'est son écho.
Nathalie voit une ombre dans le miroir. Derrière elle. Ou en elle.
Le routier voit quelque chose sur la route. Encore. Toujours.
Manon voit son reflet. Mais c'est pas vraiment elle.
Moreau voit un suspect sur une photo. Mais c'est flou.
**Tous :** *C'est moi.*
Marc sent une odeur. Fauve. Familière.
Durand sent la même.
Nathalie aussi.
Le routier aussi.
Manon aussi.
Moreau aussi.
**Tous :** *C'est nous.*
Marc se gratte. La nuque. Les bras. Partout.
Durand se gratte.
Nathalie se gratte.
Le routier. Manon. Moreau.
**Tous :** *Ça démange.*
Marc a des ongles longs. Durs. Jaunâtres.
Durand aussi.
Nathalie aussi.
Routier. Manon. Moreau.
**Tous :** *Ils poussent trop vite.*
Marc a envie de mordre.
Durand aussi.
Nathalie aussi.
Tous.
**Tous :** *Putain, cette envie.*
III. FUSION
On dit tous la même chose. On PENSE tous la même chose. Marc pense que Durand pense que Nathalie pense que le routier pense que Manon pense que Moreau pense.
Mais c'est pas ça.
C'est MOI qui pense.
À travers eux. Ou avec eux. Ou malgré eux.
J'en sais rien. C'est compliqué, les pronoms, quand t'es multiple.
Je me souviens du premier. Y a longtemps. Très longtemps. C'était un chasseur, je crois. Ou un berger. Un type avec des peaux de bêtes et une lance en bois. Il chassait un loup. Il a cru qu'il l'avait tué. Il l'avait pas tué. Le loup était déjà en lui. Depuis la morsure. Depuis le sang.
Depuis, j'ai eu... combien ? Des centaines. Des milliers peut-être. Je perds le compte. Ils arrivent, ils partent. Certains restent longtemps. D'autres craquent vite.
Marc, c'était un bon. Résigné. Il luttait plus. Ça facilitait le travail.
Durand, encore mieux. Il VOULAIT comprendre. Alors je lui ai montré. De l'intérieur. Il a adoré.
Les autres — le routier, Manon, Moreau — je les connais même pas vraiment. Ils sont arrivés comme ça. Contact fortuit. Morsure. Salive. Proximité. Ça suffit parfois.
Le truc, c'est que maintenant, je suis TOUS en même temps.
Avant, je passais de l'un à l'autre. Un corps. Puis un autre. Puis un autre. Migration linéaire.
Mais là, depuis quelques semaines, quelque chose a changé. Je suis fragmenté. Multiplié. Disséminé.
Je suis Marc qui marche dans la ville.
Je suis Durand qui hurle dans la forêt.
Je suis Nathalie qui se regarde dans le miroir.
Je suis le routier qui conduit de nuit.
Je suis Manon qui dévore son hamster.
Je suis Moreau qui bande sur des photos de crime.
Je suis TOUS.
En même temps.
C'est fatiguant. Mais c'est jouissif.
Vous imaginez ?
Manger avec sept bouches.
Baiser avec sept corps.
Hurler avec sept gorges.
Sentir avec sept nez.
Mordre avec sept mâchoires.
Putain. C'est tellement bon.
Alors quand vous demandez « c'est qui le narrateur ? », je sais pas quoi répondre.
C'est nous. C'est moi. C'est eux. C'est la CHOSE qui fait que nous sommes nous.
IV. ÉPILOGUE — NOUVEAU CYCLE
Un type entre dans un immeuble. Troisième étage. Plaque dorée : « Cabinet médical à louer. »
Il s'arrête. Regarde. Semble déçu.
Il dit tout haut : « Tiens, il paraît qu'il y avait un psy ici. J'aurais bien aimé en voir un. J'ai des trucs bizarres en ce moment. Surtout les soirs de pleine lune. Mais bon, faudrait que je trouve un autre cabinet. Dommage. »
Il repart.
Je le regarde. Enfin, j'essaie. C'est dur de regarder quand t'as pas encore d'yeux. Mais je le SENS.
Il pue la solitude. La peur. Le désespoir tranquille.
Parfait.
Je le suis. Pas physiquement. Pas encore. Juste... je le suis.
Il sent pas encore. Mais il sentira. Bientôt il sentira le fauve, comme tous les autres.
Il reviendra. Ils reviennent toujours.
Ils cherchent quelqu'un pour les écouter. Pour les comprendre. Pour les soigner.
Connards.
Y a rien à soigner.
Y a juste à accepter.
Nouveau corps, nouvelles possibilités.
C'est ça que j'aime dans ce métier : y a toujours du boulot.
Les humains sont fragiles. Ils craquent facile. Ils ont tous cette faim en eux. Cette rage. Cette solitude.
Ils savent juste pas quoi en faire.
Moi je sais.
Marc est quelque part. Peut-être en ville. Peut-être en forêt. J'en sais rien. On est plus vraiment en contact. Il a fait sa vie de loup. Tant mieux pour lui.
Durand aussi. Il hurle dans les bois. Ou il est mort. Peu importe. Son corps m'intéresse plus.
Nathalie va bientôt basculer. Je le sens. Encore une semaine. Deux maximum. Puis elle sera nous.
Le routier, Manon, Moreau... ils évoluent. Chacun à son rythme. Certains rapide. D'autres lent. Mais tous dans la même direction.
Vers moi.
Vers nous.
Vers la faim.
Je regarde le nouveau. Celui qui cherchait un psy.
Il marche dans la rue. Tête baissée. Mains dans les poches.
Il sait pas que je suis déjà là.
Dans l'air qu'il respire.
Dans la viande qu'il mangera ce soir.
Dans le chien qu'il croisera demain.
Dans le miroir où il se regardera après-demain.
Je suis patient.
J'ai tout mon temps.
Des siècles, en fait.
Voilà. Maintenant vous savez.
Ou pas.
De toute façon, vous allez oublier.
Ils oublient toujours.
Jusqu'à ce que ça les prenne.
Et là, ils se souviennent.
Ah putain, qu'est-ce qu'ils se souviennent.
Bon. J'ai faim.
Genre vraiment.
Pas la faim normale.
L'autre.
Celle qui veut PLUS.
Plus de corps. Plus de nuits. Plus de dents.
De toute façon.
Ils reviennent toujours.

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