CHAPITRE 23 : LA DÉCISION
Pattaya, le 3 Avril 2023
Le taxi s'arrêta dans une ruelle étroite de Pattaya, prise en étau entre deux rangées d'enseignes lumineuses aux néons agressifs. Un coffee shop s'intercalait dans ce décor bariolé, établissement d'un genre nouveau qui proliférait depuis la légalisation du cannabis en 2022. Phil paya sans même vérifier la somme, indifférent aux deux cents bahts supplémentaires que le chauffeur avait discrètement ajoutés pour un trajet de vingt minutes depuis la gare routière.
— Lak kee ? demanda le réceptionniste, un homme au visage marqué par des décennies d'alcool bon marché.
— Une chambre, marmonna Phil. Un mois.
L'homme lui tendit un registre élimé. Phil y inscrivit mécaniquement son nom, sans même se demander si quelqu'un vérifierait un jour ces informations. Dans ce genre d'établissement, l'anonymat était la règle, pas l'exception.
— Chambre 27, troisième étage. Douze mille bahts. Maintenant.
Phil sortit les billets de sa poche et les jeta sur le comptoir. L'homme les compta lentement, s'attardant sur chacun comme pour vérifier leur authenticité, puis lui tendit une clé attachée à un morceau de plastique jauni.
— Pas de visiteurs après 2h. Pas de bruit.
— D'accord.
— Et pas de drogues. Police vient parfois.
Phil acquiesça en silence. C'étaient les règles les plus souples qu'il avait entendues depuis son arrivée en Thaïlande cinq ans plus tôt. Pas de visiteurs après 2h. Dans cette ville où tout se monnayait, où la nuit n'avait pas de fin, où la moralité était un concept aussi malléable que les tarifs, c'était presque une invitation à la débauche.
La chambre 27 n'était pas une chambre mais une cellule. Six mètres carrés au maximum. Un lit simple couvert d'un drap douteux. Une table de chevet bancale. Une armoire dont l'une des portes pendait, retenue par un seul gond. Une fenêtre donnant sur un mur de briques, à peine cinquante centimètres de l'immeuble voisin.
Et une salle de bain. Du moins, c'est ainsi que l'aurait décrite une agence immobilière optimiste. En réalité, un recoin séparé par un rideau de plastique, avec un pommeau de douche fixé au mur, une toilette turque et un lavabo ébréché.
Il posa son sac à même le sol, s'assit sur le bord du lit qui s'affaissa sous son poids, et contempla ce qui serait son univers pour les semaines à venir. Voilà où l'avait mené son rêve de devenir écrivain. Cette chambre misérable serait le dernier acte de sa grande aventure thaïlandaise.
Se levant, il s'approcha du lavabo, évitant délibérément de regarder son reflet dans le miroir piqueté de rouille. Il savait ce qu'il y verrait. Des changements inquiétants. Trente-cinq ans mais déjà des cheveux qui grisonnaient prématurément. Le teint plus terne qu'avant. Des cernes qui ne partaient plus. Les joues légèrement creusées.
Et les marques. Ces marques inexplicables apparues sur sa peau, comme des hiéroglyphes tracés par une main invisible. Des lignes entrelacées, des symboles qu'aucun dictionnaire de thaï ne répertoriait. Des motifs qu'il retrouvait parfois griffonnés dans son carnet, sans aucun souvenir de les avoir tracés.
L'eau qui sortit du robinet était tiède et sentait le métal. Il s'en aspergea tout de même le visage, espérant vaguement que ce geste banal le ramènerait à une forme de normalité. Une vie où un homme se réveille, se lave, travaille, rentre chez lui. Une vie qui semblait désormais appartenir à une autre dimension.
Comme en écho à ses pensées, son téléphone vibra. Un message de Jeff, accompagné d'une photo floue.
« Katmandou. Le rêve, mec ! Pourquoi t'es pas venu ? »
Sur l'image, Jeff posait devant un temple hindou, entouré de trois autres Occidentaux au look de globe-trotter, tous arborant ce même sourire béat des voyageurs qui croient avoir trouvé l'authenticité dans un circuit touristique balisé.
Il ne répondit pas. Qu'aurait-il pu dire ? « Je me désintègre lentement dans une ville thaïlandaise sordide, hanté par des phénomènes inexplicables » ? Jeff l'aurait pris pour un dingue. Ou pire, l'aurait cru, et aurait insisté pour venir à son secours.
