4. LA PREMIÈRE PAIE
Le samedi, la maison attendait la paie avant d’attendre Auguste. Rosalie ne l’aurait jamais dit ainsi ; elle aurait trouvé la phrase mauvaise, presque indigne. Pourtant, dès l’après-midi, ses gestes changèrent. Elle rangea la table sans raison, essuya une place déjà propre, ouvrit la boîte de fer, la referma, puis la rouvrit pour vérifier ce qu’elle savait. La semaine avait mangé plus que prévu. Le pain, le charbon, un peu de chicorée, deux sous avancés chez Carette, un morceau de savon. Les dépenses avaient des dents fines : elles ne dévoraient pas d’un coup, elles grignotaient jusqu’à l’os. Léonie raccommodait une manche près de la fenêtre. Le jour tombait de biais sur ses doigts. Elle cousait avec une application qui faisait vieillir son visage. Rosalie l’observa sans en avoir l’air. Une fille qui coud bien, qui porte l’eau, qui sait taire sa faim et surveiller un frère, devient vite une réponse aux besoins des autres. Le monde ne demande pas à ces filles si elles sont prêtes. Il les regarde, trouve qu’elles ont grandi, et leur met un tablier. Léonie leva la tête.
— Il rentre tard.
— La paie prend du temps.
— Quand il y a quelque chose à donner, ça devrait aller vite.
Rosalie faillit sourire. La phrase avait une insolence d’enfant. Elle la garda comme on garde une braise sous la cendre.
— Il manque, dit Rosalie.
— Retenue.
Quand Auguste posa l’argent sur la table, il ne le versa pas. Il le rangea d’abord en petits tas : les pièces lourdes, les menues, celle qui était presque noire, celle dont le bord avait une encoche. Ce classement retardait le verdict. Rosalie le laissa faire. Tant que les pièces changeaient de place, elles n’avaient pas encore dit leur somme. Puis le compte se fixa, et la chambre parut entendre le manque.
— Pourquoi ?
— Ils disent que ça tirait moins. Delcourt a noté.
— Carette attendra, dit Auguste.
— Carette n’attend plus comme avant.
* * *
Chez Carette, les marchandises avaient une façon insolente de rester à leur place. Le café dans sa boîte, les pains sur la planche, les œufs dans la paille, les morceaux de sucre derrière le verre : tout cela attendait les clients sans paraître dépendre d’eux. Rosalie, elle, dépendait de chaque chose qu’elle regardait. Le commerçant le savait. Il ne la maltraitait pas ; il la laissait simplement sentir que le crédit était une faveur dont il gardait la clef dans sa bouche. Léonie suivait les chiffres du regard sans pouvoir les lire vraiment. Elle comprenait seulement que les mots prononcés plus bas étaient les plus graves. Quand Carette disait « l’ardoise, il ne parlait pas du petit tableau de Jules. Il parlait d’une autre ardoise, plus lourde, où les enfants aussi finissaient par être inscrits.
— Il attendra si je lui parle.
— Tu lui as déjà parlé.
— Je note encore ? demanda-t-il.
— Samedi prochain, ça rentre.
— Samedi prochain rentre toujours, madame Mullié. C’est l’argent qui prend parfois un autre chemin.
Elle ne répondit pas. Il nota, mais plus lentement, pour qu’elle vît le geste. La plume gratta le papier. Une dette nouvelle n’est pas seulement une dette ; c’est une phrase qu’un autre écrit sur vous. Rosalie posa les yeux sur le registre sans lire. Son nom y était quelque part, entre deux familles, une ligne pareille aux autres et pourtant lourde comme une pierre. Carette enveloppa le pain, ajouta la chicorée, puis posa le paquet devant elle.
— Dites à votre homme que je ne peux pas porter toute la courée.
— C’est toujours ce qu’on dit avant de demander le reste.
— Je ne demande pas tout.
— Je ne peux pas tout marquer, dit Carette.
— Il porte déjà assez, dit Rosalie.
* * *
Le soir, quand tout le monde eut mangé, elle reprit les pièces une dernière fois. Ce n’était plus pour compter ; c’était pour se convaincre que les chiffres n’avaient pas bougé pendant la soupe. Les pièces restèrent les mêmes. Rosalie aurait voulu découvrir une erreur favorable, une petite grâce d’arithmétique, mais les sous ne connaissent pas la pitié. Elle les remit dans la boîte, puis posa la boîte sous le linge plié, comme si l’étoffe pouvait adoucir le métal.
