10 - Panthère mécanique et chien dépressif
Madeleine
Qu’y a-t-il de plus gênant que de croiser son voisin de bon matin, alors qu’on l’a entendu s’envoyer en l’air la veille au soir – et qu’il le sait pertinemment ?
8h00. J’essaie de répondre à cette question, compressée par la foule, alors que le tramway zigzague entre les tours d’immeuble. Il y a encore du brouillard ce matin ; il arrive que le smog s’en aille dans la nuit, mais pas cette fois. Ça fait deux semaines qu’on n’a pas vu le soleil. Ni la pluie, d’ailleurs.
Je revois les yeux cernés du voisin, sa peau très pâle. Il a une peau de roux ; le contraste est violent avec ses cheveux noir charbon.
Arrivée devant Joylife, je me laisse emporter par la foule d’ouvriers ; nous formons une queue compacte et passons entre les gardiens et leurs Rottweiler 2.0. Je regarde les chiens, mon badge à la main, attendant que ce soit mon tour de pointer. Ce sont de gros modèles canins, féroces et parfaitement dressés. Ils halètent, tenus d’une main de fer par les gardiens, et leurs crocs de titane brillent d’une bave mousseuse. Joylife a acheté des animaux d’usine pour garder ses locaux : cette ironie me fera toujours rire. Les animaux sont les principaux concurrents des automates. Ils coûtent beaucoup moins cher, mais leurs gènes ultra-modifiés les exposent à toutes sortes de maladies et de dégénérescences.
Et puis, bien sûr, il faut les nourrir, les éduquer et ramasser leurs crottes, ce que plus grand-monde n’est prêt à faire, de nos jours.
Nous pointons tous à la queue leu leu pour pénétrer dans l’immense tour d’acier, puis nous dispatchons dans les ascenseurs. Bientôt, je me retrouve à mon poste, sur mon fauteuil moelleux, avec un gobelet de thé citron au goût chimique dans les mains.
8h15. C’est l’heure d’enlever mes lunettes, de quitter la vraie vie et d’enfiler mon casque. Pas mal d’appels m’attendent avant que je puisse faire ma visite avec Madame Digoudi. Une note automatique s’ouvre aussitôt sur mon écran. Appeler le cirque Pinder pour contrôle satisfaction.
Ah, c'est vrai. Les cirques commencent à s’intéresser aux automates : ils sont leur voie de secours dans un pays où dresser des animaux sauvages est en passe d'être interdit. Mais peu de cirques peuvent se permettre d’acheter des automates à dix ou vingt mille euros sans savoir dans quoi ils mettent les pieds. C’est pourquoi Joylife attend beaucoup de ce client, le premier circassien à avoir passé commande chez nous. Je revérifie le dossier : c'était une panthère avec des finitions entièrement mécaniques. Il paraît que le cirque l’a déjà intégrée à son spectacle, des collègues ont vu des affiches partout en ville. Les croquis des ingénieurs la montrent semblable à un robot d’un film de science-fiction, avec des diodes qui dessinent des motifs lumineux le long de ses flancs. C’est un autre niveau que Boîte de conserve ! J’aimerais bien la voir en vrai.
– Monsieur Gregorio, bonjour, je suis Madeleine du service client de Joylife !
Une fois n’est pas coutume, l’appel se passe très bien : le patron du cirque est très satisfait.
– Elle est incroyable, répète-t-il à plusieurs reprises. Vous avez fait un boulot extraordinaire. Nous l’avons appelée Sacha. Elle aime beaucoup travailler ; ça nous change de ces bougres de tigres. Il lui a suffi de deux semaines pour apprendre tous ses tours ! D’habitude, il nous faut des années de dompte pour en arriver là. Et puis, on peut la faire promener au milieu des enfants et la faire poser sur des photos sans aucun danger : vous pensez bien que pour nous, c’est un gros progrès. On ne peut pas faire ça avec une vraie panthère, haha ! Le public l’adore !
– Je suis ravie d’entendre ça, Monsieur Gregorio !
Je crois que mon ravissement s’entend vraiment dans ma voix. C’est rare d’avoir au bout du fil un client si parfaitement satisfait ! Avec espoir, je demande :
– Pourriez-vous nous envoyer des photos de votre spectacle avec Sacha ? Nous en aurions besoin à des fins d’archivage et de publicité. Si cela vous convient, bien sûr.
– Évidemment, évidemment ! Je ne peux rien vous refuser, Madeleine ! Je pense que nous allons vite vous recommander d’autres automates. Nous allons bientôt nous séparer de nos tigres, puis du reste des fauves. Nous allons repeupler la ménagerie avec des animaux mécaniques. Pinder, le cirque des automates ! Nous serons les premiers en France, je vous le garantis. Et je suis certain que nous rentrerons vite dans nos frais !
