Chapitre 27 : Cape d'invisibilité
Le soir, mon regard est différent.
Je passe la tête dans la chambre de mes parents. Mon père est là. Assis devant l'ordinateur, dos voûté, comme s'il portait le poids du monde entier.
Pendant ce temps, ma mère cuisine. Ma mère crie. Ma mère se plaint.
Lui, il ne dit rien, ne demande rien. Il accepte les insultes sans broncher. Comme le père de Mimi acceptait celles de ma grand-mère. Mon père est en haut, ma mère est en bas, mais ils ne font ni gâteau, ni chocolat chaud. Je suis au milieu, entre eux deux, invisible. Où est ma place ?
Mon père est absent, presque effacé, quand ma mère s'évertue à vouloir prendre toute la place. Finalement, je suis comme lui. À me faire toute petite, à accepter, à me taire.
Quand vais-je être enfin moi ? Ou peut-être que je deviens comme elle ? Ma grand-mère... Celle qui mentait, qui faisait du mal, qui maintenait le flou. Je suis perdue.
Et j'ai pris cette nouvelle mauvaise habitude : celle de me gratter la tête jusqu'au sang. Je ne sais pas quand ça a commencé exactement. Dans la douche. En faisant mes devoirs. La nuit, dans mon lit. Mes ongles qui creusent, qui arrachent. Jusqu'à ce que ça brûle.
Depuis quelque temps, j'ai envie de me faire du mal. Et je ne comprends pas pourquoi.
Ce n'est que le lendemain matin, devant mon miroir, que je remarque d'immondes croûtes sur mon crâne.
Comment vais-je cacher cette horreur ? Les gens vont penser que je ne suis pas bonne amie avec l'hygiène.
À ce moment, ma mère entre dans la salle de bain sans frapper.
— J'ai oublié ça, dit-elle en désignant son trousseau de clés.
Ma mère a un talent certain pour perdre ses affaires dans les endroits les plus incongrus.
Elle passe derrière moi et s'écrie :
— Ah mais quelle horreur ! C'est quoi sur ta tête ?
Sa voix n'est ni inquiète, ni douce. Juste... agacée.
— Rien.
— C'est dégoûtant. Arrête ça tout de suite.
Elle s'en va. Voilà. Pas de "ça va ?". Pas de "pourquoi tu fais ça ?".
Juste : arrête.
Comme si c'était aussi simple.
Je quitte la pièce et dévale les escaliers en remettant ma capuche avant de rejoindre mon père qui m'emmène au collège. Dans la voiture, il ne dit rien. Moi non plus. Le silence entre nous est une vieille habitude.
Ce jour-là, je n'ai goût à rien. Andréa est absente et, comme par hasard, Thomas ne me quitte pas d'une semelle.
— Ça va ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette, me dit-il avec son visage d'ange.
— Oui, oui, je réponds machinalement.
— Écoute, je ne vais pas y aller par quatre chemins...
— Tu n'as jamais pris de pincettes, Tom', je me surprends à le couper.
— Ha... Ouais, c'est vrai.
Il se frotte la nuque, mal à l'aise.
- Avec Andréa on se parle beaucoup, tu sais. Bon... peut-être pas plus qu'avec toi. Voilà... je sais que tu n'as pas une vie facile. Tu n'en parles pas vraiment, même à Andie... Mais elle m'a dit certains trucs. Comme le fait que ta sœur était odieuse avec toi. Qu'elle te tapait...
Je pâlis. Instinctivement, ma main rejoint mon crâne. Je me gratte.
— Ton père n'est pas un tendre non plus, apparemment.
Il marque une pause, baisse les yeux.
- Et on a remarqué les marques sur tes bras.
Mon cœur se resserre.
Bordel. Je vais la tuer.
Ma gorge se serre. La rage monte, brûlante. Je le regarde froidement, serre la mâchoire.
Et je m'enfuis en courant, le laissant seul au milieu de la cour.
Le midi, chez Mimi, je garde ma capuche.
— Marie, enlève ça. On est à l'intérieur.
— J'ai froid.
Elle me regarde bizarrement mais n'insiste pas. Pas tout de suite.
C'est au moment du dessert qu'elle tend la main et retire doucement ma capuche. Ses yeux se posent sur mes cheveux. Sur les croûtes visibles.
— Marie...
Sa voix est différente. Inquiète. Vraiment inquiète.
— Ce n'est rien, je dis en remettant ma capuche.