— Samedi, dit Rosalie.
— Vous l’avez déjà dit samedi dernier.
Elle ne répondit pas. On ne discute pas avec une ardoise. Elle montra le savon, puis le pain, puis un peu de chicorée. Carette servit lentement, comme si chaque morceau retiré de son étagère était une faveur. Rosalie posa les yeux sur ses mains. Elles savaient recevoir sans remercier trop bas. C’était tout un métier.
Carette ne leva pas tout de suite les yeux. Il tenait son crayon comme Delcourt tenait le sien, avec moins d’usine et plus de sucre, mais le pouvoir venait de la même pointe. Rosalie posa les pièces sur le comptoir, non pas toutes, seulement celles qui pouvaient sortir de la boîte sans défaire la semaine.
— Du pain pour demain, dit-elle. Et un peu de sel.
— Le savon ?
Elle regarda l’étagère. Les pains de savon étaient alignés, jaunâtres, tranquilles, comme des choses qui n’avaient jamais trempé dans l’eau de la courée. Elle pensa à la chemise de Jules, au col d’Auguste, au linge de Léonie qui commençait déjà à trahir son âge.
— Pas aujourd’hui.
— Samedi prochain, reprit-il.
— Oui.
Ce oui n’était pas une promesse ; c’était un pont jeté sur un trou. Elle prit le pain, le sel, glissa le tout dans son panier. Une fillette entra derrière elle avec une pièce serrée dans la paume. Rosalie vit le geste et reconnut la peur de perdre l’argent avant d’avoir pu le transformer en nourriture. Le dimanche coûtait avant même d’arriver. Rosalie le savait au linge qu’il exigeait, au morceau de savon qu’il réclamait comme un petit bourgeois, à la chemise de Jules qui devait paraître plus blanche qu’elle ne l’était. Le samedi soir, après Carette, elle étala les pièces restantes sur la table. Auguste ne les toucha pas. Il les regardait comme on regarde une faute dont on n’est pas tout à fait coupable.
— La retenue, dit-il, c’était pour l’arrêt de l’autre jour.
— Je sais.
— C’était pas mon poste.
— Je sais.
Léonie cousait près de la fenêtre. Elle suivait la conversation sans lever la tête. Les enfants pauvres apprennent tôt que l’argent se parle à mi-voix, mais s’entend tout de même. Jules, lui, avait posé son ardoise sur ses genoux. Il dessinait des bâtons, les effaçait, recommençait. Rosalie le regarda. Elle pensa qu’il y avait là deux comptes dans la même pièce : celui des pièces et celui des traits. Les deux apprenaient la patience.
— On peut remettre le savon, proposa Auguste.
— On l’a déjà remis.
— Alors le charbon.
— Le charbon, on le remettra quand avril sera vraiment là.
Auguste ne répondit plus. Avril. Le mois sonnait presque doux, mais il fallait le traverser pour qu’il existe. Rosalie prit une pièce, la mit à part pour le pain, une autre pour Carette, une autre encore qu’elle hésita longtemps à classer. Elle finit par la glisser sous le reçu du loyer.
— Celle-là ? demanda Léonie.
— On ne la voit pas.
C’était une réponse de guerre. Dans la maison, cacher une pièce ne voulait pas dire posséder un secret ; cela voulait dire préparer une défaite moins visible. Rosalie referma la boîte de fer. Elle ne la fit pas sonner. Puis elle plia la chemise de Jules, humide encore au col. Quand Carette referma son registre, Rosalie eut l’impression qu’on fermait une porte sur eux. Elle rentra avec le pain sous le bras et l’ardoise dans la tête. À la maison, Jules voulut montrer son cahier, Léonie remua la soupe, Auguste posa sa paie diminuée. Tout était à sa place, et rien ne suffisait.
— Farine ? demanda-t-il.
— Pas aujourd’hui.
— Savon ?
— Un petit morceau.
