27. LA RENTRÉE SANS JULES
À la rentrée, l’école rouvre sans Jules ; la maison garde l’ardoise comme une place vide.
La veille, Rosalie avait préparé la rentrée comme on prépare une visite de malade. Elle avait essuyé l’ardoise qui ne servirait plus, vérifié le morceau de craie resté dans la rainure, replié un vieux torchon pour que rien ne traînât sur la table. Ce soin inutile lui donna presque honte. Il y avait dans la maison des gestes qui continuaient de servir quelqu’un après sa disparition, et ces gestes, plus obstinés que les prières, empêchaient la mort de s’installer tout à fait. À la fenêtre, Léonie regardait les enfants passer. Elle ne disait rien. Depuis que Jules manquait, elle parlait moins encore, comme si la place laissée vide dans la maison avait pris aussi une part de sa voix. Une fillette de la courée leva son ardoise pour la montrer à une autre ; le bois claqua contre le mur. Léonie tourna la tête. Rosalie vit ce mouvement et n’en fit pas une phrase. Dans leur maison, les phrases longues coûtaient plus cher que les soupirs. Quand le maître demanda ce qu’il devait faire du nom de Jules sur la liste, Rosalie ne comprit pas d’abord. Elle avait pensé au banc, au cahier, à la place dans la classe ; elle n’avait pas pensé à la ligne.
Il y avait donc aussi, à l’école, une manière de retirer un enfant sans toucher son corps. M. Sénéchal attendait avec sa plume au-dessus du papier. Rosalie sentit le froid lui monter dans les manches.
— Rayez pas trop fort, monsieur, dit-elle enfin. Le maître leva les yeux. Il ne sourit pas. Il
comprit, peut-être, que cette phrase pauvre demandait une délicatesse impossible. Il posa
seulement la plume, puis la reprit plus lentement. Sur le registre, l’encre fit son travail.
Rosalie, elle, eut l’impression que l’école venait de fermer une porte qu’elle n’avait jamais su posséder. En rentrant, elle passa devant la pompe. La Dubar voulut dire quelque chose, puis se contenta de déplacer son seau pour lui laisser le passage. Cette bonté sans mots fut plus supportable que les condoléances. L’eau coulait sur la pierre, régulière, indiffé rente et utile. Rosalie pensa qu’il faudrait encore en porter le soir, comme tous les soirs. La rentrée avait repris Jules ; l’eau, elle, réclamait ses bras.
— Tu n’es pas obligée, murmura Rosalie.
— Je passe par là.
Elles savaient toutes les deux que ce n’était pas vrai. Léonie aurait pu gagner deux rues et éviter les enfants. Mais elle voulait voir la porte, le banc, la fenêtre basse où Jules, les jours d’hiver, collait parfois sa bouche pour faire un rond de buée. E lle voulait voir cela avant que les autres ne le prennent tout à fait.
Devant l’école, une mère tirait un garçon par la manche. Un autre enfant pleurait parce que son sabot blessait. La vie, autour de Rosalie, reprenait avec cette brutalité innocente des choses qui n’avaient pas connu le lit de Jules. Rien ne s’arrêtait. Même le maître, en ouvrant le battant, fit entrer le matin avec son air d’habitude.
— Madame Mullié…
Il ne dit rien d’abord. Il regarda le cahier qu’elle portait. Il y avait, dans ce silence d’homme instruit, une douceur maladroite, mais la douceur ne rendait pas les morts moins absents. Rosalie sentit le carton du cahier se plier un peu sous ses doigts.
— Tu vas le porter ?
— Je vais voir.
