CHAPITRE 25 : AU BISTROT

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Saint-Etienne, le 30 juin 2023

Le tic-tac de l'horloge murale rythmait la lenteur du matin. Robert, fidèle à son rituel immuable, s'installa à la petite table de la cuisine, le dos droit malgré ses lombaires douloureuses, et déplia soigneusement Le Progrès. Le café fumait dans sa tasse en grès, celle avec le logo à moitié effacé de l'ASSE 1976. Phil, au RSA depuis bientôt deux mois, terminait de beurrer machinalement une tartine.

Robert tourna quelques pages en silence, puis releva les yeux par-dessus son journal.

— À une autre époque, je t'aurais fait rentrer chez Asco, histoire de travailler quelque temps en attendant de trouver autre chose. Mais la boîte est en liquidation judiciaire.

Il replia le journal avec un soupir las.

— Autant dire que ça sent très mauvais pour les collègues. Ceux qui sont en fin de carrière, ça ira à peu près pour eux, ils vont se prendre un chèque de départ. Mais bon, pour les autres, c'est encore un métier qui va disparaître. Un de plus.

Un silence pesant s'installa dans la cuisine. Phil baissa les yeux sur sa tartine, incapable de trouver les mots. L'usine où son père avait forgé sa vie professionnelle, disparaissait comme tant d'autres avant elle. Saint-Étienne continuait de se vider de sa substance industrielle, laissant derrière elle des hommes usés et des rêves oxydés.

— Regarde-moi ça, grogna Robert en tapotant la une du journal. Des jeunes qui foutent le feu à des voitures, encore ?

Phil leva à peine les yeux. Il savait que ce genre de phrase annonçait toujours un petit sermon, teinté d'indignation mais jamais tout à fait de résignation.

— C'est à cause du gamin tué à Nanterre. Nahel, dix-sept ans. Un flic qui tire à bout portant, et ça pète partout depuis deux jours… j'ai vu passer une alerte sur mon téléphone, c'est monté vite, à Sainté aussi !

Robert opina, le regard durci.

— Centre-Deux, Beaubrun, Montreynaud. Partout c'est pareil : poubelles cramées, mortiers d'artifice, vitrines explosées… Tiens ! La boutique Lacoste s'est fait piller cette nuit. Putain, la ville fout le camp. Le gouvernement envisage l'état d'urgence.

Phil posa sa tartine. Il avait arpenté ces rues récemment ; les mêmes façades, les mêmes visages. Mais ce matin-là, quelque chose s’était rompu.

— Ce n'est pas que Sainté, répondit-il en soupirant. C'est tout le pays qui ne tient plus. Une étincelle et tout saute.

— Je ne dis pas le contraire, reprit Robert. Mais il y a quand même des mômes qui n'attendent que ça, l'occasion de tout casser. Des gamins de seize ans avec des cagoules qui détruisent tout sur leur passage. Ça, ce n'est pas une révolte, c'est de l'autodestruction.

Phil le regarda longuement. Il connaissait son père, son amour sincère pour cette ville, sa colère contre les injustices, mais aussi son inquiétude croissante face à un monde qu'il ne reconnaissait plus.

— Tu ne crois pas que c'est justement parce qu'ils n'ont plus rien à perdre ? demanda-t-il calmement. Si tu n'as pas d'avenir, pas de boulot, pas d'espace, pas de respect, qu'est-ce qu'il te reste ?

Robert ne répondit pas tout de suite. Il observa le fond de son café comme s'il cherchait une réponse dans la tasse.

— Moi, à l'époque, on avait la boîte, le syndicat, les copains. On se battait, on bloquait les routes, on votait rouge, on faisait grève. Ce n'était pas pareil. Aujourd'hui, c'est chacun contre tous. Il n'y a plus de conscience collective.

— Peut-être. Mais ce n'est pas leur faute si on ne leur a rien transmis.

Robert releva la tête. Dans le regard de son fils, il reconnut une lucidité qu'il ne pouvait que respecter. Phil ne cherchait pas d'excuse, il constatait, simplement, crûment.

Dehors, le ciel était bas, lourd d'un gris qui n'avait rien d'estival. Au loin retentissait une sirène stridente.

— Tu crois que ça va durer ? demanda Robert.

Phil haussa les épaules.

— On est juste au début. Tant qu'on répond par la répression, ça étouffe le feu, mais ça ne l'éteint pas.

Ils restèrent en silence un moment. Puis Robert replia lentement le journal.

— Viens, on descend au bistrot. J'ai besoin d'entendre ce que les autres en pensent.

Phil sourit faiblement.

— Parfait. Et moi j'ai besoin d'un deuxième café.