Lui aussi, son ravissement s’entend dans sa voix. Il entrevoit le futur des cirques de France, et j’imagine que notre automate lui ôte un poids immense des épaules. Fugacement, je me demande ce qu’il adviendra de leurs tigres naturels, mais je n’ai pas le droit de poser la question. Cela ne me regarde pas.
– Merci, Monsieur Gregorio. Je vous redonne mon adresse mail pour les photos ?
L’échange se termine vite, je conclus avec les formules d’usage. Pour une fois, je n’ai pas besoin de simuler la bonne humeur, et ça fait du bien. J’enlève vite mon casque et surveille le tableau numérique, au fond de la salle, qui expose notre classement : très vite, les chiffres évoluent sous mes yeux et je gagne des points. Je monte de trois rangs, déclassant mes collègues moins chanceuses.
– Yes ! YES !
Cette journée commence mieux que je ne l’espérais. Vite, je remets mon casque pour ne pas être pénalisée ; ce serait bête. Je reçois aussitôt un appel client. Ce matin, pas le temps de bayer aux corneilles !
– Bonjour, je suis Madeleine du service client de Joylife, que puis-je faire pour vous ?
– Bonjour, mademoiselle. Je vous appelle au sujet de Twix, notre chien…
Changement d'ambiance. Je me refroidis un peu : c'est une voix de femme entre deux âges, légèrement voilée. Par la tristesse ? Ou la fatigue ?
– C’est un automate que mon mari avait acheté chez vous… il y a bien huit ans.
Elle marque un silence. Nous devons toujours relancer la conversation le plus vite possible, donc je la presse un peu – même si je déteste ça.
– Très bien, madame, pouvez-vous m’en dire davantage ? Avez-vous rencontré un problème avec notre automate ? Malheureusement, s’il a déjà huit ans d’âge, il n’est plus sous garantie depuis un moment.
– Non, je… je sais bien… En fait…
Sa voix faiblit et je me demande d’un coup, horrifiée, si elle ne va pas se mettre à pleurer.
– Mon mari est décédé il y a deux semaines.
Mon cerveau s’arrête un instant de fonctionner. Mince. Que faire ? Que dire ? Je ne peux même pas lui tendre un mouchoir virtuel.
– Je… j’en suis désolée, madame. Je vous présente mes condoléances.
– Merci. Twix était vraiment son chien… et ce depuis huit ans. Il est… très affecté par la mort de mon époux.
Je fronce les sourcils.
– Affecté, c’est-à-dire ? Pouvez-vous être plus précise ?
– Il est amorphe et ne réagit plus à rien. Il ne joue même plus à la balle… Il reste assis dans un coin de la maison, sans rien faire.
Je n’aime pas ça. Cette histoire m’en rappelle une autre, qui date d’il y a quelques mois. Pourquoi est-ce que ce genre de choses me tombe toujours dessus ? La dame poursuit :
– Nous l’avons emmené au cimetière avec nous, pour lui montrer la tombe de mon mari. Il s’est couché dessus et n’a plus voulu en partir. C’est un modèle de dogue du Tibet, il pèse plus de quatre-vingt-dix kilos, alors nous n’avons pas réussi à le déplacer…
Cette fois, c'est tout mon visage qui se fronce.
– Vous voulez dire... Il n’a pas voulu obéir ? Est-ce que vous lui avez donné un ordre clair ?
La désobéissance est censée être impossible pour une IA ; je dis bien théoriquement car, depuis que j’ai Boîte de conserve en ma possession, je ne suis plus sûre de rien.
– Exactement, dit-elle.
Je sens qu’elle retient des sanglots. C’est terrible ; c’est la première fois que j’ai quelqu’un qui pleure à l'autre bout du fil, et je suis complètement démunie. Je ne pensais pas que ça pouvait être pire que de voir quelqu’un pleurer devant moi.
– Nous lui avons ordonné de se lever et de venir avec nous, plusieurs fois même, mais il n’a pas obéi. Pourtant, il a failli. C’était très bizarre… Chaque fois, il avait une sorte d’élan qui le poussait à se lever, mais il refusait pourtant. C’est comme si quelque chose bloquait… à l’intérieur.
Elle se tait un instant. J’imagine que depuis le décès de son époux, toute la famille a quelque chose qui bloque à l’intérieur ; et constater que leur chien est dans le même cas, malgré ses circuits neuraux artificiels, doit être difficilement supportable.
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Coucou ! Concernant la panthère du cirque, elle provient d'un de mes textes courts. Un texte dans un recueil que j'ai écrit il y a quelques années et qui tisse des parallèles avec ce roman (non seulement la panthère, mais aussi d'autres clins d'œils par la suite). Je le posterai un de ces jours pour que vous puissiez voir le lien :D

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