Carette coupa le savon avec une lame courte. Il ne donna pas un gramme de plus que le geste. Puis il tira l’ardoise de dessous le comptoir. Les lignes blanches y formaient une neige de dettes. Rosalie reconnut leur nom avant même de le lire. Carette n’avait pas besoin d’appuyer ; son commerce était une façon polie de tenir les familles par le ventre.
— Ça monte, dit-il.
— Ça redescendra samedi.
— Samedi n’a que deux mains.
* * *
À l’église, plus tard, elle sentit sous ses doigts le col encore froid de l’enfant. Jules ne bougea pas. Il croyait être propre. C’était déjà une grâce. Toutes les filles pauvres apprenaient cette phrase avant d’apprendre leur vrai métier. Ce n’est rien pour le doigt, ce n’est rien pour le froid, ce n’est rien pour la honte, ce n’est rien pour la fatigue. Rosalie détourna les yeux vers les pièces.
— Ce n’est rien, dit la fille.
La phrase sortit plus dure qu’elle ne l’avait voulu. Léonie piqua l’aiguille trop profond et se blessa. Une goutte de sang parut au bout de son doigt. Elle la porta à ses lèvres avant que Rosalie eût le temps de prendre un chiffon.
— La faim ne demande pas l’âge.
— Elle est jeune.
— On demandera encore chez Hespel, répondit Rosalie.
— Et Léonie ? demanda Auguste.
Isidore n’était pas là, mais son absence pesait déjà dans le compte. Rosalie savait qu’un pensionnaire apporterait des sous, peut-être un peu de nourriture, une histoire de train pour Jules, un mot de Belgique dans la maison. Elle savait aussi qu’il faudrait lui faire une place, lui donner de la soupe, lui trouver un coin où suspendre ses vêtements. Tout secours arrivait avec ses dents. Ils ne se regardèrent pas. Jules suivait les pièces avec une attention presque joyeuse. Pour lui, l’argent était encore un bruit. Pour eux, c’était un partage de défaites.
— Carette attend déjà.
— Carette peut attendre.
— Carette.
— Le charbon.
— Le loyer, dit-elle doucement.
Rosalie le laissa faire. Elle savait que ce compte était une affaire d’homme autant qu’une affaire de maison. La paie disait encore à Auguste qu’il servait à quelque chose. Il fallait lui laisser cette minute, même si la minute coûtait du temps. Le soir de la première paie, Auguste voulut compter lui-même. Ce n’était pas qu’il doutât de Rosalie. Il avait seulement besoin de toucher ce qu’il rapportait, comme on touche une preuve avant qu’elle vous échappe. Il posa les pièces en ligne : les grosses d’abord, puis les petites, puis celles qu’on aurait voulu ne pas appeler de l’argent tant elles semblaient déjà promises à quelqu’un d’autre. Carette coupa, pesa, enveloppa. La miche, sur la balance, eut l’air d’être jugée. Rosalie suivit l’aiguille. Elle ne faisait pas confiance aux aiguilles : ni celles des balances, ni celles des horloges, ni celles qui cousaient les bas. Toutes finissaient par dire qu’il manquait quelque chose.
— Du pain seulement.
Rosalie pensa au matin, à l’eau claire qui faisait semblant. Elle pensa à Auguste, qui buvait sans se plaindre ce qui n’était plus que souvenir de café. Elle secoua la tête.
— Encore un peu de café ? demanda Carette.
Une femme entra derrière Rosalie, vit les pièces sur le comptoir et fit semblant de regarder les boîtes de chicorée. Dans le quartier, on ne regardait jamais directement la dette d’un voisin ; on la voyait de côté, comme une infirmité.
— Le pain aussi.
— Je n’en achète pas ici.
— Le charbon monte.
— Je sais.
— Il restera encore.
Avant les mots, il y avait les pièces noires, et c’était souvent assez. Rosalie suivit le geste sans se presser. Elle savait que le registre et le crayon valaient plus que leur simple usage ; ils retenaient aussi la fatigue, la dépense, parfois la honte.
Carette ne répondit pas tout de suite. Il prit le crayon, ouvrit le carnet. Le silence avant l’addition faisait déjà partie du prix. Rosalie posa les pièces. Elles sonnèrent trop clair sur le bois.
— Je viens régler une partie, dit Rosalie.

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