***

Ils poussèrent la porte du bistrot de Carnot. L'enseigne n'avait pas changé depuis trente ans, et l'odeur de café brûlé, mêlée à celle du vieux bois ciré, enveloppait les clients comme une couverture familière. Robert salua le patron d'un signe de tête, et Phil le suivit jusqu'au coin habituel, près du radiateur éteint.

Déjà attablés : Karim, patron d'un pressing à Bergson, Julien, prof de lettres au collège Gambetta, toujours une sacoche en cuir pendue à l'épaule, et Gérard, chemise Lacoste et lunettes fumées. Sophie, agent immobilier, résuma d'un mot ce que tout le monde pensait : "On ne tire pas comme ça sur un gosse de dix-sept ans. Mais maintenant c'est l'anarchie." Puis elle se tut, les yeux sur sa tasse.

Karim posa les deux mains à plat sur la table.

— Des mômes ont foutu le feu à deux scooters devant chez ma sœur. C'est quoi l'idée ? Cramer le quartier et croire qu'on va faire avancer le monde ?

— Peut-être qu'avant de parler d'anarchie, il faut parler de ce que vivent ces jeunes au quotidien, dit Julien. Ce n'est pas que Nahel. C'est tout ce qu'il représente. Une génération qu'on a abandonnée.

— Abandonnée ! lança Gérard. Faut encore les excuser. Moi je vous le dis : faut leur couper les aides. Il n'y a que ça qu'ils comprennent.

Karim secoua lentement la tête.

— Ce qui nous sépare, Gérard, ce n’est pas le diagnostic. C'est le remède. Toi, tu crois que fermer les frontières va régler le problème. Moi, je pense qu'on s'est fait avoir par quarante ans de politique qui a cassé le service public pour enrichir une poignée de types. Le problème, ce n’est pas d'où viennent les gens, c'est qui tire les ficelles.

Gérard marqua une pause, moins sûr de lui qu'à l'accoutumée.

— T’as pas tort, dit Julien. On retire tout, on laisse pourrir, et après on s’étonne. Moi je le vois au collège ; les gamins qui arrivent le lundi matin, t’as qu’à regarder leur tête pour savoir si le week-end s’est bien passé. Les pères ont disparu du décor pour beaucoup. C’est pas une question de quartier, c’est une question d’abandon.

Éric, derrière son comptoir, essuya un verre sans rien dire, puis lâcha sobrement :

— Hier, un gamin a balancé une brique contre la vitrine du tabac de Momo. Alors les grands discours...

Un silence s'installa. Robert acquiesça lentement.

— C'est là que la République faillit. Quand une mère n'a plus confiance en la justice, c'est que le pacte est rompu.

Gérard sortit son téléphone.

— Et pendant qu'on bavarde tranquillement... un gamin s'est fait poignarder hier soir près de l'hôtel de ville. L'agresseur, "connu des services". Alors ? Elle est où, votre indignation ?

Kamel claqua doucement sa main sur la table.

— Tu prends un drame et tu le transformes en munition politique. Le gamin, tu t'en fous. Ce qui t'intéresse, c'est pouvoir dire : "vous voyez, j'avais raison."

Gérard ne répondit pas. Pour une fois.

Robert replia son journal.

— L'instrumentalisation des faits divers pour justifier ses préjugés, c'est indigne. Un jeune poignardé, c'est une tragédie. Point. Et pendant qu'on se bouffe entre nous, eux, là-haut, ils dorment tranquilles.

Le café commençait à se vider lentement. Chacun avait dit ce qu'il avait à dire. L'air restait chargé, saturé de mots lourds, d'opinions tranchées.

Phil jeta un coup d'œil à la pendule derrière le comptoir. Bientôt huit heures.

Robert replia son journal. Karim salua d’un geste de la main, déjà debout pour aller ouvrir son pressing. Sophie sortit son téléphone pour vérifier ses rendez-vous. Julien consultait sa messagerie académique. Gérard sortit le premier, sans un mot.

Dehors, la ville s’éveillait dans la lumière blanche de juin. On entendait les premiers tramways siffler au loin, les moteurs diesel des camions de livraison. Le bitume sentait déjà chaud.

Phil resta quelques secondes immobile, face à la vitrine. Il observa les reflets de la ville, les ombres qui passaient. Quelque chose s’était fissuré. Pas seulement dans la société. Dans les gens. Dans leur manière de regarder l’autre.

— C'est fou…, murmura-t-il. On commence à parler comme les anciens…

Robert lui lança un regard un peu triste, mais fier aussi de son fils.

— On devient les anciens, mon fils, dans ce monde qui s'emballe trop vite.

Et ils s'en allèrent, côte à côte, dans les premières lueurs d'un jour dont personne ne savait encore s'il serait calme ou incandescent.

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