Il n’avait pas insisté. Depuis la maladie de Jules, il évitait les questions auxquelles Rosalie répondait avec des objets. Elle prenait le cahier, elle pliait un linge, elle posait une tasse, elle refermait la boîte de fer : c’étaient ses phrases longues. Lui, avec ses épaules d’atelier, ne trouvait plus que des débuts de paroles, et ces débuts lui restaient dans la gorge comme la poussière de laine. Dans la chambre, rien n’avait bougé assez pour être appelé changement. Le bol de Jules avait été lavé, la paillasse avait reçu une couverture pliée, mais la place demeurait là, disponible comme une erreur. Rosalie s’aperçut qu’elle évitait de poser le pied près du mur où il dormait. On ne respectait pas les absences par politesse ; on les respectait parce qu’elles avaient encore la force d’un corps.
— Il n’y va pas, le petit ?
La question n’était pas méchante. C’était pire parfois : elle était ordinaire. Rosalie serra le cahier contre sa taille.
— Pas aujourd’hui.
— Il reprendra quand il pourra.
Rosalie ne répondit pas. Dans la courée, on disait cela pour les rhumes, pour les retards, pour les semaines mauvaises. On disait cela aussi quand on ne savait déjà plus quoi dire.
— Madame Mullié.
Elle entra de deux pas seulement. Le banc de Jules se trouvait à gauche, près de la fenêtre. Un autre enfant y avait déjà posé une ardoise, puis l’avait retirée en voyant le regard de Rosalie. Ce geste minuscule fut plus dur qu’une parole. La place était libre parce qu’elle ne devait plus l’être.
— Il ne reviendra pas cette semaine ? demanda le maître.
Rosalie posa les yeux sur le banc. Le bois gardait des entailles, des initiales, des traits de couteau. Aucun ne disait Jules, et cela l’irrita presque.
— Il tousse encore.
— Le médecin l’a vu ?
— Pas encore comme il faudrait.
— Il faudra un certificat si l’absence dure. Pour le registre. On me le demandera.
Le mot entra dans Rosalie plus froid que l’air du matin. Certificat. Elle avait soigné Jules avec du linge chaud, de la tisane, des mains sur le front, des nuits sans sommeil. À présent, tout cela ne suffisait plus. Il fallait qu’un autre écrive que l’enfa nt n’était pas là pour une bonne raison. À la sortie de l’école, les enfants coururent comme si la journée leur appartenait encore. Deux garçons se disputaient une toupie, une fillette tenait son ardoise contre sa poitrine. Rosalie regarda ces objets avec une jalousie honteuse. Ce n’était pas leur santé qu’elle enviait seulement, ni leur bruit, ni leur insouciance. C’était cette permission simple de revenir le lendemain avec les mêmes affaires et le même nom.
— Je sais bien qu’il est malade, ajouta M. Sénéchal.
— Vous, oui.
Elle n’avait pas voulu être dure. Les mots étaient sortis sans permission. Le maître regarda la règle sur son bureau, puis le cahier que Rosalie tenait.
— Vous voulez que je garde cela ?
Elle baissa les yeux sur la couverture grise. La garder aurait voulu dire que Jules reviendrait. La laisser aurait voulu dire qu’on préparait sa place sans lui.
— Non. Pas encore.
Dans la classe, les enfants s’étaient tus. On n’entendait plus que quelques nez qu’on reniflait, une plume qui roulait, le sabot d’un petit qui battait le plancher sans oser continuer. Rosalie sentit tous ces vivants contre l’absence du sien. À la pompe, la Dubar parla de la rentrée comme d’une pluie annoncée. Il y en avait toujours trop, des enfants à pousser vers l’école, et pas assez de pain pour leur donner des idées. Une femme répondit que savoir lire servait au moins à ne pas se laisser tromper par les papiers. Rosalie tenait son seau, immobile. Elle pensa que Jules avait appris assez pour écrire son nom, pas assez pour échapper à ce qu’on écrirait de lui. Quand elle revint à la courée, la Dubar ne demanda rien. Elle vit le cahier encore dans la main de Rosalie et comprit que la rentrée n’avait pas pris Jules. Derrière la porte des Mullié, l’enfant toussa. La toux venait de loin, comme un petit marteau derrière une cloison.
