Chapitre XI - Sur la route
Si Yrsa était nerveuse au moment de se coucher, cela ne l’empêcha pas de sombrer dans un sommeil profond. Elle avait passé les premières semaines sur le snekkja à ne dormir que d’un œil, toujours sur ses gardes, à l’affût du moindre geste menaçant de ses compagnons. Jamais pourtant on ne s’en était pris à elle durant son sommeil : Rùnar ou Baldr veillaient toujours à monter la garde dès qu’elle fermait les yeux. Ils étaient les deux seuls en qui elle avait confiance — même si elle et le prince blond passaient leur temps à livrer des joutes verbales du plus bel effet. Quant à Arnsketill, elle ne savait toujours pas sur quel pied danser. Il était à la fois tendre comme un père et impitoyable comme un guerrier. Il était les deux, à n’en pas douter. La confiance était difficile à accorder lorsqu’on ne savait pas comment se comporter face à quelqu’un.
Ce fut Rùnar qui la réveilla, ce matin-là, toujours du bout de sa botte. Le jeune homme semblait en pleine forme, si l’on exceptait encore une légère faiblesse dans son bras blessé. Baldr avait donc raison au sujet de la reine-des-prés qu’il avait cueillie la veille ; ses propriétés étaient remarquables et avaient fait plus que calmer la fièvre. Sans elle, le jeune homme aurait peut-être été cloué au sol toute la journée et ils n’auraient pas pu reprendre la route.
- Allez, viens manger un morceau et on y va, dit-il.
Il s’accroupit et la secoua un peu plus durement par l’épaule tandis qu’elle bavait encore sur son lit de fortune.
- Oui, oui. C’est bon, je me lève ! marmonna-t-elle en se redressant. Ce que tu peux être agaçant le matin… C’est pas possible.
- On a dit qu’on partait à l’aube.
- Il fait encore nuit. Il s’agirait de se détendre un peu.
- Grouille. Toi.
Il la laissa là pour rejoindre Baldr, qui préparait le petit-déjeuner. Yrsa poussa un soupir frustré. Toujours assise, elle défit sa tresse et démêla sommairement ses longs cheveux roux. Au vu des aventures à venir, elle hésitait à les couper plus courts — ils lui arrivaient aux fesses en grosses ondulations désordonnées — mais elle n’arrivait pas à s’y résigner. Elle préférait peiner à les tresser chaque matin pour qu’ils ne la gênent pas durant la journée. A voir combien de temps elle aurait encore la patience de s’en occuper si les choses ne s'arrangeaient pas rapidement.
Yrsa rattacha ses cheveux en deux longues tresses plaquées sur son crâne, encore à moitié endormie — elle n’avait même pas essuyé la bave sur sa joue. Frissonnante, elle rejoignit ses compagnons qui se servaient déjà du gruau. Baldr lui tendit un bol. Ils mangèrent en silence.
- Alors, qui sera de corvée de vaisselle cette fois ? lança-t-elle finalement après avoir bien entamé son repas.
- Toi, puisque tu te proposes si gentiment, plaisanta Rùnar entre deux bouchées.
- Et pourquoi pas toi, petit prince, puisque tu es complètement remis de ta convalescence ?
- Oh, je me sens un peu faible, d’un coup. Je crois que la fièvre est revenue…
La rouquine lui lança une œillade blasée tandis qu’Arolde haussait un sourcil circonspect.
Je te trouve bien familière avec le prince, esclave, dit-il froidement en lui jetant un regard noir. Et ce n’est pas la première fois. N’as-tu donc aucune considération pour ta vie ? Si nous étions au pays, ta tête aurait déjà été tranchée pour de tels affronts.
Yrsa sentit ses épaules se raidir. Le ton d’Arolde n’appelait pas à la plaisanterie. Pourtant, ce n’était pas la première fois qu’elle se montrait familière avec Rùnar — et ce dernier s’en fichait éperdument. Cela l’avait conduite à oublier avec qui elle se trouvait, et cela ne semblait pas plaire à l’autre, qui la fixait avec dureté.
- Je ne voulais offenser personne. Je n’ai fait que répondre au prince, comme d’habitude.
Arolde esquissa un sourire sans chaleur.
