CHAPITRE 18 : BLEU DE CHAUFFE

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Saint-Etienne Avril 2023.

Le centre de traitement des déchets s’étendait à la périphérie nord de Saint-Étienne, vaste complexe d’acier et de béton hérissé de tuyaux, de silos et de hangars aux façades grisâtres. À l’entrée, une file de camions-poubelles attendait, moteurs vrombissants, les bennes pleines de rebuts compressés. L’air puait le plastique chauffé, la décomposition lente, le métal usé. Un bourdonnement continu s’élevait du site, ponctué par le bip strident des engins de manutention qui reculaient.

Phil était arrivé en avance. Devant le portail, quatre autres personnes attendaient déjà, le regard flou. Des intérimaires venus là sans illusions, portés par le seul espoir de repartir avec un peu d’argent.

— Vous venez pour l’embauche ?

La voix venait d’une femme au visage sec, énergique. Casque jaune et gilet fluo sur une polaire fatiguée, elle portait un badge annonçant « Sylvie Mercier — Responsable RH ». Phil s’était attendu à un contremaître bourru, pas à cette quinquagénaire au ton direct et à la poignée de main ferme.

— Philippe Morel, répondit-il.

— Suivez-moi. On va vous équiper, puis on fait le tour du site.

Ils traversèrent une cour bétonnée, encadrée par des palissades en tôle ondulée, jusqu'à un préfabriqué beige aux vitres opaques. À l’intérieur, Sylvie distribua des combinaisons bleu foncé, des bottes renforcées, des gants épais et un arceau auditif avec micro intégré.

— On communique par radio. Ici, sans ça, c’est chacun pour soi, et les machines gagnent.

Phil enfila la combinaison par-dessus ses vêtements. La matière grattait, collait à la peau. À côté de lui, un type au crâne rasé, les avant-bras couverts de tatouages noirs, bataillait avec une fermeture éclair récalcitrante.

— Putain, ils n’ont pas plus grand ? grommela-t-il.

— C’est la plus grande taille, répondit Sylvie sans s’émouvoir. Maxime, c’est ça ? Si vous êtes pris, on vous en commandera une sur mesure.

Maxime acquiesça, peu convaincu. Le silence pesait dans le vestiaire. On s’équipait sans parler, encaissant déjà ce qui allait suivre. De l’autre côté de la pièce, une jeune femme ajustait son casque sur une masse de boucles noires. Même sous l’uniforme réglementaire, elle dégageait une certaine aisance. Phil la remarqua, puis se détourna pour vérifier ses gants.

Sylvie inspecta chaque détail avec une rigueur militaire avant de les guider vers les installations.

À peine franchie l’entrée du bâtiment principal, l’odeur les frappa : un mélange de décomposition organique, de plastique fondu et de relents chimiques. Maxime plaqua immédiatement une main sur son visage. À sa droite, un homme plus âgé, trapu, continua d’avancer sans broncher.

— On s’y habitue, dit Sylvie dans les écouteurs. Au bout de deux semaines, vous ne la sentez presque plus.

Un grésillement coupa le silence, puis une voix féminine, amusée, s’éleva :

— C’est censé nous rassurer ?

Phil se retourna. La fille aux boucles. Elle avait levé les yeux vers lui, un demi-sourire au coin des lèvres.

Le bâtiment s’étirait en un vaste hangar où les machines grondaient dans un tumulte assourdissant. Des convoyeurs transportaient un flot ininterrompu de déchets que des ouvriers triaient le long des bandes roulantes. L’air, saturé de poussières, formait une brume sous les néons blafards.

— Ici, c’est la chaîne de tri primaire, expliqua Sylvie. Le premier tri manuel sert à extraire les objets volumineux pour ne pas endommager les machines.

Phil observa les travailleurs, des hommes aux visages marqués, protégés par des masques. Dans leurs yeux s’imprimait la lassitude du geste répété.

— C’est huit heures par jour, ce poste ? demanda Phil.

— Six heures maximum. On fait tourner les équipes pour limiter les troubles musculo-squelettiques. Deux heures ici, deux heures au tri fin, puis au contrôle qualité.