Rosalie posa le cahier sur la table, près de la boîte de fer. Elle ouvrit à la première page, suivit du doigt les deux l de Mullié, puis referma sans faire de bruit. Pour le maître, l’absence allait devenir une ligne. Pour elle, c’était une chaise qu’on évitait de toucher. Le soir, Auguste demanda seulement :
— Alors ?
Rosalie rangea le cahier dans la boîte, entre deux papiers anciens et un ruban noir qui n’avait pas encore servi.
— Il faudra un certificat.
— Pour l’école ?
— Pour qu’ils sachent qu’il manque.
Le soir, Léonie raconta qu’une petite domestique des Delansorne ne savait pas bien lire les étiquettes du linge et s’était fait reprendre. Elle le dit d’une voix neutre, comme si cette humiliation appartenait à une autre. Rosalie l’entendit pourtant glisser vers sa fille. Les enfants pauvres perdaient rarement l’école d’un seul coup. On leur retirait d’abord une matinée, puis une saison, puis le droit de se tromper autrement qu’au travail. Il regarda le lit où Jules dormait mal. Puis il dit, très bas : M. Sénéchal envoya par un voisin une petite feuille où il rappelait, avec politesse, que le certificat serait nécessaire si l’enfant ne reprenait pas la classe. Le papier était propre, la phrase correcte, presque aimable. Rosalie le relut près du poêle. El le comprit qu’on ne lui reprochait rien encore. C’était seulement l’administration de l’école qui avançait, doucement, avec ses chaussons de feutre. Le reproche viendrait plus tard, s’il fallait. Auguste, le soir, prit l’ardoise de Jules et la retourna entre ses mains. Il ne savait pas quoi lire sur cette plaque noire. Il y avait quelques traits de craie, un reste de calcul, un nom commencé. L’usine ne lui avait jamais demandé d’écrire correctement son nom ; elle lui demandait seulement d’arriver et de tenir. Devant l’ardoise, il se sentit plus pauvre autrement. Léonie, elle, vit tout.
Elle vit la mère qui gardait le cahier comme on garde une braise. Elle vit le père devenir muet devant l’ardoise. Elle vit la place de Jules, et comprit que la maison pouvait perdre quelqu’un sans s’agrandir pour autant. Au contrair e, la chambre semblait plus serrée depuis que le lit était devenu le centre de toutes les précautions. La rentrée fit aussi revenir les factures muettes de l’enfance. Il fallait de la craie, un cahier, un bout de ficelle pour tenir les livres, un tablier moins repris. Rosalie vit les autres mères s’en plaindre avec une sorte de bonheur rude : au moins leurs enfants coûtaient encore par l’école. Jules coûtait désormais par le lit, le sirop et la preuve.
À la pompe, on parla d’un inspecteur qui passerait peut-être. Une femme dit qu’on regardait maintenant si les enfants manquaient trop souvent. Une autre répondit que les enfants des pauvres manquaient toujours pour de bonnes raisons et de mauvais papiers. La phrase resta dans l’eau qui coulait. Rosalie n’ajouta rien. Elle tenait déjà dans sa poche la feuille de M. Sénéchal, et cette feuille pesait comme un rappel à l’ordre. Le soir, la lumière diminua vite. Septembre n’était pas encore l’hiver, mais il retirait déjà un peu du jour. Jules dormait mal, le bras hors de la couverture. Rosalie le recouvrit, puis revint au cahier. Elle ne savait pas encore qu’elle apprendrait à écrire contre les registres ; elle savait seulement qu’une page gardait mieux qu’une mémoire fatiguée. Quand la lampe fut baissée, Auguste demanda si Sénéchal avait renvoyé quelque chose. Il ne dit pas le cahier. Il ne dit pas l’ardoise. Rosalie répondit non. Ce non laissa la chambre intacte et plus vide. Dehors, un enfant récitait encore des syllabes derri ère une cloison. Ba, be, bi, bo, bu. La vie continuait d’apprendre à lire à côté d’une maison qui ne savait plus comment nommer son manque. Avant de fermer le cahier de Jules, Rosalie passa le doigt sur les premières lignes.
