Chapitre XVII - La Mue
Yrsa resta un moment immobile, la tête renversée en arrière. Sa respiration était encore irrégulière, mais le pire était passé. A un moment, elle avait lâché la main de Rùnar. Ce dernier s'était assis contre la table, juste à côté d'elle, sans bouger. Il ne la regardait pas directement, mais continuait de la surveiller discrètement, comme s'il s'attendait encore à la voir s'effondrer. Mais rien ne vint. La tempête était passée. Le silence qui suivit devint rapidement inconfortable, et Rùnar ressentit soudain l'envie de le briser.
- Comment tu te sens ?
Yrsa cligna lentement des yeux. La question mit quelques secondes à traverser le brouillard de son esprit.
- ... Bien.
Son mensonge n'était pas suffisamment solide pour convaincre Rùnar, mais il pouvait au moins la convaincre, elle. Elle devait se reprendre. Rùnar ne releva pas. Il souffla simplement du nez avant de se redresser.
- Tu devrais te reposer.
- Je vais très bien.
- T'es à deux doigts de tomber dans les pommes. Allez, debout.
Il lui tendit la main. Yrsa hésita plusieurs secondes avant d'initier de nouveau le contact. Ses doigts se refermèrent fermement autour de ceux de Rùnar, qui l'aida à se relever. Ses jambes protestèrent immédiatement. Elle dut se rattraper à la table avant de vaciller. Rùnar la retint par réflexe avec un léger rire.
- Il faut commencer par mettre un pied devant l'autre.
Yrsa lui lança un regard noir qui manquait franchement de conviction. Et ça, il le remarqua aussitôt. Maintenant qu'il la regardait vraiment, il voyait les cernes sous ses yeux, son teint pâle, l'épuisement qui lui collait à la peau. Elle tentait de faire bonne figure, mais son corps commençait clairement à la lâcher. Rùnar serra légèrement les dents.
- Ça t'arrive souvent ? demanda-t-il après un silence. Ces... crises.
Yrsa détourna vaguement les yeux.
- Depuis la mort de ma mère... quelques fois.
Le mot "mère" resta suspendu un instant dans l'air, comme si elle avait oublié ce que ça faisait de le prononcer. Rùnar ne répondit pas tout de suite. Mais plusieurs zones d'ombre venaient soudain de s'éclaircir dans son esprit.
- Je vois, dit-il finalement.
Yrsa fut presque déstabilisée qu'il ne pose aucune question. Qu'il n'insiste pas. Elle retira lentement sa main de la sienne.
- C'est pas important.
- Si, ça l'est.
Le silence s'étira. Rùnar finit par la guider jusqu'à la salle du guérisseur avant de désigner vaguement le lit qu'il occupait depuis trois jours.
- Installe-toi là.
- Non.
- Si. Tu dois dormir.
- Je—
Il croisa les bras.
- Yrsa.
Il n'avait même pas haussé le ton et, pourtant, ça suffit. Elle lui lança un regard contrarié avant de céder finalement pour s'asseoir sur le lit de fortune. Dès qu'elle toucha le matelas, son corps sembla abandonner toute tentative de dignité restant. Elle s'effondra dans l'oreiller avec un soupir épuisé. Bon sang. Elle avait l'impression de ne pas avoir dormi depuis des semaines. Malgré tout, elle restait humaine. Enfin, au moins à moitié. L'idée lui arracha une grimace fugace au souvenir des révélations d'Arnaidé.
- T'es vraiment insupportable, marmonna-t-elle dans l'oreiller.
Rùnar eut un léger rire.
- Oui. Maintenant dors, soldat.
Contre toute attente, un petit sourire fatiguée apparut sur le visage d'Yrsa.
- Chef, oui chef.
Rùnar tira une chaise jusqu'au lit avant de s'y laisser tomber sans élégance.
- Je reste là.
- Dit comme ça, c'est un peu flippant.
- Je veille sur toi. C'est mieux ?
- Passable.
Rùnar posa ses bottes sur le bord du lit avec un calme provocateur. Yrsa lui lança immédiatement un regard outré.
- Sérieusement ?
- Quoi ?
- Tes pieds puent. Enlève-les.
Rùnar la regarda une seconde avant de répondre :
- Essaie de dormir.
Elle roula lentement sur le côté pour lui faire face.