Or il ne voulait pas être sauvé. Une part de lui, la dernière part lucide, peut-être, savait qu'il était trop tard. Qu'il avait franchi une limite. Qu'il n'était plus simplement en train de sombrer, mais de se transformer en quelque chose d'autre.
***
Son quotidien s'organisa rapidement autour d'une routine dictée par les horaires des bars et les effets de l'alcool.
Réveil vers midi, nauséeux, la bouche pâteuse, les souvenirs de la veille aussi flous que les visages des femmes qu'il avait payées. Douche brève dans l'eau tiède, tentative vaine de paraître présentable. Puis errance dans les rues brûlantes de Pattaya jusqu'à trouver un établissement suffisamment climatisé pour supporter la chaleur de l'après-midi.
Il commençait par de la bière, des Chang ou des Singha, avalées mécaniquement en fixant les écrans de télévision diffusant en boucle des matchs de football anglais ou des clips musicaux thaïlandais. Vers 17h, il passait aux alcools forts. Whisky local en général, parfois de la vodka quand son estomac supportait mal les breuvages bon marché aux origines douteuses.
La nuit venue, il se fondait dans la masse des touristes occidentaux qui déambulaient sur Walking Street, l'artère principale de Pattaya, transformée chaque soir en foire aux corps et aux plaisirs. Les enseignes criardes des clubs et des « massage parlors » illuminaient son chemin, promettant des paradis artificiels à qui pouvait les payer.
Rien ne le distinguait des autres. Homme blanc d'âge moyen, perdu dans cette marée humaine, cherchant à noyer dans l'alcool et le sexe tarifé un mal-être dont l'origine même lui échappait. Sauf que les autres partiraient. Retourneraient à leur vie normale, leurs souvenirs de débauche soigneusement rangés dans un coin de leur esprit, comme un trophée honteux qu'on ne montre qu'entre hommes, après quelques verres.
Lui resterait.
Ce soir-là, dans un bar de Soi Buakhao, il repéra une fille différente des autres. Plus âgée, la trentaine, assise seule au comptoir. Elle portait une robe noire simple qui épousait son corps, dévoilant des épaules musclées et une poitrine généreuse. Une cicatrice fine traversait son épaule gauche, pâle sur sa peau ambrée. Ses cheveux longs et raides tombaient jusqu'au milieu de son dos. Elle avait un visage anguleux, presque dur, mais ses yeux noisette contenaient une intelligence que Phil reconnut immédiatement.
Elle le remarqua, lui fit signe d'approcher.
— Tu cherches compagnie ? demanda-t-elle en anglais, avec moins d'accent que les autres.
— Peut-être.
—
Deux mille Baht. Court temps. Quatre mille, longue nuit.
— Longue nuit.
Un sourire étira ses lèvres avant qu'elle ne vide son verre d'un trait.
— Je m'appelle Nok.
— Phil.
Son appartement n'était qu'à deux rues. Plus propre que ce qu'il avait vu jusqu'ici. Un lit double, des draps qui sentaient la lessive, une petite cuisine dans un coin. Elle alluma quelques bougies, éteignit le plafonnier.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non.
Elle s'approcha de lui, défit lentement les boutons de sa chemise. Ses doigts étaient habiles, assurés. Pas les gestes mécaniques d'une débutante. Elle le déshabilla entièrement, puis recula pour retirer sa robe. Pas de sous-vêtements. Son corps était celui d'une femme, pas d'une fille. Hanches larges, ventre légèrement arrondi, cuisses pleines. Ses seins lourds tombaient naturellement, tétons bruns.
La jeune femme le poussa sur le lit, grimpa sur lui. Pas de préliminaires inutiles. Elle se positionna au-dessus de lui, le guida en elle d'un mouvement lent. Phil gémit. Elle était chaude, serrée, mouillée.
Nok commença à bouger, ondulant des hanches avec un rythme régulier. Ses seins se balançaient au-dessus du visage de Phil. Il tendit les mains, les saisit, caressa les tétons entre ses doigts. Elle accéléra, posa les mains sur son torse pour prendre appui.
— Tu aimes ? demanda-t-elle.
— Oui.
Elle sourit, se pencha pour l'embrasser. Sa langue glissa dans sa bouche, experte. Phil sentit le plaisir monter. Pour quelques instants, il oublia tout. Le manuscrit jamais écrit, l'argent qui fondait, les années perdues.
