CHAPITRE 12 : OMBRES ET LUMIÈRE
Le soleil déclinait derrière les collines de Chiang Mai, teintant le ciel d'orange cuivré. Phil et Sunisa s'enfonçaient dans l'ombre du temple de Wat Umong, ce sanctuaire souterrain niché dans une forêt de frangipaniers centenaires.
Ils avaient pris le songthaew rouge depuis l'université, où Phil était venu la chercher à la fin de ses cours. Elle lui avait proposé cette escapade improvisée après qu'il lui eut confié, autour d'un thé glacé dans la cafétéria, ses difficultés à avancer sur son roman.
— Il y a un endroit qui aide à retrouver la clarté, avait-elle dit avec ce sourire mystérieux qu'il commençait à connaître. Si tu acceptes de marcher un peu dans la poussière et de te perdre volontairement.
Le taxi collectif, les avait emmenés à travers quartiers paisibles et rizières assoupies, puis la route avait grimpé vers les collines boisées. Sunisa voyageait en silence, absorbée par le paysage. Chaque arbre, chaque éclat de lumière semblait retenir son attention.
Elle marchait maintenant lentement dans les allées de gravier qui menaient aux tunnels anciens, presque en méditation, ses sandales de cuir soulevant de petits nuages de poussière rouge. Ses doigts effleuraient les murs séculaires recouverts de mousses et de fresques bouddhistes.
Phil la suivait à quelques pas, émerveillé par la sérénité du lieu qui contrastait avec le tumulte de la ville qu'ils avaient laissé derrière eux. Ici, pas de klaxons, pas de moteurs pétaradants, pas de marchands. Seulement le chant lointain des oiseaux qui regagnaient leurs nids, le murmure d'un ruisseau invisible.
Sunisa évoluait dans cet environnement avec une aisance naturelle, sa robe de coton blanc flottant dans la brise.
— C'est un endroit où le temps s'efface, dit-elle sans se retourner. Où les préoccupations quotidiennes perdent leur urgence. On entend enfin le silence.
Ses pas s'arrêtèrent devant l'entrée de l'un des tunnels, ces galeries souterraines creusées au XIVe siècle par les moines pour leurs méditations. L'ouverture béait comme une bouche sombre dans le mur de latérite rouge, ornée de sculptures de nāgas aux écailles délicatement ciselées.
Dans le tunnel, le calme était si dense qu'il semblait absorber toute inquiétude. Depuis quelques jours, son roman s'enlisait. Les personnages manquaient de profondeur. La frustration grandissait.
— Tu crois vraiment qu'un lieu comme ça peut aider ? demanda-t-il, sa voix résonnant dans le tunnel. À y voir plus clair ?
Dans la pénombre dorée qui filtrait du plafond, son regard avait une tranquillité qui le troubla.
— Je crois qu'on ne se perd jamais vraiment. On s'égare parfois dans le bruit, dans les attentes des autres, dans nos propres peurs. Mais notre vraie nature, notre voix, est toujours là, qui attend patiemment qu'on lui prête attention. Parfois, il faut juste trouver le bon environnement pour se voir à nouveau clairement.
Sortis du tunnel, ils poursuivirent vers l'étang aux nénuphars, ce bassin où les moines venaient méditer au lever du soleil. L'eau, d'un vert profond presque noir, reflétait les derniers rayons du couchant. Sunisa s'agenouilla au bord, sortit de son sac quelques miettes de pain qu'elle jeta à la surface.
Aussitôt, des carpes colorées émergèrent, certaines dorées, d'autres tachetées de rouge et de blanc, quelques-unes entièrement noires. Elles glissaient sous la surface, créant des cercles concentriques qui se propageaient jusqu'aux bords du bassin.
— Mon grand-père m'emmenait ici quand j'étais petite, dit-elle en observant le ballet aquatique. Il me disait que chaque carpe portait les prières des fidèles vers le monde souterrain, où les esprits de nos ancêtres veillent sur nous. J'ai mis longtemps à comprendre que c'était sa façon de m'expliquer la continuité, le fait que nos actions et nos pensées ne disparaissent jamais vraiment.
Phil s'assit sur l'un des bancs de pierre bordant l'étang, touché par la confiance qu'elle lui témoignait en livrant ces souvenirs intimes. Il découvrait peu à peu cette part d'elle : derrière l'intellectuelle formée à l'occidental, une femme nourrie de la spiritualité de ses ancêtres. Cette dualité ne la fragilisait pas, elle la rendait plus forte.
— Il te manque ?
— Chaque jour. Mais pas de façon douloureuse. Plutôt comme une présence bienveillante.
Elle s'assit à côté de lui et sortit de son sac un petit carnet relié de cuir rouge. Phil l'avait déjà aperçu entre ses mains au café, sans jamais oser demander ce qu'il contenait. Elle l'ouvrit avec précaution, dévoilant des pages couvertes d'une écriture fine.
— Des poèmes, dit-elle simplement. En français. J'essaie.
Il lut quelques vers. C'était maladroit par moments, mais il y avait quelque chose de sincère qui le touchait.
— Continue, dit-il. Il y a une vérité là-dedans.
— Tu ne dis pas ça juste par politesse ?
— Jamais.
Le crépuscule s'approfondissait autour d'eux, transformant l'étang en miroir sombre où se reflétaient les premières étoiles. Dans le lointain, une cloche de temple sonnait l'heure des prières vespérales.
Phil posa sa main sur la sienne. Il sentit sous ses doigts la finesse de sa peau, cette chaleur douce qui témoignait de la vie qui battait en elle.
— Peut-être qu'on peut écrire quelque chose ensemble, dit-il. Chacun dans sa langue, mais avec la même sincérité.
Sunisa ne répondit pas immédiatement.
— Oui, dit-elle finalement, sa voix à peine plus forte qu'un murmure. On peut essayer. Pas de promesses impossibles à tenir. Juste cette envie de partager ce qu'on découvre.
La brise fit onduler les feuilles de bananiers autour de l'étang.
Ils restèrent assis jusqu'à ce que la surface de l'étang se pare de reflets lunaires.
Quand ils se levèrent pour regagner la route où les attendait le dernier songthaew de la soirée, Phil sentit qu'il emportait avec lui plus que de simples souvenirs. Une sérénité nouvelle, née de la rencontre avec quelqu'un qui le comprenait vraiment.

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