- Je vais jamais y arriver avec tes bottes juste à côté de ma tête.
- Je pense pas que tu sois en position de négocier.
La pièce redevint silencieuse. Mais cette fois, ce n'était pas un silence lourd. Juste... du calme. Quelque chose de rare. Yrsa s'y abandonna immédiatement. Son corps avait atteint sa limite. Au début, Rùnar s'attendit à l'entendre recommencer à parler, à se plaindre. À raconter une absurdité quelconque. Mais rien ne vint. Elle s'était endormie en seulement quelques minutes.
Recroquevillée sous la couverture, elle respirait enfin plus calmement. Les traits tirés de son visage semblaient moins durs maintenant que la fatigue l'avait emportée. Même sa main, crispée contre le tissu de son oreiller, s'était entièrement relâchée.
Les bras croisés, Rùnar resta assis sans bouger. Il aurait simplement pu partir et aller à la découverte de la colonie des Tisseurs. Aller manger un morceau. Faire n'importe quoi d'un peu plus distrayant que rester là à regarder quelqu'un dormir. Pourtant, il restait...
Peut-être qu'une partie de lui craignait qu'elle se réveille en pleine panique. Ou peut-être parce que, pour la première fois depuis longtemps, il regardait quelqu'un qui comprenait exactement ce que signifiait survivre sans réellement vivre. Quelqu'un qui, comme lui, essayait désespérément de rester entier quand tout autour d'elle cherchait à la briser.
Son regard glissa malgré lui vers l'Épée de Lumière, posée non loin du lit. Il détourna finalement les yeux avant de passer une main fatiguée sur sa nuque. Bon sang. Qu'est-ce qu'il était censé faire, maintenant ?
Un léger bruit attira son attention près de l'entrée. Aseyr venait de passer le rideau qui servait de porte. Le Tisseur s'immobilisa en aperçevant Yrsa endormie. Ses yeux pâles glissèrent ensuite vers Rùnar.
- Elle ne dormait presque plus depuis votre arrivée.
Son regard revint vers la jeune femme.
- C'est bien.
Rùnar tourna instinctivement la tête vers Yrsa. Aseyr s'approcha silencieusement du lit. Malgré sa taille impressionnante, ses mouvements demeuraient calmes et précis. Il observa quelques secondes la respiration régulière d'Yrsa avant de hocher légèrement la tête.
- L'épuisement finit toujours par gagner. Même contre les esprits les plus têtus.
Un léger sourire passa sur le visage de Rùnar.
- Je lui transmettrai le compliment.
Aseyr eut un rire très discret. Pendant quelques secondes, seul le crépitement lointain des lanternes troubla le silence. Rùnar fit basculer sa chaise en arrière du bout du pied avant de lever les yeux vers le plafond. Son flanc protesta immédiatement et il grimaça. Aseyr l'observait déjà.
- Et toi, tu devrais être encore allongé.
- Il faut bien quelqu'un pour surveiller cette catastrophe ambulante.
Rùnar jouait distraitement avec ses pouces sans regarder le guérisseur. La remarque resta suspendue dans le silence. Aseyr ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de récupérer quelques fioles posées sur une étagère avant de se diriger vers la sortie.
- Essaie de la faire manger quand elle se réveillera, lança-t-il sans se retourner. Et toi aussi, tant qu'à faire. Vous avez tous les deux mauvaise mine.
- C'est très rassurant venant d'un guérisseur, grommela Rùnar en remettant sa chaise en place.
- Je préfère les vérités désagréables aux mensonges réconfortants.
Il souleva légèrement le rideau.
- Repose-toi un peu, Rùnar.
Puis il disparut dans le couloir.
Le rideau retomba derrière Aseyr. Le calme s'installa de nouveau dans la pièce. Les bras croisés, Rùnar laissa échapper un soupir avant que son regard ne revienne presque malgré lui vers Yrsa. Elle dormait toujours paisiblement.
Rùnar avait l'habitude des gens tendus, agressifs, bruyants. Ceux qui mordaient avant qu'on ne puisse les approcher. Yrsa faisait partie de cette catégorie. Sa carapace était presque aussi solide que celle d'un guerrier Jarnbjörn. Mais maintenant que les histoires absurdes et les remarques acerbes avaient disparu... il ne restait plus que l'épuisement.