Nok changea de position, se retourna, lui offrant la vue de son dos musclé et de ses fesses rondes. Elle continua de bouger, plus vite maintenant, ses gémissements devenant plus audibles. Phil posa les mains sur ses hanches, l'aida à maintenir le rythme.
Il jouit en elle avec un grognement sourd, le corps parcouru de spasmes. Elle continua encore quelques secondes, puis s'arrêta, se laissa tomber à côté de lui.
Ils restèrent allongés en silence, reprenant leur souffle. Nok se leva, disparut dans la salle de bain et revint avec une serviette humide qu'elle lui tendit.
— Merci.
Elle enfila un t-shirt long, alluma une cigarette.
— D'où tu viens ? demanda-t-elle en s'asseyant en tailleur à côté de lui.
— France.
— Ah, Paris ! Tour Eiffel !
— Non. Saint-Étienne. Petite ville.
Elle tira sur sa cigarette, souffla la fumée vers le plafond.
— Moi, Isaan. Village aussi. Pas d'argent là-bas. Ici, je gagne pour famille.
Phil confirma d'un geste machinal, presque automatique. Il connaissait l'histoire. Il l'avait entendue cent fois. Filles du nord-est qui descendaient à Bangkok, Pattaya, Phuket pour vendre leur corps et envoyer l'argent au village. Pour les parents, les enfants, les dettes.
— Tu es marié ? demanda-t-elle.
— Non.
— Pourquoi tu viens ici alors ? Tu es jeune encore. Tu as l'air... différent des autres farangs.
Phil ne répondit pas tout de suite. Que dire ? Qu'il fuyait une vie ratée ? Qu'il s'était perdu en route ?
— Je ne sais pas, dit-il finalement.
Elle l'observa un moment, tira sur sa cigarette.
— Fais attention ici, dit-elle. Pattaya, c'est pas bon pour les hommes comme toi.
— Les hommes comme moi ?
— Les hommes qui cherchent quelque chose. Qui pensent qu'ils vont trouver ici ce qu'ils ont perdu là-bas.
La jeune femme écrasa sa cigarette dans une canette de bière vide.
— Ici, tu trouves seulement plus de vide. Plus d'alcool. Plus de filles. Mais rien de vrai. Beaucoup de farangs viennent, restent trop longtemps. Après, ils peuvent plus partir. Ils deviennent... comment on dit... fantômes.
— Fantômes ?
— Oui. Ils marchent, ils parlent, mais ils sont déjà morts à l'intérieur.
Elle se leva, ouvrit la porte.
— Tu peux rester dormir si tu veux. Ou tu pars maintenant. Mais pense à ce que je dis.
Phil s'habilla lentement, laissa trois mille bahts sur la table.
— C'est trop, dit-elle.
— Garde. Pour ton village.
Dehors, la rue était encore bruyante. Il était à peine minuit. Phil marcha sans but, les paroles de Nok résonnant dans sa tête. Des fantômes. Des hommes déjà morts à l'intérieur.
Il entra dans un 7-Eleven, acheta une bière qu'il but sur le trottoir. Autour de lui, d'autres touristes occidentaux, ivres, en quête de leur prochaine conquête. Des hommes seuls, perdus, qui s'accrochaient à l'illusion que le sexe tarifé pouvait combler leur vide.
***
Un autre soir, il suivit une autre fille jusqu'à sa chambre au troisième étage d'un immeuble délavé de Soi 6. Trente ans, peut-être moins. Phil n'avait recours aux prostituées que rarement, malgré la tentation omniprésente dans les bars qu'il fréquentait. Il ne cédait que lorsqu'il ressentait une vraie attirance, une émotion qui dépassait la simple transaction.
En général, il les préférait du même âge que lui. Phil aimait les vraies femmes, avec une certaine maturité dans le regard et le corps. Pas les gamines tout juste majeures qui attiraient la plupart des touristes. Il ne cherchait rien d'autre qu'un peu de chaleur, même tarifée, même éphémère. De toute façon, il n'était plus en état de vivre une vraie histoire. Depuis Sunisa, depuis la chute, il ne s'aimait plus. Comment aimer quelqu'un d'autre dans ces conditions ?
La fille portait un petit short en jean, débardeur rose délavé, talons compensés. Elle mâchait du chewing-gum et ne cessait de vérifier son téléphone en montant les escaliers.