- Il va falloir que tu apprennes à rester à ta place. Ton statut actuel ne te protégera pas éternellement.
La jeune femme ne répondit rien. Elle soutint son regard quelques secondes, puis détourna les yeux. Rùnar reposa son bol avec un bruit sourd. Il n’éleva pas la voix mais son attitude se fit lasse.
- Ce n’est pas important, mon frère, dit-il à Arolde. Les convenances rigides de la cour n’ont pas leur place dans ce voyage.
Il donna une brève accolade à son ami, qui se renfrogna.
- Ici, je ne suis pas un prince. Et encore moins au petit-déjeuner.
Un bref silence suivit les paroles de Rùnar, seulement troublé par Finn, qui mâchait bruyamment sa nourriture. Yrsa lui jeta un regard dégoûté. Arolde soutint le regard de son ami, les mâchoires légèrement crispées. Il connaissait la gentillesse de Rùnar et son sens aigu de la justice, mais c’était la première fois qu’il lui parlait ainsi. Surtout pour défendre une esclave. Il détailla la jeune femme du regard un instant, puis reporta son attention sur Rùnar. Une lueur de surprise traversa son regard. Yrsa le regarda faire son cirque, un sourcil haussé.
- Soit, dit-il enfin d’un ton calme.
Il reprit son bol, comme si la discussion n’avait été qu’un incident mineur, et le déposa dans les mains d’Yrsa sans plus de cérémonie. Elle se retint de protester.
- J’ignorais que tu tenais tant à ce que nous fassions les choses ainsi. Je m’adapterai.
Puis il s’éloigna. Rùnar le regarda partir, puis tendit son récipient vide à Yrsa, qui le prit machinalement, bouche bée.
- On remballe tout ça et on y va. Ordres d’Arnsketill.
Son regard ambré glissa un instant vers Yrsa, presque imperceptiblement. puis il tourna les talons pour commencer à ranger ses affaires. La rouquine resta un instant figée, perdue dans ses pensées, avant qu’un poids supplémentaire ne vienne alourdir ses mains. Finn venait de passer devant elle et d’empiler, sans douceur, son bol vide sur le sien.
- Ne prends pas une heure pour faire la vaisselle, dit-il simplement.
Il s’en alla à son tour. Yrsa ne put s’empêcher de lui faire une grimace lorsqu’il eut le dos tourné. Elle récupéra docilement les bols restants avant de se diriger vers le ruisseau pour s’atteler à sa tâche — il semblait qu’on lui eût trouvé un talent particulier pour la vaisselle. Lorsqu’elle posa le dernier bol sur une pierre plate, elle resta un instant accroupie près du cours d’eau. Son regard glissa par-dessus son épaule, vers le grand arbre d’Arnaidé. L’eau froide avait engourdi ses doigts, mais pas ses pensées. Sans réfléchir davantage, elle se dirigea vers la Grande Fée, son fardeau dans les bras. L’herbe humide produisait un doux son sous ses pas, mélangé aux voix de ses compagnons, au murmure de l’eau entre les arbres, au chuintement du vent dans les feuilles vertes et bleutées.
- Arnaidé…
La fée baissa ses yeux d’or vers elle, attentive, sans la presser. On aurait dit que la créature savait qu’Yrsa viendrait la voir.
- Je voulais vous remercier. Pour tout. Et je voulais vous dire au revoir.
Un sourire léger comme une plume effleura les lèvres d’Arnaidé.
- Tu peux revenir me voir quand tu le souhaites, enfant.
Yrsa hocha la tête, hésita un instant, puis inspira profondément. Depuis la vision qu’elle avait eue la veille, elle n’arrivait pas à remettre ses pensées en ordre. Elle n’arrivait pas à calmer l’appréhension des douleurs à venir. Elle n’avait pas pu en parler à Rùnar sur le moment — il était bien trop occupé avec ses blessures —, mais elle était terrifiée. Tellement terrifiée qu’elle se demandait encore comment elle avait pu s’endormir. Sûrement la fatigue avait-elle été plus forte que sa peur.
- Il s’est passé quelque chose hier soir, avec l’épée. J’ai eu une vision.
Le sourire d’Arnaidé s’effaça aussitôt, remplacé par une gravité mesurée.
