CHAPITRE 28 : LA PROMESSE
Philippe Morel retrouvait son public dans la ville qui l'avait façonné, devenu un écrivain médiatique dont le roman faisait la fierté de Saint-Étienne. Les organisateurs avaient installé son stand dans l'allée principale, entre un auteur de polars lyonnais qui cartonnait et une romancière parisienne primée au Femina. Cette proximité avec les « grands noms » de la littérature contemporaine le troublait encore, lui qui quelques mois plus tôt corrigeait des fautes d'orthographe au Progrès ou lisait les revues trouvées dans les poubelles pendant ses pauses au centre de tri.
Sa mère Martine était venue le seconder dès l'ouverture, accompagnée de Maxime, son attaché de presse, redoutable communicant comme à son habitude. Élégant dans son costume sombre, Maxime gérait le flux des visiteurs avec efficacité et filtrait les bavards avec un tact parfait, de manière à ce que l'écrivain puisse se montrer affable sous son meilleur jour sans s'épuiser prématurément.
Martine, rayonnante, surveillait discrètement son fils tout en guettant l'arrivée de Robert. Son mari avait promis de faire un tour à cette foire, même si les mondanités et les réceptions de ce genre n'étaient pas vraiment son truc. Cependant, il aimait les livres et avait certainement eu une influence positive sur son fils.
Quand M. Morel arriva vers quinze heures en remontant l'allée centrale d'un pas un peu raide dans son costume du dimanche, il s'arrêta net en découvrant la scène. Son fils était attablé derrière une pile impressionnante d'exemplaires des Heures Silencieuses, entouré de tout ce petit monde qui s'agitait autour de lui comme autour de quelqu'un d'important, de précieux. Phil dédicaçait son ouvrage avec la même application qu'il mettait jadis dans ses devoirs d'écolier, à l'égal des autres auteurs de renom qui occupaient les stands voisins.
Robert sentit monter en lui une émotion qu'il connaissait bien : celle d'un père voyant les rêves de son enfant prendre forme. Cette réussite qu'il avait espérée secrètement pour son unique fils, sans jamais oser y croire vraiment. Peut-être que ces années à gribouiller dans sa chambre n'avaient pas été du temps perdu, finalement.
Kamel Ibari passa également en début d'après-midi, accompagné de Nadia, jolie femme brune aux yeux noirs qui portait un foulard coloré noué autour du cou. Il s'approcha discrètement du stand, contournant la petite file d'admirateurs qui attendaient leur dédicace.
— Alors, mon Philou, tu as mis Saint-Étienne à tes pieds avec ce regard moqueur que Phil connaissait si bien.
— Oh, mon Kamel ! s'exclama Phil en se levant pour l'embrasser. Merci de m'apporter un peu de ta joie de vivre. J'en peux plus d'être sérieux et de faire l'intéressant depuis ce matin.
— Philou, dit Kamel en passant un bras protecteur autour de la taille de sa compagne, je te présente Nadia, mon épouse.
Phil tendit la main, frappé par la beauté de cette femme qui dégageait une sérénité apaisante.
— Enchanté, Nadia. Kamel m'a souvent parlé de vous.
— Un plaisir, dit-elle avec une chaleur naturelle. Il m'a raconté votre soirée. Venez dîner à la maison, si vous êtes libre un soir.
Kamel, à ses côtés, lui faisait des signes discrets de la main pour l'encourager à accepter l'invitation.
— Oui, volontiers, répondit Phil sincèrement.
— Pourquoi pas ce soir ? s'exclama Kamel. Si tu n'es pas pris, évidemment… avec toutes ces célébrités qui t'entourent et qui te réclament ! Hé, c'est pas Michel Houellebecq, là-bas ? ajouta-t-il en désignant ironiquement les autres auteurs.
Phil éclata de rire. Non, mais c'est vrai qu'il lui ressemblait un peu. Cette proposition le soulagea.
— En toute sincérité, j'aimerais passer une soirée tranquille avec des gens auprès de qui je n'ai pas besoin de jouer l'écrivain génial. Alors, si cela vous convient, cela me convient parfaitement.
— J'en suis ravie, dit Nadia.
— Moi aussi, assura Phil.
Kamel, s'adressant simultanément à Phil et à son épouse qu'il couvait du regard, ajouta :
— Ce sera l'occasion de te présenter nos petites princesses, Inès et Jade. Elles veulent absolument rencontrer l'écrivain célèbre dont papa leur rebat les oreilles !
— J'ai hâte, répondit Phil, touché par cette perspective de retrouver un semblant de vie familiale normale.
Kamel sortit de son sac un exemplaire neuf des Heures Silencieuses, qu'il tendit à son ami.
— Je compte sur ton talent pour une dédicace à la hauteur de notre amitié, dit-il avec cette solennité feinte qu'ils affectionnaient depuis l'adolescence.