— Combien de temps ? demanda-t-elle en anglais, avec cet accent thaï qui transformait les « r » en « l ».
— Une heure.
— Deux mille bahts.
Il sortit les billets. Elle les compta, les glissa dans son soutien-gorge, puis déverrouilla la porte d'une chambre simple, propre, épurée, certainement réservée à son activité professionnelle.
Cheveux bruns au carré, teint hâlé, lèvres pulpeuses. Elle se déshabilla lentement, le faisant languir.
Phil resta figé. Son corps était mince, ferme, avec de petits seins hauts et des hanches galbées. Mais ce furent les tatouages qui le fascinèrent. Un serpent naga enroulé autour de sa cuisse droite, ses écailles finement dessinées remontant jusqu'à sa hanche dans un mouvement sinueux et sensuel. Sur son autre hanche, des caractères en alphabet thaï qu'il ne savait pas lire. Et dans le creux de ses reins, une fleur de lotus stylisée dont les pétales semblaient se déployer sur sa peau cuivrée.
Il la regarda un moment, admiratif. Belle, venimeuse. Il aurait voulu l'embrasser, mais elle le poussa sur le lit et descendit son pantalon. Pas de préliminaires. Il aurait aimé. Phil ferma les yeux. Elle le prit en bouche, ses lèvres chaudes se refermant sur lui.
Sa langue tournait avec habileté, traçant des cercles lents. Elle alternait entre succion profonde et coups de langue rapides, trouvant instinctivement le rythme qui le faisait durcir.
Phil sentit le plaisir monter, cette chaleur au bas-ventre qu'il n'avait plus ressentie depuis des jours. Elle accéléra légèrement, sa tête bougeant en cadence, ses cheveux effleurant ses cuisses.
Une main se posa sur sa tête, non pour la guider, mais simplement pour en saisir le mouvement. Un besoin vital de s'ancrer dans cette réalité physique qui lui échappait de plus en plus.
Elle savait exactement ce qu'elle faisait. Ses gestes étaient précis, son rythme bien dosé, ni trop rapide ni trop lent. Phil sentit l'orgasme approcher, cette tension qui montait dans le bas de sa colonne vertébrale.
C'est alors qu'il l'entendit.
Un pleur de bébé. Aigu, insistant. Venant du coin de la chambre.
Phil rouvrit les yeux. Dans la pénombre, il distingua un couffin posé par terre, près d'une pile de vêtements. Un bébé de quelques mois, emmailloté dans une couverture rose.
La fille s'arrêta, essuya sa bouche du revers de la main.
— Attends.
Elle se leva, traversa la chambre nue jusqu'au couffin situé derrière un rideau. Prit le bébé dans ses bras, lui murmura quelque chose en thaï, le berça. Les pleurs s'apaisèrent lentement. Elle le reposa délicatement, vérifia qu'il était bien calé, puis revint vers Phil.
— Désolée. Il a faim mais je ne peux pas maintenant.
La jeune femme s'agenouilla de nouveau, tendit la main vers lui.
— Non. Arrête.
Elle le regarda, surprise.
— Problème ?
— Non. C'est bon. Garde l'argent.
Il se leva, referma sa braguette. La fille resta agenouillée, ne comprenant visiblement pas.
— Tu veux pas finir ?
— Non. C'est... c'est bon.
Un pourboire généreux resta sur la table derrière lui. Sa sortie fut brutale : dévalant les marches quatre à quatre, il émergea dans la rue étouffante de Pattaya. L'air chaud lui colla immédiatement à la peau sous le clignotement agressif des néons.
La musique techno résonnait, envahissante. Tout autour, les touristes déambulaient, ivres, en quête de leur prochaine conquête.
Ses pas le portaient sans but, tentant désespérément de chasser l'image du bébé dans son couffin. Un bébé. Elle avait un bébé avec elle. Et elle le laissait là, dans un coin de sa chambre sordide, pendant qu'elle se vendait aux touristes pour deux mille bahts.
Son corps finit par s'échouer sur un muret, devant un 7-Eleven. Quelqu'un lui tendit une bière. Il la refusa d'un geste sec. Pour la première fois depuis des semaines, l'envie de boire s'était évaporée.
***
Un matin, il ne savait plus exactement quand, les jours se mélangeaient désormais dans son esprit embrumé, il eut une impulsion étrange. Écrire. Ou du moins essayer.
