La troisième voie
C’était une arène.
Elle n'était faite ni de sable ni de pierre de taille, mais d'un bitume fêlé où s’éteignaient les rires. Un immense vacarme des cris d'alarme, des jurons, des promesses de mort, et là s’en fut assez.
Assez de ces mots, assez de ces gestes, assez de ces regards méprisants. Alors que dix ombres se détachaient des murs, une meute sans visage mue par cette haine stupide, celle qui naît de l'ignorance et se nourrit du nombre m’entourais.
Persuadés comme à l'accoutumée qu'il pourrait me prendre mon bien pour montrer leur supériorité, ils avançaient, ricanant de ma solitude, sous le regard de pierre des hautes fenêtres de l’administration.
Des tours d’ivoire d'où ne tomberait aucun secours. Les maîtres des lieux avaient détourné les yeux depuis longtemps, laissant ces gamins dicter leur loi. Au centre, j'étais seul, car aucune aide ne viendrait de mes camarades. Il n’y avait encore que peu de courage dans les cœurs de ces enfants. Et qui serait venu ? Après tout dans mes veines coule un sang double, un alliage que les sots ne sauraient nommer, condamnant son existence même. Pour les uns, j'étais l’étranger, pour les autres, le résultat odieux, de ce que leur dieu condamne, interdit, cette notion de Dieu qui se nourrit de leur ignorance.
Pour moi, ce qui est visible, ce qui est connu, est minuscule comparé à ce qui ne l'est pas. Mais pour eux, j'étais différent, et à cet âge ingrat, à l'intérieur de ces bâtiments, la différence devait être éradiquée. Même les enfants peuvent se haïr au point qu'ils se traitent de démons les uns les autres, et qu'ils nient la nature interne des choses.
Et moi aussi, à cet instant, au fond de mon cœur, au moment où il voulurent me racketter, je voulais les voir souffrir sans frémir, j’aurais même considéré cela comme un service rendu à l'humanité.
Alors je fis ce qu'aucun ne n'aurait pensé, je rompis le cristal de la peur, et au milieu des clameurs, et des gémissements, je chargeais. Je savais que je ne pouvais les battre. Tous plus grands, plus âgés, et bien trop nombreux. Alors je prendrais lui, mon bourreau. A cet instant je ne réfléchissais plus. Malgré mes motifs, mes raisons de me défendre, je ne voulais pas devenir une de ces terribles légions de fous. Pourtant le chaos aveugle a aussi sa raison d'être. Fermant le poing, transformant ma main en une masse d'armes je frappai.
Mon bourreau sentit le froid de l’acier contre sa paume. À mon doigt brillait une chevalière massive, forgée dans un atelier, par les mains calleuses de mon père. A cet instant j'étais comme le héros de mes livres. Ce n’était pas un simple bijou pour moi, mais une pièce d’armure. Un blason y était gravé avec une précision d'orfèvre : une imagerie légendaire rappelant les sages de l’École du Micro d’Argent. Le choc fut brutal. La chevalière rencontra la mâchoire de mon oppresseur. Je jetais toutes mes forces dans un combat qui dans mon esprit résonnait comme le fracas de boucliers qui se brise sur un champ de bataille.
La réalité était moins glorieuse, je prenais plusieurs coups de la part des autres, et ma technique si l’on peut la nommer ainsi laissait clairement à désirer. Je ne savais pas comment frapper, bouger, mais le courage lui, était là, intact. Le premier geste de courage de l’enfant que j’étais, et dans ma tête résonnait seulement “Quoi qu'il ce passe tu ne lâchera pas !”
Je ne frappais pas par plaisir, ni par goût du sang. Chaque coup était une phrase dans un plaidoyer pour ma survie. Car si je baissais les bras, ce calvaire d’un an ne prendrait jamais fin. Et puis soudain tout bascula, le sceau d'argent agrippa la lèvres, et déchira la peau jusqu'au bas du menton. C'était une justice de fer, sauvage et nécessaire.
Comme un gong final, la sonnerie retentit enfin. Autour, la foule des écoliers observait la chute de la petite brute de la cour d'école. Et la joie, la joie réelle, la joie l’emportait. J’éprouvais une joie qui était encore, probablement, supérieure à tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Je n'avais pas fier allure. J’avais reçu bien des coups, et pourtant, je voyais cela comme une victoire éclatante. Je n’avais pas plier le genoux. J’étais debout.
Je savais qu'en cet instant, je ne défendais pas seulement mon corps, mais mon droit à la paix. Je me suis battu ce jour, pour n'avoir plus jamais à lever la main demain. Le souffle court, ma chevalière rougie, était la preuve de mon existence. Je levais les yeux vers les fenêtres closes de la direction. Ils ne m’avaient pas aidé, mais ils ne pouvaient plus m'ignorer. Ce jour là fut le jour d’une décision vitale. C'était décidé je n'avais pas à choisir une voie ou l'autre, je n'ai pas à suivre ce que l'on m'imposait. J'avais tracé une troisième voie. Ma voie. Tel était mon idéal de noblesse. Le courage ne coule pas dans les veines, mais naît de la manière dont nous conduisons nos vies.
Aujourd'hui encore je n'arrive toujours pas à m'ôter cette idée. Etait-ce cette même différence pour laquelle des hommes se mettent en pièces? Cette force aveuglante qui nous pousse à nous détruire, est-elle la création des hommes eux-mêmes. Des hommes qui se trouvent jetés les uns contre les autres pour des raisons qu'aucun ne pourrait réellement expliquer, des hommes liés par le plus pur accident: la naissance, la géographie, un dieu, le destin ?

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