L'auteur prit l'exemplaire, l'ouvrit à la première page et se mit à écrire. Il traça quelques lignes d'une écriture appliquée :
« Pour Kamel et Nadia, couple uni par l'amour et la compréhension mutuelle. Avec toute mon affection. Phil. »
La séance de dédicaces s'acheva aux alentours de dix-neuf heures, dans un brouhaha qui peu à peu s'éteignait avec les dernières files de lecteurs. Phil avait serré des centaines de mains, échangé des regards brillants, recueilli des confidences émues. Entre deux signatures, il avait aussi fait la connaissance d'auteurs régionaux qu'il ne connaissait jusque-là que de nom, et croisé quelques écrivains célèbres venus rapidement.
Maxime, toujours pressé, reprit un train pour Paris, avant de revenir dès le lendemain pour la dernière journée du salon : une conférence sur « L'écriture comme quête d'authenticité », suivie de la remise des prix littéraires de la ville.
Phil, lui, choisit une autre route. Il s'attarda dans une boutique pour acheter de petits cadeaux destinés aux filles de Kamel et de Nadia, puis monta dans un taxi. La ville, déjà teintée d'or par les lumières du soir, glissait derrière les vitres.
* * *
Leur appartement se trouvait à Saint-Jean-Bonnefonds, au cinquième étage d'un immeuble neuf avec façade claire et grandes baies vitrées. Quand Phil franchit le seuil, deux petites tornades se précipitèrent vers leur père.
— Papa ! Papa ! C'est lui l'écrivain ?
Inès, l'aînée, devait avoir sept ans. Jade, sa cadette, cinq tout au plus. Toutes deux avaient hérité des yeux sombres de leur mère et du sourire malicieux de leur père.
— Oui, mes princesses, c'est lui. Dites bonjour à tonton Phil.
— Bonjour tonton Phil ! lancèrent-elles en chœur avant de repartir en courant vers le salon.
Nadia apparut depuis la cuisine, un torchon à la main, visiblement ravie.
— Excusez leur excitation. Elles ont attendu toute la journée.
— On se tutoie, dit Phil en lui tendant un bouquet de fleurs. Et merci de t'avoir donné la peine de cuisiner.
— D'accord, répondit-elle avec un sourire chaleureux. Oh, des fleurs, c'est adorable ! Kamel, tu as vu ? Des fleurs. Ça fait combien de temps que tu ne m'en as pas offert ?
— Trois semaines, Nadia. J'ai compté.
— Ah bon ? ironisa-t-elle. Moi j'aurais dit trois mois.
Phil éclata de rire. Kamel lui donna une tape amicale sur l'épaule.
— Viens, on va prendre l'apéro sur la terrasse. Laissons ces dames finir de comploter contre nous.
Ils sortirent sur la grande terrasse qui dominait la vallée. La vue s'étendait jusqu'aux premiers contreforts du Pilat, spectaculaire. Kamel ouvrit un petit frigo posé dans un coin, en sortit deux bières fraîches.
— Putain, quelle vue, murmura Phil.
— Ouais. On a eu de la chance.
Kamel décapsula les bouteilles.
— C'est Nadia qui a déniché l'appart. Saint-Jean-Bonnefonds, immeuble neuf, vue sur le Pilat... On a mis le paquet, mais ça valait le coup. On l'a acheté il y a quatre mois. Notre premier bien à nous deux. Enfin, avec la banque, hein. Mais quand même.
— C'est énorme, Kamel. Félicitations.
— Merci.
Kamel sourit.
— Tu vois ce frigo ? C'est mon compromis. Nadia voulait que j'arrête complètement l'alcool. Moi, je lui ai dit que ce n'était pas négociable. Alors on a trouvé un arrangement : deux bières max le week-end, et toujours dehors. Jamais devant les filles.
— Ça marche comme ça entre nous, confirma la voix de Nadia depuis la cuisine. Et tu as intérêt à respecter ta part du deal, Kamel Ibari !
Kamel avait une expression plus douce que Phil ne lui avait jamais vue.
— Elle m'a repris il y a quatre mois. Sous conditions. J'ai accepté toutes ses conditions.
— Tu as bien fait.
— Je sais.
Il trinqua.
— C'est drôle, tu te souviens au lycée ? On se disait qu'on dominerait le monde. Moi président de la République, toi prix Nobel de littérature.
— On était cons.
— Ouais. Maintenant, j'ai un boulot qui me plaît, une femme exceptionnelle qui m'a pardonné mes conneries, deux filles magnifiques, et un F4 flambant neuf avec vue sur le Pilat. Et toi, tu es écrivain. On n'a pas trop mal réussi, finalement.
Phil but une gorgée, le regard perdu sur le paysage.
— Toi, tu as réussi. Moi... c'est compliqué.
Kamel le regarda attentivement.
— Syndrome de l'imposteur, c'est ça ?
Phil faillit s'étouffer.
— Comment tu...