L’écriture du maître y corrigeait la main de l’enfant. Elle pensa que Jules avait été repris jusque dans ses lettres, redressé jusque dans son nom. Alors elle prit son propre cahier, celui des comptes, et l’ouvrit à une page neuve. Elle n’écrivit rien encore. Mais la page blanche lui parut déjà froide. Dans la nuit, Rosalie reprenait les mots un à un, comme on trie des pièces trop petites. Elle ramenait tout à quelques mots courts. Elle retenait les mots les plus pauvres : nom, prix, ligne, reste. Ces mots tenaient plus durement qu’une explication. Ils passaient du cahier au pain, puis du pain à la boîte de fer. Peu à peu, la courée entendit la rentrée sans pouvoir la rendre à Jules.
— Nous, on le sait.
Rosalie ferma la boîte. Le métal ne sonna presque pas. C’était déjà une façon de cacher le vide. Le lendemain, l’école sonna sans lui. Ce son, que Rosalie n’avait presque jamais écouté auparavant, prit une importance injuste. La cloche n’appelait pas seulement les enfants ; elle comptait ceux qui manquaient. Elle traversa la courée, frappa contre les murs, entra par la fenêtre mal jointe et trouva Jules dans son lit. L’enfant ouvrit les yeux sans comprendre d’abord. Puis il demanda si c’était l’heure. Rosalie répondit que oui, mais qu’il ne fallait pas se lever. Elle avait voulu dire cela doucement. La phrase, pourtant, tomba comme un ordre de prison. À midi, elle entendit les enfants revenir. Les voix passèrent devant la porte avec des morceaux de leçon, des disputes et des rires. L’un d’eux cria le nom de Jules sans savoir. La
maison se figea. Auguste, qui se préparait à repartir, resta la main sur le loquet. Léonie regarda sa mère. Jules tourna la tête vers le mur. Personne ne répondit. Dehors, l’enfant s’éloigna. Dedans, le nom continua de résonner longtemps, comme un objet qu’on aurait fait tomber sans parvenir au ramasser.
— Le maître a parlé ?
Rosalie ne répondit pas aussitôt. Elle avait dans l’oreille le mot certificat, et dans la paume la rugosité du cahier. Le bureau n’était pas encore entré dans la maison, mais déjà il avait posé son pied sur le seuil.
— Il faudra un papier, dit-elle.
— Il en faut toujours un quand ça fait mal.
Une enfant passa en chantonnant, deux nattes maigres battant contre son dos. Rosalie eut le mouvement de se tourner, croyant reconnaître la cadence de Jules. Ce ne fut personne. La courée lui rendit sa méprise sans douceur. Elle reprit le cahier contre elle et sentit que le carton, sous ses doigts, devenait plus froid que la pompe. À midi, Léonie revint des Delansorne avec une odeur de savon clair dans les manches. Elle trouva sa mère assise près de la table, le cahier de Jules posé devant elle. Rosalie avait ouvert la première page. Le prénom y tremblait encore dans l’encre d’enfant, les lettres inégales, le J trop haut, le s trop court. Léonie resta debout.
— Il faut le ranger ? demanda-t-elle.
Le moindre objet prenait une gravité de remède. Le banc vide et l’ardoise fermée n’étaient plus des détails : ils devenaient mesure, attente, façon de compter les souffles sans effrayer l’enfant. Elle ne croyait pas que l’ordre guérisse ; il empêchait seulement la peur de s’étaler partout.
— Non.
Rosalie referma le cahier. Le nom de Jules n’était pas parti ; il demandait seulement une autre place.

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