Il sortit le carnet du fond de son sac, s'installa à la minuscule table qui occupait un coin de sa chambre, et ouvrit une page blanche. Le stylo en main, il attendit cette sensation familière, ce flux d'idées et de mots qui, autrefois, venait si naturellement.
Rien.
Pire que rien. Un néant actif, comme si quelque chose aspirait ses pensées dès qu'elles se formaient. Son esprit ressemblait à une page qu'on efface à mesure qu'elle s'écrit.
Un effort inutile. Quelques phrases sans suite finirent griffonnées sur le papier, simples bribes de descriptions et morceaux de dialogues orphelins. Des échos lointains du roman qu'il était venu écrire en Thaïlande, cinq ans plus tôt.
Quand il relut ces tentatives, il ne reconnut pas son écriture. Les lettres se déformaient sous ses yeux, se réarrangeaient pour former des mots dans une langue qu'il ne comprenait pas. Des symboles familiers, ceux-là mêmes qui apparaissaient sur sa peau, se dessinaient dans les marges, comme des annotations d'un lecteur invisible.
Il arracha la page, la froissa, la lança contre le mur. Puis une autre. Et encore une autre. Bientôt, le sol de sa chambre fut recouvert d'un tapis de boules de papier. L'encre, encore fraîche sur certains feuillets, formait des taches noires comme des plaies.
C'est alors qu'il l'entendit.
D'abord imperceptible. Un frôlement, peut-être. Ou un courant d'air. Il leva la tête. Un chuchotement, ténu, filtrait à travers le calme, si discret qu'il crut d'abord à une voix venue de la chambre voisine. Mais non. Ce n'était pas du thaï moderne. Les mots roulaient avec une lenteur solennelle, dans une langue ancienne, râpeuse, pleine d'aspérités oubliées. Une langue qui semblait ne pas vouloir être comprise, mais ressentie.
Le son venait de l'armoire bancale, celle qui grinçait toujours lorsqu'il y rangeait ses vêtements.
Il se leva à pas lents, attiré malgré lui. Il ouvrit la porte qui pendait de travers.
Rien. Quelques chemises fatiguées, une valise vide. Et là, posé sur l'étagère du bas, le petit bouddha en jade que Sunisa lui avait offert. Celui-là même qu'il avait balancé par la fenêtre d'un hôtel à Patong Beach, un soir d'ivresse et de dégoût.
Phil recula brusquement. Cligna des yeux. Le Bouddha était là, sur la table de nuit. Impeccable, lisse, inaltéré. Impossible.
Tout comme ce carnet, pourtant bien ouvert sur son lit, alors qu'il l'avait abandonné sur la table. Ou ce verre d'eau, posé sagement sur la table de chevet, qu'il ne se souvenait pas avoir rempli. Des détails insignifiants en apparence, mais qui, soudain, prenaient un relief inquiétant. La réalité semblait se dérober.
Le chuchotement reprit. Plus proche, plus intime.
Juste derrière lui.
Des mots, ou des fragments de mots, soufflés à son oreille droite. Avec la douceur d'un amant… ou le froid d'un assassin.
Un sursaut, une volte-face immédiate. Mais le silence répondit seul. La chambre était vide.
Mais dans le miroir, il vit.
Derrière son reflet, une silhouette stationnait, immobile. Non pas une personne, mais une forme. Un amas sombre vaguement humanoïde, aux contours flous, comme si la lumière refusait de l'éclairer.
Phil se figea. Il tenta de crier, mais sa bouche resta ouverte dans un silence étouffant. Il essaya de fuir, mais ses jambes semblèrent enracinées.
Et puis, plus rien. En un instant, la chose disparut. Dissoute dans son propre reflet. Comme si elle avait toujours été là, cachée dans la surface polie du miroir, attendant qu'il la voie.
Ce fut ce jour-là qu'il décida de prendre rendez-vous chez un médecin. Pas un marabout. Pas un prêtre. Un médecin. Comme si un diagnostic rationnel pouvait tenir tête à ce qu'il venait de vivre.
La clinique pour expatriés se trouvait dans un quartier résidentiel de Pattaya, à bonne distance des bars, des salons de massage et des boîtes de nuit. Un bâtiment moderne, climatisé à l'excès, aux murs d'un blanc chirurgical, presque offensant. Une oasis de normalité, ou plutôt une illusion d'ordre, au cœur du chaos qu'était devenue la vie de Phil.