Ils traversèrent les différentes sections : le tri fin, monotone ; la compaction, réservée aux plus costauds ; le contrôle qualité, qui exigeait une attention constante. À chaque étape, Phil notait les hiérarchies invisibles.

Ils approchaient d'une zone où plusieurs femmes triaient des plastiques quand un homme corpulent fit son apparition. Son badge indiquait : « Serge Vidal – responsable de l'unité de production ».

— Ah, les nouvelles recrues, lança-t-il avec un rictus forcé. Sylvie, tu me les présentes ?

Phil observa discrètement Vidal détailler la jeune femme aux cheveux bouclés d’une manière qui dépassait le cadre professionnel.

— Ayda, c’est ça ? Vous avez déjà fait ce genre de travail ?

— Non, répondit-elle fermement. Je suis étudiante en biologie, je cherche juste un job pour quelques mois.

L’expression de Vidal s’élargit, mais quelque chose de froid passa dans son regard.

— On saura vous trouver un poste... adapté. Venez me voir à la fin de la visite.

Phil nota le frémissement d’inquiétude chez Sylvie, aussitôt masqué. Sur la chaîne, les ouvrières échangèrent des regards lourds. Ayda s’éloigna sensiblement de Vidal pour se rapprocher de Phil.

Au retour, dans le préfabriqué, Maxime annonça qu’il jetait l’éponge :

— Trop hardcore pour moi, désolé.

Amar, un réfugié syrien, remplissait stoïquement son formulaire. Dans le vestiaire, Phil surprit Ayda dire à une autre candidate qu’elle ne reviendrait pas non plus. Dehors, sur le parking, il se retrouva face à elle. Elle rangeait son équipement dans un sac en toile orné de motifs sud-américains.

— Tu ne prends pas le poste ?

Elle secoua la tête.

— Non. Pas avec ce type qui te mate de haut en bas. Les filles m’ont prévenue. Apparemment, il facilite les plannings de celles qui sont... coopératives.

Phil acquiesça, dégoûté.

— Et toi ? demanda-t-elle.

— Je n’ai pas vraiment le choix.

Ayda le scruta avec curiosité.

— Tu n’as pas le profil. Laisse-moi deviner... des études ?

— Licence de socio. La vie prend parfois des détours inattendus.

— Je connais ça. J’ai tout plaqué à Lyon pour partir un an en Amérique du Sud. Je dois bosser pour repartir cet été.

— Colombie ? demanda Phil en désignant son sac.

— Pérou et Bolivie. Tu connais ?

— Pas l’Amérique du Sud. Mais j’ai vécu quelques années en Thaïlande. À Chiang Mai.

Elle changea d’expression.

— Tu sais quoi ? On devrait prendre un verre. Je déteste l’idée que tu restes ici, mais je respecte ton courage.

Les épaules de Phil se détendirent. Elle entra son numéro dans son téléphone.

— Je m’appelle Ayda. Bonne chance, Phil. Tu vas en avoir besoin.

Elle s’éloigna vers une petite Twingo rouge. Phil la suivit des yeux.

Il retourna vers Sylvie, son formulaire d’embauche à la main. Sur l’une des lignes, il hésita, le stylo suspendu. Disponibilité : Immédiate. Il signa. Pas le choix. Pas avec ses parents qui l’hébergeaient, pas avec son compte vide.

— Vous commencez lundi, 5h. Soyez à l’heure. Vidal déteste les retardataires.

En traversant le parking vers l’arrêt de bus, Phil contempla le numéro de téléphone. Un dernier regard au centre de tri, silhouette grise sous le ciel plombé de février. Les camions déversaient leurs entrailles malodorantes. Lundi, il serait là.

Le bus arriva en cahotant. Phil s'assit, posant son front contre la vitre froide. Les usines défilaient. Il avait mis dix ans à fuir tout ça. Deux semaines pour y revenir. Son téléphone vibra.

Message de Ayda : « Finalement, je suis libre ce soir. Ok pour un verre ? »

Pour la première fois depuis son retour en France, il sourit vraiment.

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