- Je… je crois que la personne à l’intérieur a commencé à se réveiller.
Elle serra les bras contre elle, se protégeant à la fois du froid et de la peur.
- Et ça m’effraie. Vraiment.
Arnaidé se pencha un peu vers elle.
- C’est normal, murmura-t-elle de sa voix irréelle. Ce que tu portes dépasse des lois de la nature humaine et de tout ce que tu connais.
Yrsa releva les yeux vers elle et son souffle se coupa.
- Pendant la vision, J’ai eu l’impression que si je lâchais prise… je disparaîtrais à jamais.
Arnaidé secoua lentement la tête.
Ne lutte pas contre les visions quand elles viendront, enfant. Laisse-les te montrer ce qu’elles ont à montrer. Le lien avec l’épée doit se tisser… et non être arraché. Tu dois laisser celui qui sommeille reprendre sa place parmi les vivants.
La rouquine déglutit et passa ses mains sur son visage, fatiguée et lasse.
- Et si ça fait mal ?
- Ça fera mal, admit la fée, sans détour.
Elle ajouta, plus doucement :
- Mais ce sera pire si tu te débats contre lui alors qu’il cherche à te rejoindre.
- Je ne suis pas sûre d’être capable de supporter tout ça.
- Tu en es déjà capable. Sinon, tu ne serais pas là. Sinon, rien de tout cela ne serait arrivé…
Des voix s’élevèrent plus loin, appelant la jeune femme. Elle se redressa d’un coup, encore troublée, mais résignée à son sort.
- Va, enfant.
Yrsa fit une révérence maladroite et Arnaidé inclina légèrement la tête.
- Merci.
Ce jour-là, Yrsa prit la route avec un groupe amputé d’un membre et rempli de doutes. Qu’allaient-ils faire, si Kjarn le Cornu ne pouvait pas les aider plus qu’Arnaidé ? Qu’allait-il advenir d’elle si elle se faisait prendre par Eris, ou le roi Canut ? Son lien avec l’épée allait-il finir par la tuer, par tous les tuer ? Malgré tout cela, Yrsa se sentait un peu plus libre, malgré l’épée de damoclès qui planait au-dessus de sa tête. Les autres avaient besoin d’elle et se servaient d’elle pour leurs desseins. Une chose était sûre : elle avait besoin de leur protection et n’allait pas hésiter à se servir d’eux aussi, sans scrupule.
Yrsa avait passé les treize dernières années de sa vie à être faire office d’outil pour les autres, coincée dans une vie paisible mais étriquée, trop étroite pour laisser la place à son imagination débordante. Une vie où elle avait dû se taire pour ne pas franchir les limites de ses maîtres et compagnons de labeur. Si le destin ou quoi que ce soit d’autre avait encore envie de jouer avec elle, alors soit. Elle aussi jouerait le jeu, ne serait-ce que pour reprendre un tant soit peu le contrôle de sa vie.
Ils se dirigèrent vers l’est pour sortir de la forêt et rejoindre le royaume de Boelate, enclavé entre Gur — leur point de départ —, Praete, Couval, Ferris et Noravellir, leur destination dans le Grand Nord.
Arnsketill avait décidé que le trajet se ferait à pied et qu’ils passeraient par Boelate puis Ferris, avant de s’éloigner le plus possible du Roenmark. Ils devaient se faire oublier, presque disparaître, pour ne pas attirer l’attention de Canut ni celle d’Eris. Le temps leur était compté. Bientôt, le voile qui camouflait Yrsa allait se lever et ils ne pourraient plus rien faire contre ce qui en découlerait.
Au bout d’un moment, Yrsa ne tint plus en place et se mit à déblatérer histoires sur histoires, toutes plus loufoques les unes que les autres. Elle passait du coq à l’âne sans s’arrêter, jouant avec un Rùnar fatigué et un Baldr toujours fasciné par son imagination.
- Vous croyez qu’on pourra se poser avant la nuit ? demanda soudain la rouquine. rompant le silence.
- Si les Dieux nous aiment, répondit Rùnar, blasé.
- Et s’ils ne nous aiment pas ?
- Alors, on marchera dans le noir.
