35) Après l'oubli
Mamie,
Ça fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Maman dit que c’est inutile d’écrire aux morts. Moi, je pense plus souvent à te parler dans les étoiles. Mais les nuits étoilées se font rares depuis que j’habite en ville, et ma psy pense que t’écrire de temps en temps ne peut que me faire du bien.
Alors me voilà, ponctuelle, plume en main, sur un papier parfumé que tu ne sentiras pas, pour te souhaiter, où que tu sois, un très joyeux anniversaire.
J’ai oublié le dernier, et je suis presque sûre que tu me pardonneras. Clytemnestra et moi étions en plein déménagement. C’est dingue, la masse de choses qu’elle avait pu entasser dans son studio étudiant ! Amener tout son bordel jusqu’au nouvel appartement était plus éprouvant que de vider ta maison…
À l’époque, je pensais qu’abandonner ce “chez moi” serait l’épreuve la plus dure de ma vie. En vérité, après ma fugue, ce qui devait être mes derniers jours dans ta maison a signé le début d’un des plus beaux étés.
Mes parents étaient venus pour me ramener chez nous, à la raison et sur le droit chemin. Finalement, ils sont restés quelques jours chez toi, ont fait connaissance avec la famille de Cly, bu un peu trop de leur alcool de mûre, dormi tard le matin, puis mesuré l’ampleur de ce qu’il restait dans la maison. Et, quand tante Gemma a proposé que je reste pour l’aider à faire du tri, ils ont accepté sans réticence.
Ça te fera des muscles d’acier pour la rentrée, a dit ma mère. Elle était déjà sur le pied de guerre, à harceler au téléphone des écoles fermées pour l’été, bien décidée à me dégoter une place. Elle n’en est pas revenue, à la fin du mois d’août, quand j’ai négocié moi-même l’entrée en formation BPJEPS avec un simple e-mail.
En attendant, je me suis délectée de l’été. De l’océan. Des journées passées aux côtés de Clytemnestra qui s’enfilaient sans qu’on ait vu passer la nuit.
Je pensais lui en vouloir encore quelques années. J’avais sous-estimé la tâche. Ce qui semblait encore à mon cœur la pire des trahisons a été balayée en quelques semaines à grand renfort de rires, de chamailleries, de câlins et de fournées de gâteaux.
Cette année-là, j’ai dit à mes parents que je refusais de choisir la facilité. Pourtant, être avec Cly, partager son quotidien, ça a toujours été facile. Naturel. Évident. Et pour rien au monde je ne souhaiterais qu’il en soit autrement.
Bien sûr, il y a des jours moins drôles que d’autres. On ne se voyait qu’un week-end par mois, quand elle avait son studio. Ses cours étaient plus chronophages que les miens et, plus d’une fois, on a dû renoncer à passer nos vacances ensemble.
Je ne voulais pas me précipiter, ni donner l’air de n’avoir qu’elle pour but, alors j’ai aussi résisté à l’envie de m’incruster dans son minuscule chez elle avec toutes mes affaires pour une durée indéterminée…
Parfois, je me suis demandé si je pourrais continuer, si on pouvait vraiment finir ensemble, heureuses jusqu’à la fin des temps. Pourtant, à chaque fois qu’on s’est retrouvées, j’ai pensé que je ne voulais être nulle part au monde, sinon avec elle.
Depuis qu’on habite ensemble, les prises de tête se limitent à trancher qui fera la vaisselle ou la litière du chat. Clytemnestra ne compte pas ses heures dans le centre où elle travaille et la compagnie féline a vite su apaiser mes fins de journées solitaires.
C’est un comble ! Moi qui aimais tant être tranquille, je me suis mise à lever l’œil de mes livres pour guetter son retour par la fenêtre.
Entre mes cours et ceux que je donne, mes heures à moi sont plus éparses. Il y a deux ans, jamais je n’aurais imaginé me sentir aussi utile, ni que d’autres feraient des efforts par envie de me comprendre. Je donne quelques bases de LSF à chaque groupe que j’encadre. Et, de mon côté, avec l’aide de Clytemnestra, j’ai appris un petit panel de mots qui me facilitent la vie au quotidien. Je garde jalousement le “Je t’aime” pour les grandes occasions. Celui que signent les mains a toujours plus de poids pour moi.
Encore quelques mois et j’aurai mon diplôme. Plusieurs des structures où je suis bénévole se disent prêtes à m’embaucher. Même celle où travaille Cly, mais j’opterai pour une autre.Je ne vends pas la peau du loup… de l’ours ? de la belette ? J’ai oublié ton expression.
Avec le temps, la mémoire est surchargée par un tas de choses qu’on aimerait ne pas avoir à retenir : le bon programme du lave-linge, les arrêts de la ligne de bus, la marque de pâtes la moins chère. Les souvenirs deviennent confus, les dates se mélangent, j’oublie des anniversaires et des rendez-vous pris trop en avance. Mais il y a toujours quelque chose, comme cette montre dans ma poche, réparée trop de fois pour les compter, qui sait garder intact les moments les plus précieux.
Je n’oublie pas les senteurs fleuries de tes lettres.
Je n’oublie pas la chaleur du vent d’été sur ta terrasse.
Je n’oublie pas les odeurs de gâteaux dans ta cuisine.
Je n’oublie pas le déchirement de ton départ.
Ni le vide après toi.
Ni son pull de pingouin, ni son sourire rigide,
Ni la chaleur de sa main le premier jour.
Ni nos pas dans la nuit. Ni le remous des vagues.
Ni la sensation crayeuse d’un cri sortant de ma gorge.
Je n’oublie pas.
J’avance.
FIN

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