Celui d'une vie qu'elle n'avait jamais choisie. Une fatigue si profondément ancrée en elle qu'elle semblait lui coller à la peau. Rùnar fronça les sourcils. C'était étrange de la voir aussi immobile. Encore plus étrange de réaliser qu'il préférait ça à la voir souffrir encore.
Une mèche rousse était tombée devant son visage, doucement soulevée par le souffle qui s'échappait de ses lèvres entrouvertes. Rùnar la fixa quelques secondes avant de tendre la main presque malgré lui. Sans réfléchir, il repoussa délicatement la mèche derrière son oreille. Yrsa ne réagit pas. Le jeune homme se redressa brusquement sur sa chaise en réalisant ce qu'il était en train de faire.
- Bon sang...
Il se pinça l'arête du nez. Non. Non, non, non. C'était mauvais. Très mauvais. Il connaissait cette sensation, et ça ne lui plaisait pas. L'attachement. Et dans leur monde... s'attacher à quelqu'un revenait souvent à lui creuser une tombe en avance.
***
Lorsqu'Yrsa ouvrit finalement les yeux, la lumière dans la caverne avait changé. Les lanternes diffusaient désormais une lueur plus chaude, presque ambrée, et des voix résonnaient plus loin dans les profondeurs de la colonie. Beaucoup de voix. Quelque chose se préparait. Rùnar, lui, était toujours là. Affalé sur sa chaise, il taillait distraitement un petit morceau de bois trouvé on ne savait où avec son couteau de poche. Des copeaux jonchaient le sol autour de lui. Il releva les yeux dès qu'Yrsa bougea sous la couverture.
- Ah, la morte revient finalement parmi nous.
Yrsa grogna vaguement quelque chose avant de se redresser à moitié.
- T'aurais pu me réveiller.
- J'y ai pensé.
Il fit tourner son couteau entre ses doigts.
- Puis je me suis souvenu à quel point le silence est agréable. Ne m'en veux pas.
Yrsa lui lança un regard scandalisé.
- T'es vraiment un sale type.
- Et pourtant, tu dors étonnamment bien en ma présence !
- Je devais être inconsciente.
- Tu ronflais. Et tu bavais sur l'oreiller.
- Quoi ?!
Rùnar éclata de rire devant son expression outrée. Yrsa lui lança immédiatement son oreiller en pleine tête. Il le rattrapa sans difficulté.
- Ouh là, doucement ! Je plaisante !
- J'espère que tu vas te planter une écharde dans le doigt et que ça fera atrocement mal, bougre d'idiot.
Au loin, un bruit sourd résonna dans les profondeurs de la colonie. Des tambours au son grave. Puissant. Puis d'autres sons suivirent. Plus aigus, presque chantants. Yrsa fronça immédiatement les sourcils.
- C'est quoi, ça ?
Rùnar pencha légèrement la tête en arrière, comme pour essayer d'écouter plus attentivement.
- Aucune idée.
Une autre série de percussions résonna. Puis un long sifflement. Il haussa vaguement les épaules.
- Je crois que tes copines les araignées préparent quelque chose.
Yrsa se renfrogna aussitôt.
- Ce ne sont pas mes copines.
- Pourtant Agali a l'air de t'a-do-rer.
- Agali a surtout l'air d'avoir envie de m'ouvrir le crâne pour voir comment ça fonctionne là-dedans.
Rùnar réfléchit une seconde.
- Oui, mais avec affection.
Yrsa leva les yeux au ciel.
Lorsqu'ils quittèrent la pièce, le vacarme sourd des tambours résonnait dans les galeries de pierre. Yrsa suivait Rùnar à travers les tunnels éclairés par des dizaines de lanternes suspendues aux fils argentés des Tisseurs. Leur lueur ambrée glissait doucement sur les parois rocheuses. La colonie n'avait plus rien du repaire silencieux et désert qu'ils avaient découvert quelques jours plus tôt. Les profondeurs vibraient désormais d'une agitation étrange. Ils finirent par atteindre l'extérieur.
Des silhouettes se déplaçaient partout entre les arbres et les formations rocheuses, transportant de leurs nombreux bras des plateaux remplis de fruits pâles et de champignons luminescents. D'autres Tisseurs tissaient de longues bandes argentées entre les colonnes de pierre et les troncs, créant au-dessus de leurs têtes d'immenses voiles scintillants. La lumière de la lune filtrait à travers les feuillages et se mêlait à leurs reflets argentés. Yrsa observait tout cela avec méfiance avant de resserrer instinctivement sa cape autour d'elle.
