Barbarie nautique

6 minutes de lecture

C’était le deuxième jour de mer. Dans la nuit, le Tribordeur avaient passé, tous feux éteints, Kourou, colonie de sinistre réputation, puis les îles du Salut. Au petit matin, il avait croisé l’embouchure du Sinnamary. Il progressait toujours vers le nord-ouest et l’estuaire du Maroni, sous un ciel limpide et un Soleil accablant. La jeune Ambroisine ne quittait pas le pont, tentant de se rafraîchir avec un éventail, tandis que sa fidèle dame de compagnie lui tenait toujours aussi stoïquement son ombrelle. Ces hommes de main prenaient également l’air, sans toutefois quitter leurs précieuses carabines à répétition. Près de la timonerie Charlotte observait le fameux monsieur Tribois, qui lui avait fait si forte impression. Il ne la laissait pas indifférente car son teint mat, sa stature musclée et son air sûr de lui n’étaient pas pour lui déplaire. Le gaillard restait cependant difficile d’accès.

Cependant, d’autres préoccupations requéraient l’attention de la jeune capitaine : la région était réputée pour sa pauvreté et l’inclination de ces habitants pour la rapine, activité pour laquelle ils manifestaient une certaine hardiesse. L’officière avait ainsi préféré poster une vigie, pour assurer une meilleure surveillance du littoral. Le haut mat, vestige d’une époque révolue où le vent dictait sa loi sur la navigation, offrait pour cela un excellent point de vue. L’homme de quart, un mastodonte créole, vint rapidement confirmer le mauvais présentiment qu’elle ruminait depuis le lever du Soleil. En entendant le guetteur, elle courut sur le pont pour se retrouver à l’aplomb du nid-de-pie :

— Cabitène ! Sa Bato-la pézé bo d’annou ! cria le créole en pointant son doigt vers bâbord.

La jeune femme pointa ses jumelles dans la direction qu’il indiquait. Elle n’eut pas beaucoup de recherche à faire pour repérer une embarcation. La coque en bois peu engageante environnée d’écume laissant présager que les roues à aubes tournaient à plein régime, une voile rapiécée au bout d’un mât dénué de pavillon dissipait tout malentendu possible : il s’agissait de pirates. Ils devaient certainement utiliser du charbon de bois, moins énergétique que le précieux coke de la compagnie, mais la prudence commandait de ne pas s’y fier, ni à l’aspect vétuste de l’embarcation.

— Aux postes de combat ! hurla Charlotte.

Alors qu’elle se dirigeait vers sa passagère, la cloche retentissait et les marins s’activaient en tous sens pour rejoindre les deux petits canons, montés sur affût à crinoline, à la proue et la poupe. La présence des deux femmes à l’entrée de l’écoutille semblait poser quelques problèmes pour amener les munitions et les armes. En plus de les rendre visibles, cela leur conférait une vulnérabilité dont la louve de mer se serait bien passée.

— Rentrez dans la cale ! leur commanda-t-elle.

— Oh je vous en prie ! je vais être malade ! protesta Ambroisine, la mine renfrognée.

— Ça vaudra toujours mieux que d’vous faire escoffier ! En plus, vous gênez !

Ce faisant, elle empoigna l’enfant gâtée par le col de sa robe, pour la forcer à descendre dans la cale.

— Mais pour qui vous prenez-vous pour me toucher !

— C’est mon navire, alors toute future duchesse d’Solmignihac qu’vous êtes, j’reste la seule maîtresse à bord. Saquiez-vous d'là !

La jeune passagère obtempéra en maugréant, suivie par sa servante bien plus empressée. Charlotte se dirigea ensuite vers la timonerie où un mousse lui présenta son ceinturon, qu’elle boucla presque mécaniquement. Elle prit à peine le temps de réajuster l’étui de son révolver, mais elle vérifia toutefois qu’il était complètement chargé. À l’aide du transmetteur d’ordre Chadburns, elle commanda la pleine puissance ; puis elle observa à nouveau l’assaillant. La jeune capitaine espérait semer ses poursuivants, grâce à sa puissante machinerie.

— Cap’taine, pièce une et deux prêtes à ouvrir le feu à vos ordres, rapporta Léonnidec.

— Ils sont encore trop loin. Attendez un peu.

Soudain, un bref éclat lumineux apparut à la proue du navire pirate. Il fut suivi d’un sifflement lugubre, puis d’un geyser d’eau marron auréolé d’écume blanche. Sur le pont, tout le monde avait rentré la tête en s’attendant au pire.

— Tri mil c’hast ![1] C’est vraiment pas passé loin ! jura le maître d’équipage.

— Léonnidec, faîtes tirer les pièces 1 et 2 : ces fumiers vont voir de quel bois j’me chauffe ! ordonna Charlotte. Le Guerrec, paré à virer sur bâbord sur mon ordre.