- Et si je leur adresse une prière ? Je ne sais pas comment faire, mais bon…
- C’était bien, quand c’était silencieux…
- Je pourrais te montrer comment adresser une prière aux Dieux, ma petite, dit Baldr en se mettant à son niveau.
Yrsa, qui jouait avec une de ses nattes, leva le nez vers le ciel. Une légère pluie verglacée commençait à tomber, randant l’atmosphère plus froide. À mesure qu’ils s’éloignaient du centre de la forêt — du temple d’Arnaidé —, les plantes bioluminescentes se faisaient rares. Mais cela n’enlevait en rien à la beauté de la nature environnante. Yrsa sentait la douce odeur des sapins et de la neige, celle de la terre et de l’herbe humides. Le ciel s’était chargé de nuages blancs alors que la nuit tombait.
- Cela me ferait vraiment plaisir, Baldr, répondit la rouquine en inclinant la tête.
Avec lui, elle avait l’impression de redevenir une petite fille. Elle ignorait ce que cela faisait d’avoir un grand-père, ou du moins, elle ne s’en souvenait pas vraiment. Mais son cœur et son âme savaient : cet homme était bon, et elle avait déjà eu un grand-père, elle aussi, autrefois.
Avec lui, elle avait l’impression que le tumulte dans sa poitrine s’apaisait, que son énergie débordante se canalisait. Elle pourrait l’écouter parler des heures durant. Il n’y avait qu’envers lui qu’elle ressentait le remord d’avoir dupé avec ses mensonges — et cet abruti de Finn pouvait bien aller manger des pissenlits par la racine, elle ne s’en formaliserait même pas.
Quand la nuit tomba entièrement, le camp fut monté. On alluma un feu pour se réchauffer et cuire la viande que Finn avait récoltée en chassant durant la journée. C’est Yrsa qui fut de corvée de cuisine cette fois-ci. Elle préférait cela à la vaisselle. Ils mangèrent le ragoût dans le calme. La rouquine était trop épuisée pour continuer ses monologues et se contenta de fixer le feu, avec des cernes qui lui creusaient les yeux.
- T’as perdu ta langue, la folle ?
La jeune femme leva ses yeux vers Finn qui se curait les dents avec un petit os.
— Oui, je l’ai fait tomber dans le ragoût en cuisinant, rétorqua-t-elle avec un sourire narquois. Tu ne l’aurais pas vu, par hasard ? Ça m’empêche de raconter en entier les épopées de mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière…
- Tu ne t’arrêtes donc jamais ? soupira Rùnar.
- Pourquoi faire ? Alors qu’il y a tant de belles histoires à raconter—
Le jeune homme rabattit sa capuche sur la tête d’Yrsa pour la faire taire.
- Eh ! Laisse cette capuche en place !
- Et toi, tais-toi un peu et repose-toi ! s’exclama-t-il en retour, frottant sa tête avec son poing.
La main de la jeune femme repoussa la sienne sèchement.
- D’accord, c’est bon. Je suis sage. Comme une image.
Elle fit le signe qu’elle se cousait la bouche et lui fit un sourire malicieux tandis qu’il s’asseyait à sa place. Arolde et Arnsketill restèrent silencieux, occupés à terminer leur bol de ragoût. Finn ricana.
- Complètement tarée.
Le feu crépita. Personne ne releva sa remarque, et un silence confortable s’installa, seulement troublé par Baldr qui invita gentiment Yrsa à apprendre à faire une prière convenable. Il la regardait avec la douceur tranquille d’un grand-père ravi de transmettre son savoir à d’autres générations. Yrsa avait l’impression d’être plus petite qu’elle ne l’était. Mais ce n’est pas pour autant qu’il l’infantilisait. La chaleur du brasier lui mordait les joues, mais une autre brûlure la frappa. Brève. Violente. Invisible. Le long de son échine.
Elle ne dit rien et fixa simplement les flammes lécher le bois, sous ses paupières entrouvertes. Le lien poussait. La jeune femme frissonna ; là, sous sa peau, il y avait une pulsation. Lente et régulière. Quelque chose en elle respirait à un autre rythme que le sien. Elle serra les dents et se força à sourire de nouveau pour camoufler son tourment. Arnaidé avait raison.
Cela ferait mal.

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