Chapitre 10: Amis ou rivaux?

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Pierre d’Ambroise

Mardi 22 du mois d’Avril de l’an de grâce 1205 AE.

Ruelle de la Capitale de Fressons ; avant la prière des Complies.

Royaume du Corvin

La fin de journée avait été plutôt festive. Pierre s'en était allé rejoindre sa tente où l'attendaient les hommes de la famille au grand complet. La victoire avait été de taille et aucun membre des Ambroise ne voulait rater l'occasion de féliciter Pierre. Arrivé devant la tente, une foule nombreuse accueillit le héros du jour. La victoire avait permis au jeune seigneur d'être assez bien classé pour être compris dans le dernier carré se jouant le lendemain.

Descendant péniblement de cheval, Pierre commença à enlever son armure avec l'aide des servants présents. La tente et ses abords étaient animés, des tonneaux de bière avaient été amenés du Nord et les convives se servaient sans modération. Les rires résonnaient, les coupes se remplissaient et Pierre ne pouvait que se féliciter intérieurement. La famille d'Ambroise ne s'était jamais autant amusée depuis un moment. Forgerons, pages, écuyers artisans et servants rigolaient à gorges déployées. C'est alors que son père se joignit à la fête, Pierre, bien qu'étant l'aîné de la famille, n’avait que peu l’occasion de lui parler. Il était la plupart du temps trop occupé à gérer les affaires du domaine et du royaume. Souriant, Durand s’adressa avec un ton moins solennel que d’habitude.

— Je suis fier de toi, mon fils, tu as su te montrer digne de ton nom et, tels nos ancêtres, tu as su défendre ta famille et ton honneur. Je ne me rappelle pas une telle passe d’armes depuis ton grand-père. Lui aussi a connu les sables de la jeune joute. Je présume que tu désires profiter de ta victoire avec tes amis alors va, amuse-toi.

Souriant l’un à l’autre de manière complice, Pierre s'éloigna.

Pierre, qui s'était débarrassé de sa carapace d'acier, naviguait à travers la foule. Salué, il ne prit cependant pas le temps de s'arrêter, une pause même minime le condamnerait dans les lieux jusque tard dans la nuit. Il avait d'autres projets pour la soirée. S'extirpant du groupe, il put respirer un bon coup, bien qu'il eût été plaisant de passer la soirée en compagnie des personnes affiliées à la famille. Il désirait profiter de l'occasion en petit comité. Il avait, avec Charles et Eudric, repéré une sympathique auberge à leur arrivée en ville. S'étant donné rendez-vous pour la fin de la journée, il devait maintenant trouver Eudric. Blessé comme il l'avait été, son frère devait sûrement se reposer. Accostant les personnes présentes avant de partir, il fut informé qu'Eudric se reposait dans sa tente depuis un moment déjà.

Pierre ne perdit pas plus de temps, remerciant l'homme qui l'avait aiguillé, il se dirigea vers l'endroit indiqué non loin. Rentrant dans celle-ci, il put apercevoir son frère étendu au milieu.

L'air un peu hagard, Eudric tourna la tête et repéra Pierre à l'entrée. Se redressant péniblement sur la table, Eudric fit signe à Pierre pour l'inviter à le rejoindre. S'avançant alors pour s'asseoir à côté de son frère, Pierre prit au passage une coupe qu'il remplit d'eau. Se posant à côté de son frère il lui tendit la coupe. Eudric, se tournant complètement vers son frère, but rapidement. Pierre l'examinait, il voyait bien qu'Eudric bougeait difficilement de son côté gauche. Il devait sûrement avoir une ou deux côtes cassées après l'impact de lance. Pierre pouvait d'ailleurs sentir l'odeur de plante médicinale. Le soigneur dépêché plus tôt avait administré à Eudric une grande quantité de calmants pour apaiser la douleur.

Eudric était assis, revêtu d'un pantalon de tournoi depuis le début de la matinée. Son torse nu était quant à lui bandé pour maintenir ses côtes meurtries. Le regard de Pierre croisa celui d'Eudric et les deux jeunes hommes se sourirent l'un à l'autre. Les paroles étaient inutiles. Pierre aida son frère à se mettre debout, lui tendant une sorte de béquille, il cherchait de quoi l'habiller. Fouillant dans les innombrables malles présentes, Pierre trouva une chemise plus que convenable. Retournant vers Eudric, il la lui remit et l'aida donc à se préparer. Les deux comparses sortirent de la tente en direction de la ville. L'auberge qu'ils avaient repérée se trouvait dans un des quartiers commerçants de la ville, hors du haut quartier donc. Bien que peu visitées par les nobles, les auberges communes de la ville regorgeaient d'activités. L'ambiance du tournoi avait gagné toute la ville. Des festivités avaient lieu dans les rues même. Saltimbanques et commerçants animaient la soirée. Pierre, qui dirigeait Eudric dans les rues, était sur le qui-vive. La rue en pleine effervescence regorgeait de fêtards en tout genre. Pierre avait toujours un oeil attentif porté sur son frère qui progressait avec difficulté. Les deux jeunes hommes n'arboraient aucun signe distinctif quant à leur rang et se fondaient dans la masse.