— Sur bab… ? s’étonna l’homme. Paré, capitaine, se ressaisit-il rapidement, en voyant l’œillade que sa supérieure lui lançait.

En temps normal, Charlotte aurait viré sur tribord, vers l’assaillant pour l’intimider. Mais avec sa précieuse passagère, elle savait qu’elle ne pouvait pas prendre de risque. Leur salut résidait dans la fuite… ou dans un coup heureux de l’artillerie de bord. Mais la seconde solution paraissait plus hypothétique. L’un après l’autre, les deux petits canons tonnèrent et, comme elle l’avait prévu, leurs projectiles ratèrent la frêle embarcation de bois.

— À bâbord toute ! hurla la capitaine.

— À bâbord toute ! répéta Le Guerrec en faisant tourner vigoureusement la barre.

— Rechargez pièce n°2 ! commanda ensuite l’officière.

— Pièce n°2, rechargez ! répéta Léonnidec d’une voix ferme.

À la poupe, un matelot enfourna un nouvel obus avant de refermer d’un geste sec la culasse du canon. Le canonnier, l’œil rivé à sa lunette de visée, manœuvra ensuite une manivelle pour faire pivoter la bouche à feu sur son affût. En arrière, un second aide manipulait un calculateur à engrenage pour connaître le pointage en site. La distance ne se creusait que peu ; il fallait surtout corriger par rapport au précédent coup. Le regard fixé sur l’objectif, les trois artilleurs attendaient, déterminés. Le plus gradé avait informé qu’ils étaient prêts et scrutait Léonnidec dans l’attente de l’ordre de tir. Un second projectile manqua de peu le Tribordeur. Il fallait réagir car la fuite éperdue semblait compromise.

— La barre à zéro et feu ! commanda Charlotte, tout en actionnant le transmetteur pour faire réduire la vitesse.

Le bras de son maître d’équipage s’abattit. Une nouvelle détonation claqua et l’obus explosa près d'une des roues à aubes, projetant, en plus des paquets d'eau boueuses, des éclats de métal et de bois. La jeune femme exultait en constatant les dégâts dans ses jumelles. Mais le bandit ne semblait vouloir stopper... ou peut-être se sentait-il pousser des ailes pour jouer le tout pour le tout.

— La barre à tribord sur dix degrés, commanda-t-elle tout en continuant d’observer les pirates.

Ces derniers n’étaient pas décidés à abandonner la lutte. Sans doute son gouvernail lui permettait-il de compenser les bris du propulseur touché. Un troisième coup de canon partit de la proue du navire pirate. Grâce à la manœuvre exécutée rapidement, le projectile rata une nouvelle fois sa cible ; mais cela échauda la capitaine. Son sang battait dans ses tempes. Bien qu’elle aurait pu quitter la scène, en louvoyant aléatoirement pour déjouer la visée des flibustiers, elle préféra leur régler leur compte. Elle sortit à nouveau de la timonerie et commanda la préparation d’un nouveau tir.

Les deux départs secouèrent le navire. Un premier geyser d’eau et d’écume marqua un échec. Il fut suivi d’une détonation, accompagnée de débris. Dans ses jumelles, Charlotte vit clairement, la coque se couper en deux. La partie comportant la chaudière coula rapidement à pic dans les eaux brunes et bouillonnantes. L’avant mit plus de temps, comme si les brigands voulaient opposer une dernière résistance. Mais le poids du canon finit également par l’entraîner par le fond. Il n’y eut bientôt plus que des débris épars et quelques survivants appelant à l’aide ou cherchant à s’agripper à une bouée de fortune. Ils feraient le bonheur des requins.

— Bien joué ! complimenta l’officière avec satisfaction.

— Bravo les gars ! Allez, remettez-moi tout ça en ordre et fissa ! continua le maître d’équipage.

Sur le pont, les mousses s’activaient pour ranger les caisses de munitions, tandis que les artilleurs nettoyaient les fûts des canons, graissaient les culasses, avant de les bâcher pour éviter que les embruns n’y entrent et ne les corrodent. Les autres hommes ramenaient les fusils à l’armurerie avant de rejoindre leur poste. Restée seule avec son timonier, Charlotte commanda la manœuvre pour un retour sur la route initiale. Ses ordres secs et brefs tentaient de masquer l’émotion dont son cerveau bruissait encore et la tristesse qui tentait de percer sa carapace. Elle détestait devoir couler un bateau et préférait largement dissuader ses agresseurs par des manœuvres hardies. Elle n’avait donc pas commandé la mise à mort des flibustiers ni l’abandon des rescapés de gaité de cœur. Mais son équipage n'en devait rien savoir. La solitude du commandement s’imposait cruellement à elle.

[1] Trois mille putains !

Annotations

Vous aimez lire Romogolus ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0