— Philou, on se connaît depuis qu'on a douze ans. Tu crois que je ne vois pas quand tu mens ? À la foire, tout à l'heure, t'avais l'air d'un mec qui joue un rôle. Pas le Phil que je connais.
Phil resta silencieux un long moment.
— C'est si évident que ça ?
— Pour moi, oui. Pour les autres, je ne sais pas.
Kamel posa sa bière.
— Tu veux en parler ?
— Non. Pas maintenant. Peut-être jamais.
— D'accord. Mais sache que si t'as besoin, je suis là. Sans jugement.
La porte-fenêtre s'ouvrit. Nadia passa la tête.
— Les garçons, on mange dans dix minutes. Kamel, tu viens m'aider à mettre la table ?
— J'arrive, mon cœur.
Kamel se leva, puis se retourna vers Phil.
— Tu vois ? « Mon cœur ». Il y a quatre mois, elle m'appelait « connard ». Le chemin est long, mais ça vaut le coup.
Le repas fut un moment de grâce. Nadia avait préparé un tajine d'agneau aux pruneaux, accompagné de semoule parfumée à la cannelle. Les filles racontaient leur école, leurs copines, leurs disputes de sœurs. Kamel et Nadia se lançaient des piques affectueuses, ce langage codé des couples qui se sont retrouvés après s'être perdus.
— Alors, Phil, demanda Nadia en servant le thé à la menthe, c'est comment d'être célèbre ?
— Épuisant, solitaire, irréel.
— Tu vois, Kamel ? Même les écrivains célèbres sont malheureux. Tu peux arrêter de te plaindre de tes élèves.
— Ce n'est pas pareil, protesta Kamel. Toi tu as des petits de maternelle. Moi j'ai des CM2, c'est l'âge ingrat.
— L'âge ingrat, ironisa Nadia. Tu les adores, tes CM2.
— Tu te plains. Tous les matins dans la salle de bain. « Oh là là, encore un lundi. » « Oh là là, ces gamins qui me rendent fou. » C'est une vraie symphonie.
Phil éclata de rire. Kamel leva les mains en signe de reddition.
— D'accord, j'avoue. Mais c'est thérapeutique !
Nadia se tourna vers Phil.
— Tu sais ce qu'il a fait pour me reconquérir ?
— Nadia...
— Il est venu devant mon école pendant trois semaines d'affilée. À la sortie des classes. Devant mes collègues, devant les parents d'élèves. Avec des fleurs. Même les jours de pluie. Mes collègues pensaient que c'était un harceleur.
Elle rit.
— J'ai failli appeler la sécurité.
— J'étais romantique ! protesta Kamel.
— Tu étais pathétique, corrigea-t-elle avec tendresse. Mais ça m'a touchée. Et puis tu as fait ta promesse.
— Quelle promesse ? demanda Phil.
Kamel et Nadia échangèrent un regard.
— Plus jamais de mensonges, dit Kamel simplement. Même les petits. Même pour me protéger. La vérité, toute la vérité. C'était la seule condition non négociable.
Philippe ne dit rien.
Nadia dut percevoir son malaise car elle changea de sujet.
— Et l'appartement, tu en penses quoi ? On a cherché pendant des mois. On voulait quelque chose de neuf, lumineux. Pour repartir sur de bonnes bases.
— C'est magnifique, dit Phil sincèrement. Et cette terrasse...
— C'est Nadia qui a insisté, sourit Kamel. Elle disait qu'on avait besoin d'un espace à nous, pour respirer. Elle avait raison.
— J'ai toujours raison, rappela Nadia.
— Et modeste avec ça, ajouta Phil.
Nadia et Kamel éclatèrent de rire.
— Tu vois, Phil nous comprend ! dit-elle. Et toi, des projets ? Un appartement à Paris ? Une maison ?
Phil pensa au manuscrit, à cette force invisible qui guidait sa main la nuit, aux marques qui apparaissaient sur sa peau.
— Survivre, répondit-il simplement. C'est déjà un projet ambitieux.
Après le repas, les filles montrèrent fièrement à Phil leurs dessins, leurs poupées, leurs trésors d'enfants. Inès lui demanda de lui signer un autographe « pour impressionner sa maîtresse ». Jade voulait savoir si les écrivains avaient le droit de manger des bonbons pendant qu'ils écrivaient.
Vers vingt-deux heures, Nadia monta coucher les filles. Kamel et Phil restèrent au salon, dans ce silence confortable des vieilles amitiés.
— Merci, dit finalement Phil. Pour cette soirée. Pour... tout.
— C'est normal. Tu es de la famille.
— Je ne sais pas si je mérite cette place.
Kamel le regarda longuement.
— On mérite rarement ce qu'on reçoit, Philou. L'important, c'est ce qu'on en fait après.
Bien plus tard, au moment des adieux, Kamel lui confia, dans un souffle, avant de refermer la porte derrière lui :
— Merci, Philou. J'ai fait un pas vers elle… et tu connais la suite.

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