- C'est presque joli, marmonna-t-elle.
Rùnar souffla discrètement du nez, mais ne répondit rien. Ils suivirent le grondement des tambours et les murmures de la foule jusqu'au centre de la colonie. Yrsa s'immobilisa aussitôt. Des centaines de fils argentés traversaient l'espace au-dessus d'eux, reliés entre eux comme une immense constellation suspendue dans l'obscurité. Tout autour, des braseros projetaient une lumière dorée sur la pierre et les toiles. Une masse compacte de Tisseurs se réunissait autour d'une large plateforme centrale tissée de soie blanche.
Et au milieu de tout ça... une dizaine de jeunes Tisseurs étaient agenouillés en silence. Leurs corps lisses et sombres étaient recouverts de motifs peints en rouge et argenté. Certains tremblaient légèrement, tandis que d'autres gardaient les yeux fermés comme s'ils priaient. Une musique grave résonnait dans toute la clairière, faisant frémir les immenses toiles suspendues au-dessus d'eux.
Pour Rùnar et Yrsa, ce n'était ni mélodieux ni réellement harmonieux. Le son avait quelque chose de profondément organique, comme un chant arraché des profondeurs d'une immense poitrine, ou le battement lent d'un cœur enfoui sous la colline. Cela arracha un frisson à Yrsa.
- Qu'est-ce qu'ils font ? Demanda-t-elle à voix basse.
- Ils abandonnent leur ancienne peau.
Aseyr venait d'apparaître à côté d'eux, ses quatre bras chargés de coupelles remplies de peinture. Yrsa tourna immédiatement la tête vers lui.
- Littéralement ?
- En partie.
Le guérisseur observait les plus jeunes avec une douceur solennelle. Avec fierté.
- Chez nous, l'enfance est considérée comme une enveloppe incomplète.
Ses yeux pâles parcoururent les jeunes Tisseurs agenouillés au centre de la clairière.
- Fragile. Temporaire.
Les tambours ralentirent progressivement. La foule sembla retenir son souffle. L'un des adolescents poussa soudain un cri étouffé. De fines fissures argentées apparaissaient lentement le long des motifs peints sur sa peau. Comme si quelque chose cherchait à émerger sous sa chair. Yrsa écarquilla les yeux
- Par le cul d'Odin—
Rùnar lui donna un coup de coude avant qu'elle ne puisse continuer.
- Essaie d'avoir l'air moins horrifiée, franchement, lui souffla-t-il, agacé.
- J'essaie déjà très fort, mais c'est dur, là !
Le jeune Tisseur tremblait violemment maintenant. Il fut immédiatement soutenu par deux adultes pendant que les chants gagnaient en intensité. Plus graves, puis plus aigus. Désordonnés. Puis une fine membrane translucide se détacha de son avant-bras avant de tomber au sol.
Yrsa sentit son estomac se nouer. Elle faillit détourner les yeux. Pourtant, elle restait incapable de regarder ailleurs. Le nouvel adulte releva finalement la tête, souriant avec fierté. Soulagement. Toute sa souffrance semblait s'être envolée. Les chants autour d'eux redoublèrent aussitôt.
- Toute transformation paraît monstrueuse lorsqu'on lutte elle.
Yrsa se figea. Agali venait d'apparaître derrière eux sans bruit, les quatre mains croisées dans son dos. Rùnar se redressa immédiatement avant de se placer légèrement devant Yrsa par réflexe. Cette dernière leva aussitôt les yeux au ciel.
- Arrêtez avec vos phrases mystérieuses de vieille prophétesse folle.
- Ce n'était pas une prophétie.
Agali ne quitta pas la cérémonie des yeux.
- Seulement une vérité. C'est à toi de l'interpréter à ta façon, petite hybride.
Yrsa crispa légèrement la mâchoire. Le silence retomba entre eux. Au centre de la plateforme, un autre adolescent commençait déjà sa mue pendant que les flammes dansaient autour de la foule. Rùnar tourna légèrement la tête vers Yrsa. Cette dernière s'était détournée et fixait la cérémonie sans cligner des yeux. Fascinée malgré elle.

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