Chapitre 3 Thea
Un petit nuage blanc se forma dans l’aube claire lorsque Théa frappa ses mains l’une contre l’autre. Double nœud de huit vérifié, elle se lança dans la voie qui lui tenait tête depuis le début de la séance. Elle accrocha les premières prises, qu’elle connaissait par cœur maintenant, et dansa de l’une à l’autre avec souplesse. Le vent automnal la fit agréablement frissonner, lui redonnant assez de vigueur pour enfin passer le dévers qui la bloquait depuis une demi-heure. Théa frappa la petite cloche en haut de la voie et se laissa redescendre tranquillement par l’auto-belay. À nouveau sur ses pieds, elle vida sa gourde à l’effigie d’une montagne et se couvrit d’une serviette avant de se laisser tomber sur un rocher.
Elle avait trouvé ce mur d’escalade extérieur en faisant ses recherches avant son arrivée au CHU et, depuis, se faisait un plaisir d’y aller chaque fois qu’elle le pouvait. Le plus agréable était les matins comme celui-ci, où la fatigue musculaire éclipsait la fatigue de sa garde.
— Allez, une petite dernière et au lit.
Théa raccrocha sa ligne de vie et s’engagea dans une voie plus facile, simplement pour le plaisir de se hisser sans effort. Son esprit vagabonda avec autant d’aisance que son corps qui s’élevait en souplesse.
Elle était arrivée en orthopédie depuis environ dix jours, maintenant, et avait un bel aperçu du service. Si ses co-internes hommes étaient ce que l’on attend d’un orthopédiste, à savoir des ours à l’humour graveleux et misogynes, sa seule co-interne femme lui plaisait bien. Mathilde était une hors-filière de gynéco, de deux semestres son aînée, et avait un humour cynique à la Haroun: propre, net, et impossible à oublier. Les chefs étaient sympas aussi: en prenant de l’âge, les hommes avaient levé le pied sur l’humour gras tout en restant légers et fun; quant à Clémence Jaeberie, avec qui elle venait de faire sa garde, le feeling passait vraiment bien. Elle avait compensé sa petite stature par une grande gueule qu’elle savait ouvrir au bon moment.
Puis il y avait Céleste Morel. L’ice-bitch, la coincée, la reine des neiges. Chacun avait son mot à dire et les conseils pleuvaient: évite d’exister trop fort, reste loin d’elle ou elle va te détruire, n’hésite pas à la signaler, elle pousse les internes au suicide. Théa n’en croyait pas un mot. Ou du moins, il lui était difficile d’y croire complètement. Son frère était sourd et, grâce à lui, étudier les non-dits et le langage non verbal était une seconde nature. Morel avait une rigidité de posture qui respirait l’anxiété, et cette rigidité volait en éclats à la seconde où elle incisait un patient. Elle dévoilait alors une souplesse rapide et implacable, presque animale. Pour la jeune femme, cette dichotomie avait une autre explication qu’un rudimentaire « elle est glaciale et tarée ».
Il était sept heures du matin et Théa n’avait pas le sentiment d’avoir eu vingt-quatre heures de pause. Mathilde la regarda se frotter les yeux, puis souffla calmement:
— Ne t’inquiète pas, ici personne ne te jugera avant ta troisième garde. Après, on appellera ça du professionnalisme.
Théa se retint de rire et occupa ses mains avec le calepin posé devant elle. Les dossiers s’enchaînèrent et elle avait appris à repérer le dernier pour courir après Morel à la seconde où le chef de service clôturait le staff. Ce qui arriva immanquablement. La jeune femme se demanda si la cheffe ne souffrait pas d’une forme de claustrophobie. Elle pouvait observer ses avant-bras se tendre et ses poings se serrer jusqu’à blanchir au fur et à mesure que le staff avançait.
— Docteure Morel !
Comme souvent lorsqu’elle l’appelait, Théa avait le sentiment que la chirurgienne s’arrêtait juste avant de l’entendre.
— Le bloc a appelé, le premier patient est prêt à être intubé, je vais descendre.
— D’accord.
Théa n’attendit pas qu’elle se retourne… elle ne le ferait pas, de toute façon, et se dirigea vers les ascenseurs. Il s’agissait de sa septième prothèse de hanche et elle espérait bien que la chirurgienne lui laisserait un peu plus la main.
— Salut, Lorelline, ça va ce matin ?
— Ah, Théa ! Oui, ça va. C’est juste une journée Morel. Mais bon, avec toi, c’est moins pire.
— Je vais prendre ça comme un compliment, ricana Théa. Je vais commencer à préparer la table pendant qu’ils intubent.
Elle était déjà habillée et s’apprêtait à ouvrir une boîte de matériel lorsque Morel entra, ses bras nus lavés, tenus devant elle.
— Le patient est sous anticoagulants.
Théa remarqua que la question n’en était pas vraiment une: Morel connaissait son dossier.
— Oui, sous AVK, répondit l’interne d’anesthésie.
— Ils ont été arrêtés ?
— Oui, il y a 48 heures.
— 48 heures ?
— Euh… non, il y a cinq jours, comme le disent les reco…
Théa pinça les lèvres. L’interne n’avait pas pris le temps de vérifier, et son ton… et bien.
— Réveillez le patient. Je refuse de l’opérer dans ces conditions. Raymond, les internes font des erreurs, mais là tu as choisi la facilité.
Morel attrapa son téléphone pour prévenir le cadre de bloc de la modification d’organisation et sortit, le regard de Théa lui collant le dos.
— Putain, Ray, tu fais chier, t’aurais pas pu te taire ! s’agaça l’IADE. Avec les caprices de l’ice-bitch, on va finir plus tard…
— C’est embêtant que la priorité de l’infirmier anesthésiste soit son confort plutôt que la sécurité du patient, s’énerva Théa.
La jeune femme n’attendit pas de réponse et sortit elle aussi. Il y aurait bien une heure de battement avec le changement inopiné de patient; elle ne la passerait certainement pas au café avec les anesthésistes comme elle le faisait parfois.
De retour chez elle, dans sa salle de bain grande comme une boîte à chaussures, Théa se perdit dans le filet d’eau qui lavait la magnésie de ses mains. Elle se rappela le commentaire que Morel lui avait fait le premier jour et s’en amusa. La « reine des glaces » était assez attentive pour remarquer qu’elle faisait de l’escalade. Assez juste pour ne pas incendier un interne qui avait fait une erreur qui aurait pu les mettre sacrément dans la merde. Un sourire courba ses lèvres, puis s’effaça lentement. Désormais, elle vérifierait tout. Pas pour prouver quelque chose. Pour ne jamais offrir à Morel l’occasion de serrer les dents.
La sonnerie de son téléphone l’arracha à ses rêveries. Mathilde.
— Ouais ?
— À quel point t’aimes ton lit ?
— Autant que toi, je pense.
— Parfait. Je sais au moins à quel point ça va te faire plaisir de faire la garde de demain.
— Quoi ?!
— Regarde tes mails.
Théa s’empressa d’ouvrir l’application et constata que Morel exigeait sa présence pour remplacer Basile, qui avait un empêchement.
— Fais chier…

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