Le docteur Matthews, un Britannique, l'accueillit sans chaleur mais sans hostilité. Il portait une chemise bien repassée et des lunettes ovales qui donnaient à son regard une neutralité distante, presque clinique. Son visage trahissait l'habitude d'ausculter des expatriés en bout de course.
Il l'examina méthodiquement : tension, pouls, pupilles, palpation de l'abdomen.
— Depuis combien de temps êtes-vous en Thaïlande ? demanda-t-il sans le regarder, tout en griffonnant sur son carnet.
— Cinq ans.
— Et ces symptômes, quand ont-ils commencé ?
Une hésitation. Que dire ? Qu'il entendait des voix dans une langue morte, voyait des formes là où il ne devait y en avoir aucune, sentait une présence invisible qui semblait l'observer jour et nuit ?
— Quelques mois, mentit-il. Ça s'est aggravé récemment.
Le docteur avait l'air d'avoir déjà entendu mille fois cette réponse.
— Consommation d'alcool ?
— Modérée.
Un sourcil se haussa, l'unique réaction expressive du médecin jusqu'à présent.
— Drogues ?
— Non.
— Relations sexuelles non protégées ?
Les yeux ailleurs, Phil ne répondit pas.
Le docteur observa Phil plus attentivement, notant les marques étranges sur sa peau, le vieillissement prématuré, le tremblement des mains.
— Ces marques sur vos bras, c'est quoi ?
Phil baissa les yeux. Les symboles étaient visibles aujourd'hui, plus nets que d'habitude.
— Je ne sais pas. Elles apparaissent. Puis elles disparaissent.
Le docteur se pencha, examina de plus près. Son front se plissa légèrement.
— Vous vous êtes scarifié ?
— Non. Elles apparaissent toutes seules.
Un silence. Le médecin se redressa, retira ses gants.
— Écoutez, Monsieur Morel, ce que vous décrivez ressemble à ce qu'on appelle ici la fatigue tropicale. Une combinaison pernicieuse de déshydratation chronique, de carences en vitamines, de troubles du sommeil, et, disons-le, d'excès divers.
Il écrivit calmement sur une ordonnance, dans une écriture rapide et ferme.
— Je vous prescris un complément multivitaminé, un anxiolytique léger pour quelques jours, et surtout du repos. Évitez l'alcool, hydratez-vous. Et essayez de ne pas passer trop de temps seul. Ça n'aide pas.
Il marqua une pause, fronça légèrement les sourcils en regardant à nouveau les marques sur la peau de Phil.
— Si les symptômes persistent, revenez me voir. Il y a des choses... que je ne peux pas expliquer médicalement.
Un signe de tête machinal, voilà tout ce qu'il put offrir, sachant d'avance l'inutilité du geste. Ce qu'il avait vu dans le miroir n'avait rien à voir avec un déficit en magnésium.
— Combien je vous dois ?
— Mille cinq cents bahts.
Phil paya en liquide, glissa l'ordonnance dans sa poche sans même la lire.
— Prenez soin de vous, dit le docteur en raccompagnant Phil vers la sortie. Et sérieusement, envisagez de rentrer chez vous. La Thaïlande n'est pas toujours bonne pour les Occidentaux qui y restent trop longtemps.
Phil ne répondit pas. Il ne vit pas la forme qui se tenait juste derrière lui, visible uniquement dans le reflet du diplôme encadré accroché au mur du cabinet.
***
Les jours suivants furent les pires. Une chute vertigineuse. Comme si la visite médicale, cette tentative dérisoire de rationaliser l'inexplicable, avait offensé la chose qui le hantait.
Les phénomènes s'intensifièrent. Ce n'était plus seulement pendant son sommeil que les objets se déplaçaient, mais en pleine journée, sous ses yeux. Son carnet glissait lentement sur la table, comme poussé par une main invisible.
Les voix aussi changèrent. Plus nettes, plus insistantes. Une seule voix, en réalité. Grave, sifflante, qui récitait toujours les mêmes phrases, dans une langue qu'il ne connaissait pas… mais qui, jour après jour, lui semblait étrangement familière. Une litanie ancienne, peut-être sacrée, peut-être maudite.