Les frères se rendirent donc à l'auberge retenue par Pierre. Charles devait les y rejoindre avec un ami à lui. L'auberge se trouvait dans l'une des rues principales de la ville. Au bout d'une bonne demi-heure de marche, les deux frères virent l'enseigne de cette dernière au loin. Le nom en grosses lettres indiquait " le Dragon d'Elba". L'auberge était installée dans une large maison à colombages, l'intérieur était visible de l'extérieur. De longs volets rabattables qui séparaient de la rue étaient repliés permettant à la salle de déborder sur la rue. Un groupe de musique comparable à celui de la joute jouait et mettait l'ambiance. Les gens dansaient et riaient ici et là au gré des musiques. Un sentiment de liesse planait sur les lieux. Les servantes de l'auberge se frayaient un passage entre les nouveaux clients et habitués de l'auberge. La bière et le vin coulaient à flots. Pierre aidant Eudric, tous deux se frayaient un chemin dans l'auberge. Pierre cherchait du regard Charles mais se fit une raison. Il n'était pas encore arrivé. Aidant Eudric à s'accouder contre l'une des poutres de l'auberge, Pierre se dirigea vers le comptoir. Un homme d'une carrure moyenne donnait des ordres à ne plus savoir qu'en faire. Arborant une longue barbe, il avait un ventre assez prononcé. Les serveuses allaient et venaient derrière lui. Pierre pouvait apercevoir les cuisiniers s'activer en arrière-salle. Les plats divers parcouraient les lieux. Pierre avait de plus en plus faim. Marchant alors vers le tenancier, il l'appela. L'homme, concentré sur ses affaires, prit le temps de répondre au possible client.

— Que puis-je faire pour vous, mon bon m'sieur ? dit-il d'une voix rauque

— J'aimerais vous commander deux bières pour commencer, j'ai vu que les lieux étaient remplis. Avez-vous une autre salle pour trouver de la place, l'homme qui est avec moi est souffrant et a donc besoin de s'asseoir.

Le tenancier qui écoutait Pierre aventura son regard vers la salle et discerna Eudric qui s'accoudait à une poutre porteuse.

— Pas de soucis m'sieur, Blanche que voici va vous trouver une table.

L'homme siffla et une des serveuses accourut. Lui transmettant les informations, la serveuse fit un signe à Pierre et les emmena vers l'arrière de la salle. Une femme qui nettoyait une table fraîchement libre leur faisait de la place. Blanche leur montra les chaises et les deux hommes s'assirent. Au bout d'un moment la serveuse leur apporta leurs boissons et les deux frères, se saluant, burent en regardant la salle autour d'eux. Parlant des événements de la journée les deux jeunes nobles tentaient de faire passer le temps jusqu'à l'arrivée de leur ami. Ayant commandé une assiette de viande entre-temps, ils mangeaient tout en exposant leur point de vue quant à la situation. Tous deux furent coupés dans leur discussion quand ils virent au loin leur ami Charles se frayer un chemin dans la salle, accompagné d'un autre homme. Il se dirigeait vers leur table. Les saluant au loin, Pierre invita les deux nouveaux arrivants à prendre place. D'un signe, il appela la serveuse pour commander plus de boissons. Le bruit des festivités et l'odeur de nourriture qui planait dans l'air donnaient un certain sentiment de confort à Pierre. La musique jouée par les musiciens accompagnait les clients du restaurant durant leur repas. Charles fut le premier à rompre le silence du groupe malgré le bruit de la salle.

— Alors Pierre, il semblerait que je me sois trompé, tu as pu commencer le tournoi en fin de compte.

Eudric, souriant faussement, répliqua :

— Il n'aurait pas dû si mon adversaire n'avait pas tenté de me tuer, finit-il, buvant sa chope.

Charles, lui souriant en retour, continua.

— Ha ! Mais j'en perds mes bonnes manières, laissez-moi vous présenter un bon ami à moi, il se nomme Gerold Dugnon.

Gerold saluant les deux frères prit la parole.

— C'est un plaisir de vous rencontrer enfin messieurs, Charles n'a pas arrêté de parler de vous et je dois vous avouer que c'est un soulagement de vous rencontrer enfin. Il m'a dit que tu es le meilleur archer qu'il connaît, Pierre. Dommage que le tournoi ne présente aucune épreuve de tir.

— Plaisir partagé, je vois que Charles t'a parlé de moi en détail, dit Pierre souriant.

Eudric, réfléchissant, répondit alors.

— Dugnon c'est bien ça, si je ne me trompe pas vous êtes du Bas Corvin, comment diable connaissez-vous Charles et sa famille, finit Eudric perplexe.

— Ha ! bonne question, dit Gerold. En fait, pour tout vous dire, nous sommes apparentés. Mon arrière-grand-mère s'est mariée à un Gaillot.

— La pauvre ; reprit Eudric en rigolant

— Je vous plains ; ajouta Pierre.

Charles, attaqué, leur rendit un sourire forcé.

— Les deux malins vont moins rire demain ; je suis ton prochain adversaire, Pierre. Enfin, si tu arrives à accéder à la finale.

L'héritier d'Ambroise, à cette annonce, avala de travers sa bière.

— Ha, parfait, on verra enfin lequel de vous deux est le meilleur, dit Eudric.

— Tout à fait, continua Gerold. Nous autres n'avons pas l'honneur d'être qualifiés, ajouta-t-il en trinquant avec Eudric.

Charles et Pierre s'observaient avec une animosité certaine, les deux amis allaient s'affronter pour de vrai en face du peuple et de la royauté. Cette idée ne plaisait guère à Pierre mais il allait devoir triompher pour sa famille. La conversation s'interrompit quand Gerold les incita à se lever et à aller danser avec la foule qui se rassemblait devant l'auberge. Eudric observait les trois autres hommes avec un sourire, la situation avait pris une tournure qui l'amusait au plus haut point. La musique qui emplissait les lieux était rythmée, des chants paillards et d'autres à la gloire du royaume emplissaient à présent la rue. Les trois jeunes nobles se mêlèrent à la foule sous le regard d'Eudric.

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