— Non. Ce n'est pas rien.
Elle pose sa main sur la mienne.
— Tu te fais du mal.
Je hausse les épaules, mais mes yeux se remplissent de larmes.
— Je ne sais pas pourquoi je fais ça.
— Moi je sais.
Je relève la tête, surprise.
— Quand la douleur est à l'intérieur et qu'on ne peut pas la dire, on la met à l'extérieur. Pour qu'elle soit réelle. Pour qu'elle compte.
Je ne réponds rien. Mais les larmes coulent.
Elle me serre dans ses bras.
— Tu comptes, Marie. Même si personne ne te le dit. Tu comptes.
Quand je me recule enfin, je tire machinalement sur mes manches pour couvrir mes poignets. Mimi le remarque. Son regard s'assombrit, mais elle ne dit rien. Pas maintenant. Elle sait qu'il ne faut pas me brusquer.
L'après-midi, au collège, je suis là sans être là. Mon esprit est dans une toute autre dimension. Mon corps, quant à lui, est assis sur cette vieille chaise en bois, face à un tableau noir griffé de traces blanches.
Dans un tourbillon de pensées, je n'arrive pas discerner si je suis triste, en colère ou épuisée Ou peut-être un peu des trois.
Triste d'apprendre que ma grand-mère n'était pas celle que je croyais.
En colère contre ma famille dysfonctionnelle et contre Andréa, qui ne peut s'empêcher d'ouvrir sa bouche.
Puis épuisée, par l'ensemble.
- Marie au tableau !
L'appel de mon professeur de mathématiques me ramène à la dure réalité. La demi-heure qui suit est encore plus pénible que mes sombres pensées... Je suis comme une idiote devant ce sombre tableau. Il n'y a vraiment que dans les livres que l'on peut espérer voir apparaître une cape d'invisibilité pour disparaître.
À 16h30, lorsque je quitte la salle de classe, je le vois du coin de l'oeil. Thomas. Je fais mine de rien et je file vers l'escalier pour regagner la sortie.
- Marie !
J'entends derrière moi. Je ne réponds pas. Je ne me retourne pas.
- Marie ! Tu vas me répondre bordel !
Silence.
Je m'arrête. Me retourne lentement.
Il est là, à l'autre bout du couloir. Entre nous, une cinquantaine d'élèves qui ne savent plus où regarder — lui ou moi. Ce corridor devient un véritable match de ping-pong.
Qui de nous deux va lâcher ?
Ce ne sera pas moi.
Je soutiens son regard quelques secondes.
Puis je dévale les escaliers en courant.
Encore une fois.
Avec ma capuche vissée sur la tête, je cours. Derrière moi, des pas résonnent. Thomas me poursuit.
Je ne veux pas qu'il me rattrape. Je ne veux pas qu'il me parle. Je ne veux pas qu'il me voie comme ça.
Mais au bas des marches, il est déjà là. Comment a-t-il fait ?
Autour de nous, des dizaines d'élèves ralentissent. Certains s'arrêtent, curieux. Qu'est-ce qu'il se passe entre Thomas et Marie ?
Il m'attrape par la main.
— Viens.
Sa voix n'est pas en colère. Elle est... déterminée.
Et sans trop comprendre pourquoi, je le suis.
À bout de souffle, nous nous arrêtons enfin dans un petit square en dehors du collège. Thomas me lâche ma main, plante ses deux yeux dans les miens. Mon corps se fige.
Mon coeur me pique et je sais alors que je ne peux pas me mentir. Je l'aime toujours. Peut-être même un peu plus.
- Marie, bon sang mais qu'est-ce que tu me fais là ? fulmine t-il.
Je soutiens son regard, mais ne peux répondre.
- Y-a quoi que tu ne comprends pas quans je te dis que je suis TON AMI ?
Il accentue sur deux derniers mots.
- Je pensais que l'on était meilleurs ami. Tu es comme une soeur pour moi.
Jé déglutis. Il poursuit.
- Je vois bien que ça ne va pas. Regarde tes poignets !
Il me prend le bras droit. Je suis presque électrisée par ce contact. Je dégage mon bras violemment.
- Laisse-moi Thomas, dis-je froidement.
- Non ! Je veux t'aider.
Puis il m'attrape et m'enlace de ses bras. Son odeur m'enivre. Ma tête se blottit au creux de son cou. Nous restons là près de cinq minutes.
Cinq minutes que je chéris.