Et les formes... les formes devinrent autre chose. Parfois humaines, silhouettes furtives dans l'angle de son regard. Mais le plus souvent, des créatures étranges : membres démesurés, têtes réduites à des masses informes, mouvements saccadés d'insectes démesurés. Une danse absurde, grotesque, dans les coins obscurs de son appartement.
Reclus dans sa chambre, il se faisait livrer ses repas, qu'il faisait déposer devant la porte, sans contact. Il avait arrêté de boire, espérant que la sobriété dissiperait ces visions.
Mais ce n'étaient pas des visions. Il le savait désormais.
Une nuit, après des heures à tourner en rond dans l'appartement moite et étouffant, Phil finit par s'assoupir, tout habillé, en travers de son lit. Il se réveilla en sursaut. Quelque chose effleurait son bras. Une sensation de trait, comme une pointe glissant sur sa peau.
Il alluma la lampe de chevet.
Son bras gauche était couvert de symboles. Pas dessinés. Incisés. Comme gravés à la lame fine d'un scalpel. De petites entailles suintaient un liquide épais, trop sombre pour être du sang. Il haleta, paniqué, et courut jusqu'à la salle de bain.
Son bras passa sous l'eau dans un geste rageur. Il frotta, grattant jusqu'à s'arracher la peau, mais les marques ne partaient pas. Pire encore : elles s'enfonçaient dans la chair, s'y incrustaient, comme si elles cherchaient à fusionner avec lui.
Et puis il leva les yeux.
Le miroir.
Son corps entier était couvert de ces inscriptions. Son torse, ses bras, son cou, son visage. Une écriture étrangère, calligraphiée dans la chair. Il n'était plus un homme, il était devenu un support. Un parchemin vivant.
Mais le pire… c'était son visage.
Ce n'était plus le sien.
Des traits tirés, creusés. Une peau grisâtre, collée aux os. Les yeux enfoncés dans leurs orbites, cernés de noir. Il avait l'air d'un vieillard dévoré par la maladie et la peur.
Et derrière lui, dans le miroir, nette pour la première fois, se tenait la silhouette d'un vieux moine.
Ses yeux étaient noirs comme la nuit d'avant le monde. Son sourire, une plaie ouverte.
Et sa voix résonna, non pas dans la pièce, mais dans sa tête.
Il hurla, un cri brut, déchiré, qui éclata dans l'exiguïté de la salle de bain. Il abattit son poing contre le miroir. Le verre éclata sous l'impact, mais il ignora la douleur, le sang chaud qui jaillissait entre ses doigts. Le reflet, morcelé, diffracté, montrait mille visages disloqués, le sien et celui du moine, mêlés.
Cette nuit-là, il fit la seule chose qui lui semblait encore envisageable. Il appela sa mère.
L'aube pointait en France quand il composa le numéro, mais elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— Phil ? C'est toi ?
Sa voix semblait venir de très loin, ou peut-être était-ce lui qui s'enfonçait dans un autre monde. Il lui fallut un instant pour parler.
— Maman…
Un instant de flottement.
— Philippe ? C'est vraiment toi ? Ta voix est… différente.
— Oui, c'est moi. Je... je vais mal. J'ai besoin de rentrer.
Un autre instant. Puis sa voix, douce et tendue :
— Ta chambre est comme tu l'as laissée, mon fils. Rentre à la maison.
— Merci, maman.
— Tu es sûr que ça va ?
— Non. Je prends un avion. Je serai là dans quelques jours.
— D'accord. Fais attention à toi. On t'attend.
Le téléphone glissa de sa main, l'écran s'éteignant sur le vide. Son pouls, pour la première fois depuis des semaines, semblait se calmer légèrement.
Il se tourna vers son sac et y glissa quelques affaires, laissant derrière lui ses carnets et manuscrits, vestiges d'une ambition littéraire morte.
Direction l'aéroport, premier vol disponible, peu importait le prix. Il devait fuir cette décomposition, cette mue qui faisait de lui quelque chose d'autre.
En fermant son sac, son regard tomba sur la table de chevet. Le petit Bouddha en jade était là. Pourtant il l'avait balancé par la fenêtre, jeté dans le fleuve. Mais il était revenu, entier, immaculé, posé comme s'il n'avait jamais bougé.
Cette fois, Phil le prit et le glissa dans sa poche.
Alors qu'il atteignait la porte, la lumière vacilla. Il s'arrêta, tendit l'oreille. Mais ne se retourna pas.
— Je rentre, murmura-t-il.

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