Chronique d'un jour banal au parc
Le mois dernier, je suis rentré au pays.
Je voulais profiter de quelques jours de vacances et eus la soudaine envie de venir me ressourcer dans mes terres. A peine arrivé, mes pas me dirigèrent vers le parc, ce carré de terre battue parsemé de mauvais gazon tâché de jaune, de pissenlits et de chiendent. Un parc comme il en existe partout, dans les villages et les villes, laissé aux affres du temps et que la politique communale tardait à revitaliser, par paresse ou par manque de moyens, voire les deux.
Hier comme aujourd’hui, le parc restait prisé des habitants. Pendant que les jeunes mamans, qui y emmènaient leurs gamins, se racontaient leur cancan quotidien de mères au foyer, les marmots couraient dans tous les sens, jouant au foot ou aux policiers et aux voleurs. On trouvait aux abords du parc de nombreux témoins de ces scènes de jeu : les petits vieux, à la peau fripée et tannée par la vie, ainsi que quelques clochards stigmatisés par leur état, aimés uniquement de leurs compagnons canins.
A l’heure de la sortie du collège ou durant les congés scolaires des bandes d’adolescents envahissaient le parc. On les voyait par petits groupes, écoutant de la musique, parlant fort et s’échangeant quelques cigarettes et leurs premiers baisers. Ils s’installaient çà et là, insouciants et indifférents au monde extérieur.
En arrivant au parc, je tombai nez à nez sur mon pote d’enfance, Manu. Il était assis sur le banc où je l’avais vu, dix ans auparavant, exactement dans la même posture : la jambe gauche croisée sur le genou droit, la tête penchée en arrière, absorbant le soleil, son bras droit pendant derrière le dossier du banc, tandis que sa main gauche tenait une canette de bière. Il n’avait pas changé, l’ami Manu. Il portait la même barbe de trois jours, ses joues creuses faisaient ressortir ses pommettes toujours aussi saillantes et brillantes. Le col de sa chemise canadienne était relevé et son froc délavé semblait toujours aussi trop grand.
C’était un moment on ne peut plus étrange.
Manu semblait avoir été téléporté trois mille six cent cinquante jours dans le futur. Je saluai mon ami. Il leva ses yeux bleus vers moi et me dit, comme si on ne s’était quittés qu’il y a à peine dix minutes auparavant :
- Frantz ! Hey, qu’est-ce que tu racontes ?
Je me lançai avec fierté dans de grandes explications…
- Eh bien Manu, j’habite à l’étranger maintenant et je travaille pour une banque. Je peux te dire que ça ne marche pas trop mal, tu sais. Je me suis marié ! Marie est la merveilleuse mère de Jeanne, notre fille.
Manu me laissa l’impression de n’écouter que d’une seule oreille et me répondit du tac-au-tac :
- Ouais, c’est bien ça. Mais dis-moi, pourquoi on ne te voit plus dans les parages ?
On avait fait les quatre cents coups avec Manu, dès notre plus tendre enfance. Nous étions cul et chemise, dans tous les coups ; même dans tous les coups fourrés. Ensemble, pour faire l’école buissonnière. Ensemble, pour faire le boxon dans la salle de classe. Ensemble pour chahuter nos camarades dans la cour de récré. Plus tard, pas un ne prenait une cuite sans l’autre. Nous draguions ensemble les filles dans les soirées et, si l’un de nous n’avait pas pécho, nous restions solidaires. Mes yeux pétillaient de tous ces souvenirs furtifs. Manu avait l’air absent et je lui répétai une deuxième fois :
- Je viens de t’expliquer, Manu. J’habite à l’étranger depuis plusieurs années, je travaille dans le secteur bancaire et je me porte pas mal. Et puis je me suis marié ! Marie est la plus merveilleuse amante et la maman de notre fille Jeanne.
Mon interlocuteur me regarda d’un air ébahi.
- Frantz… mon cher François. C’est bien intéressant ce que tu me dis là. Mais est-ce si important ? Dis-moi, Frantz, pourquoi je ne te vois plus dans les parages ?
Je restais interloqué et coi. Aucune explication ne me venait, mes cordes vocales restèrent aphones un court instant. Enfin, je balbutiai :
- Mec, j’ai fait des milliers de kilomètres pour revenir au bercail et profiter de quelques jours de vacances… Dis-moi, est-ce que tu vois encore quelques-uns de nos potes d’autrefois ? Niko, Seb, Michka, Antonin ?
- Pff, bah nan ! Quand bien même je les verrais encore, ils sont tous devenus d’ennuyeux maris ou tontons gâteux…
Il bailla bruyamment, bu une gorgée de sa bière et retint comme il put un rot. Il sourit en me regardant avec ses yeux gris, mi-clos. Son haleine florale et maltée chatouillait déjà mes narines, tandis que je me dépêchai d’organiser la fin de ce dialogue insignifiant.
- Bon. J’dois me casser. On a organisé une petite fête de famille. Adieu.
- O-kay. À un de ces quatre, alors !
Manu bascula sa tête vers l’arrière et reprit sa pose.
Comment était-il possible de n’avoir rien de plus à se dire après toutes ces années ? Je crois que ma chemise avait été trop souvent lavée et repassée. Usée et râpée, elle avait perdu sa blancheur d’antan. A force de poser son cul sur ce banc, les côtes du velours de son futal étaient aplaties, râpées et trouées aux endroits stratégiques où l’ischium de Manu rencontrait son saint siège. Nous nous quittâmes, vaquant chacun à nos occupations respectives.
La Terre pouvait continuer de tourner, autour d’elle-même, autour du soleil, au gré des saisons, quelque part dans la Voie Lactée. Le jour et la nuit, les pandémies de covid, les grippes aviaires ou porcines, les guerres, la paix, rien ne semblait exercer une influence sur Manu. Je me disais que, dans dix ans peut-être, je le reverrais, statufié sur ce banc, avec sa bière fraîche et son éternelle insouciance. De son côté, Manu devait se dire que j’avais bien changé et étais devenu, moi aussi, un des ces ennuyeux types qu’il avait évoqués plus tôt.
Manu, ce moins que rien, comment a-t-il pu devenir un personnage si pathétique ?

Annotations
Versions