Cinq minutes de bonheur au milieu de ce chaos.
Cinq minutes que je décide de garder comme un de mes plus beaux souvenirs.
Cinq minutes auxquelles je penserai avant de me coucher chaque soir.
C'est en me dégageant de ses bras que je remarque que les miens étaient tout autour de lui. Je ressens comme un sentiment de malaise soudainement. Cette étreinte sonné étrangement. Lui aussi paraît mal à l'aise. Cette proximité entre lui et moi, elle est nouvelle et je suis encore plus troublée désormais.
Génial ! Je n'étais déjà pas assez paumé.
— Marie... je...
Mon cœur s'emballe. Non. Pas ça. Pas maintenant.
— Je t'aime.
Le monde s'arrête.
Il poursuit, maladroit :
— Enfin... comme une sœur. Tu vois ? J'ai jamais eu de vraie amie fille avant. Avec toi c'est différent. Il y a une connexion. Je pensais que tu la sentais aussi. C'est pour ça que je ne comprends pas pourquoi tu ne me dis rien...
Je respire de nouveau. Mon cœur ralentit. Soulagement ? Déception ? Je ne sais pas.
Il paraît soudainement triste.
— Excuse-moi Thomas. Je n'ai pas l'habitude que quelqu'un s'intéresse vraiment à moi. Je ne sais pas trop comment me comporter.
Il sourit doucement.
— T'es trop mignonne.
Je rougis, regarde mes pieds. Il rejoint l'une de ses baskets à la mienne et nous restons là quelques instants.
- Alors, dis moi Marie. Qu'est qu'il y a ?
Et là, à ce moment précis, au milieu ce petit square qui jouxte le collége, je sais que nous devenons de véritables amis.
Aussi, c'est cet instant que je choisis pour lui délivrer un pan de ma vie. C'est cet endroit que nous scellons notre amitié sans se le dire véritablement.
Je lui parle de mes parents. De ma grand-mère. De l'enquête. Du vide.
Pas de tout. Pas encore.
Mais de quelque chose.
Et c'est déjà beaucoup.
Ce soir-là, je me regarde dans le miroir.
Mes croûtent sont toujours là, partiellement dissumulées par mes cheveux.
Je me demande à qui je ressemble le plus.
À mon père, là sans être là.
À ma mère, dissimulée derrière un masque.
À ma grand-mère, mystérieuse et menteuse.
Qui suis-je réelement ?
Peut-être les trois à la fois. Ce n'est pas un trés bon mélange...
Mais peut-être que je peux choisir d'être autre chose.
Peut-être.
Mon cher journal,
Mimi a dit que je comptais. Mais si je compte, pourquoi j'ai envie de disparaître ?
Pourquoi je me fais du mal ?
Elle a dit que c'était parce que j'avais mal à l'intérieur. Mais j'ai mal de quoi ? De quoi exactement ?
De mes parents qui ne me voient pas ? De ma grand-mère qui était un mensonge ? De moi qui ne sais pas qui je suis ?
Aujourd'hui, Thomas m'a dit qu'il m'aimait comme une sœur.
Aujourd'hui, je lui ai parlé. Pas de tout. Mais de quelque chose.
C'est la première fois que quelqu'un d'autre que Mimi s'intéresse vraiment à ce que je vis.
Cette lumière vive dans l'obscurité. Mais là encore, ne suis-je pas en train de me mentir à moi-même ?
J'ai peur de ce rendez-vous avec Jeannine. Peur de découvrir encore plus de mensonges. Peur que tout s'effondre.
Mais peut-être que c'est déjà effondré.
Peut-être que je suis juste en train de me réveiller.
Dimanche prochain. Le 23 janvier. Dans une semaine.
Suis-je prête à connaître la vérité ?
Dois-je vraiment révéler qui je suis aux autres, alors que je ne sais même pas qui je suis moi-même ?
Note à mes lecteurs et lectrices :
Ce roman aborde certaines situations que les adolescents peuvent rencontrer, comme la consommation d’alcool, de tabac ou d’autres comportements à risque. Ces sujets sont évoqués avec réalisme, mais il est important de rappeler qu’ils comportent des dangers pour la santé et le bien-être.
Les personnages font des choix, parfois discutables, mais le but est d’ouvrir le dialogue et la réflexion, jamais de les encourager. Si tu te poses des questions ou vis une situation difficile, n’hésite pas à en parler à un adulte de confiance ou à te tourner vers des ressources spécialisées.

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