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Oz

Avant d’aller donner un coup de main sur le renard, je vais voir les dix chats en attente. Il faut bien que quelqu’un s’occupe d’eux. D’habitude, je ne fais que les finitions et les peintures compliquées. Là, c’est du gros œuvre. Faut juste pulvériser la sous-couche jusqu’à les recouvrir entièrement. Ça va me changer. Pour une fois, pas besoin de rester hyper concentré pour ne pas déborder d’un millimètre.

Les chats sont dans la « cabine ». C’est là que Max pulvérise la couche d’apprêt sur toutes les pièces, dès qu’elles arrivent chez nous. Quand on travaille là-dedans, on est plongés dans un brouillard toxique. C'est strictement interdit d'y pénétrer sans nos masques.

Ça me fait penser que j’ai oublié le mien. Fais chier.

Je vais le chercher, vérifie les filtres au passage. Ils sont complètement encrassés. Sans surprise. Ça fait déjà trois jours que je dois les changer. Mais on n’en a plus en stock. Pour les filtres aussi, le budget a été explosé. Alors on doit tous attendre la semaine prochaine, en respirant nos vapeurs de solvant huit heures par jour. Le solvant, ce truc qui fait tomber les poils des pinceaux si on les laisse dedans plus de trois minutes.

Mais bon. On n’est pas à ça près, ici.

Les dix chats sont bien dans la cabine. Mais à l’état de puzzle, pour l’instant. J'ai rarement vu des pièces aussi finement découpées. Les griffes ressemblent à de petites perles triangulaires. Vu leur délicatesse, ça ne m'étonnerait vraiment pas qu'ils finissent dans le salon d’une comtesse russe.

C’est parti. Je m’équipe d’un pistolet assez massif, je remplis le réservoir. Puis je branche le tuyau d’air sous pression et m’enferme dans la cabine. Enfin j'essaie. Elle est censée être étanche, mais elle ne l’est pas. Plus depuis plusieurs mois. Et les réparations tardent. La paperasse met du temps à se faire. Résultat, quand on pulvérise là-dedans, les vapeurs se font sentir partout dans l’atelier.

Joylife n'a pas le droit de faire ça. Mais aucun ouvrier n’osera jamais porter plainte.

Moi, je m’en fiche un peu. Souvent même, j’enlève mon masque quand je travaille au pinceau. Ça rend fous certains collègues. Ils me disent de penser à mes poumons. Ils me disent que je suis jeune et que les poumons, ça ne se change que quand on a beaucoup, beaucoup d’argent. De l’argent que je n’ai pas.

Je leur dis toujours que je m’en fous. Je leur dis que je mourrai dans cette usine, comme ma mère avant moi.

Ça les fait encore plus câbler.

***

Madeleine

17h15. Bientôt la fin de la journée.

Je suis au bout du rouleau à force de gérer les clients, mais il me reste encore un quart d’heure à tirer.

Une note automatique s’ouvre sur mon écran ; je l’avais paramétrée il y a un mois. Appeler Monsieur G. Horpert pour contrôle satisfaction. Son automate a été livré il y a un mois tout pile, c'est le moment de voir si tout se déroule bien.

Joylife applique une garantie de trois ans pour ses automates ; et d’après moi, les conditions sont beaucoup trop souples, mais passons. Ceux qui font les règles n’ont jamais affaire aux clients comme nous autres ; ils ne se rendent pas compte d’à quel point les gens peuvent être mesquins et avares. Surtout les riches. J’ai développé une théorie selon laquelle plus le client est fortuné, plus il est chiant et de mauvaise foi. Pour l’instant, elle n’a pas été démentie. Je vais pouvoir la vérifier une nouvelle fois avec ce Monsieur Horpert : il nous avait commandé un cheval type Pur-sang d’une valeur de trente-mille euros et l’avait fait livrer à son domicile secondaire, dans une propriété en Angleterre.

Je lance l'appel. Dès qu’il décroche, je débite très vite :

– Monsieur Horpert, bonjour, je suis Madeleine du service client de Joylife. Le mois dernier, vous avez reçu votre automate. Nous voudrions savoir si vous en êtes satisfait. Accepteriez-vous d’échanger avec moi à ce sujet ? Cela ne prendra que quelques minutes.

Un grognement d’ours me répond.

– Ah ouais, le pur-sang. Ça tombe bien que vous m’appeliez. Je me demande si je ne vais pas vous le renvoyer.

Qu’est-ce que je disais ! Sans laisser filtrer d'émotion, je reprends :

– Puis-je vous demander pour quelle raison vous en êtes insatisfaits ? Les ateliers de Joylife ont mis tout leur savoir-faire en œuvre pour vous offrir le meilleur automate possible.

– Il a mauvais caractère, grommelle-t-il. Il a fait tomber ma fille.

Je fronce les sourcils.

– L’automate était destiné à votre fille ?

– Non, mais elle a le droit de le monter, pas vrai ? Mais si elle se fait mal à cause de ce canasson, je vous jure que je vous collerai mes avocats au cul.

J’ai très envie de lever les yeux au ciel, mais je me retiens : une légende urbaine raconte que TeamClaudia® peut lire nos expressions faciales. La situation est délicate. Les intelligences artificielles de Joylife n’ont aucune agressivité ; elles sont totalement incapables d’attaquer un être humain. Mais pour le reste, elles sont identiques à des animaux, et malheureusement, ce réalisme nous dessert parfois. Dans les publicités, les clients adorent voir nos automates faire preuve de peur, de maladresse, d’enthousiasme. Mais certains déchantent vite lorsqu’ils se rendent compte de ce que ça implique réellement. Quand un chien mécanique bouffe vos chaussures, c’est aussi désagréable qu’avec un vrai chien. Quand un cheval mécanique de six cent kilos prend peur, il est aussi difficile à contenir qu’un véritable animal. D’ailleurs, le client ajoute :

– Il est trop réaliste. Il a peur de son ombre et il ne s’entend pas avec mes autres chevaux.

C'est certainement l’inverse. En général, ce sont les animaux – les vrais animaux – qui rejettent les automates. Une fois, un client nous a retourné les restes de son chien mécanique : ses cinq molosses l’avaient réduit en charpie. Quand on l’a reçu dans une boîte, les morceaux bougeaient encore. Sa gorge poussait des hurlements de douleur.

Il a été broyé au recyclage.

– Monsieur Horpert, je comprends tout à fait votre désappointement. Je vous propose de nous renvoyer temporairement votre cheval. Nous effectuerons quelques réglages comportementaux afin de régler ces petits soucis. Cela vous convient-i…

– D’accord, mais aux frais de Joylife, me coupe le client. Je ne vais pas payer un renvoi par cargo aérien en plus de la somme astronomique qu’il m’a déjà coûté.

Je maintiens mon sourire crispé – les sourires s’entendent dans la voix, nous devons donc toujours sourire au téléphone sous peine d’être pénalisés – et j’ajoute mentalement ce monsieur à la liste des plus gros rats à qui j’ai eu affaire.

– Bien sûr, Monsieur Horpert. Êtes-vous disponible maintenant pour que nous réglions ensemble les modalités d’envoi, ou souhaitez-vous que je rappelle plus tard ?

Une dizaine de minutes plus tard, nous en avons fini et je coupe enfin la communication. Le soulagement déferle dans mes veines. Il n’y a rien de mieux au monde que cette sensation : avoir subi une client insupportable pendant dix minutes et pouvoir enfin raccrocher.

17h25. Il me reste un dernier appel à passer, et pas des moindres.

– À nous deux, Madame Digoudi, marmonné-je dans mon casque.

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