Un long fleuve tranquille

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Là-haut, c’est une bille incandescente, une goutte de matière en fusion chauffée à blanc et prête à s’écouler. Elle vous irradie de ses rayons, autant de lames prêtes à vous transpercer. Au sol, c’est un marteau qui vous bat contre une enclume invisible. Sa chaleur et sa lumière vous assomment, ramollissent votre corps et votre esprit. Elles vous enserrent tel un étau qui, peu à peu, vous étouffe et vous broie. Ça cogne dans les tempes comme si votre boîte crânienne allait exploser. Le forgeron des Enfers ne fait cependant rien de vous : il vous annihile, tout simplement. Le fleuve n’est pas votre allié : il ne vous offre aucun abri. Pis ! il est votre ennemi, car sa surface réfléchit les milliards de dards de l’astre solaire. Insidieusement, sans que ne vous en rendiez compte, ils défient les rebords de votre chapeau et vous brûlent la peau. Le Soleil, ici, est un diable. Il est haut dans le ciel et empêche la forêt de vous procurer le répit d’un peu d’ombre. Vous ne pouvez pas lui échapper. Car sur le bateau, rien n’est prévu ; pas même une tonnelle démontable : elle gênerait la vue du barreur.

Sur le bateau, les passagers luttaient comme ils le pouvaient. Sous l’ombrelle, Ambroisine essuyait son front avec sa cravate, quelle avait dénouée. Gisèle, le visage rouge et luisant de sueur s'éventait comme elle pouvait avec sa main libre. De son côté, Charlotte plongeait régulièrement son casque colonial dans l’eau et mouillait sa vareuse de toile. Seul Tribois restait stoïque ; on eût dit qu’il avait vécu toute sa vie sous ce climat.

Malgré la fournaise, la longue embarcation de près d’une dizaine de mètres glissait sur l’eau, comme un patin sur la glace. Stoïques, endurcis par les années de pratique, les piroguiers pagayaient en rythme, sans rechigner à l’effort. Ils ne donnaient d’ailleurs pas l’impression d’en faire, ni de ressentir la moindre fatigue. Pourtant, leurs dos nus étaient constellés de sueur. Ces petites perles saumâtres brillaient au Soleil comme les écailles d’un poisson et attiraient les insectes assoiffés. Leurs têtes n’étaient protégées que par leurs longs cheveux crépus, regroupés en courtes dreadlocks. À intervalle régulier, leur ustensile, une planche de bois sculptée en forme de fer de lance, balayait l’onde et propulsait l’embarcation. De temps à autre, le barreur donnait des ordres incompréhensibles par ses passagers à son takariste, situé à l’avant.

De part et d’autre, la rive défilait, presque uniformément verte. Après l’île aux Lépreux, le convoi avait contourné puis longé celle de la Quarantaine, puis l’île Portal, la seule abritant quelques habitations, principalement de petites exploitations agricoles. Elle masquait le camp de la relégation de Saint-Jean, dernier endroit densément habité. Ensuite, les rives s’étaient faites plus désertes. Partout une forêt luxuriante et bruissant de nombreux cris d’animaux. Cette maudite sirène vous appelle, vous séduit. Elle vous promet le parasol de sa canopée et sa fraîcheur. Mais c’est un piège mortel. Elle n’est qu’un monstre maléfique et sournois, prêt à vous engloutir pour toujours. Cette jungle n’est qu’un compact fouillis inextricable de troncs, d’arbustes, de lianes et de racines aériennes. L’empilement se fait dans les trois dimensions : les uns cherchent la lumière et se dressent avec espoir vers l’azur. Les autres, ivres ou repus, parfois terrassés par le poids des années ou un hôte indélicat, s’affaissent, entraînant leurs voisins dans leur irrémédiable chute. S’enfoncer dans cet océan de verdure, c’est comme plonger dans les eaux troubles du Maroni : vous ne retrouverez jamais le chemin de la surface. La forêt donne - le bois, les plantes médicinales, des animaux… - mais ce qu’elle prend, elle ne le rend jamais.

De temps à autre, un village bosch se nichait au confluent d’une petite rivière. Tous se ressemblaient : des carbets aux toits de palmes et des huttes carrées en bois, aux portes peintes d’étranges symboles colorés. Le guide expliqua qu’il s’agissait de tembe, des peintures à la signification connue de leur seul créateur mais censées protéger l’habitat des mauvais esprits. Les femmes, les seins nus et la taille ceinte d’un pagne, étaient occupées à travailler leurs abattis, de petits champs noirâtres gagnés sur les bois. Pliée en deux, portant parfois un bébé, elles raclaient le sol, déterraient des tubercules, récoltaient le riz ou des ananas. Sur les berges, les enfants, dans leur plus simple appareil, courraient après les bateaux, comme s’ils voulaient s’y embarquer pour fuir un environnement trop restreint pour leurs rêves et leur curiosité insatiable. D’autres, le ventre gonflé, les regardaient passer avec un regard vague.

— Mon Dieu ! s’exclama Ambroisine. Voir ces gens vivre dans une telle simplicité et un tel dénuement me rappelle la querelle entre Rousseau et Voltaire à propos de l’état de nature !

— Comment oublier Paul et Virginie, du grand Bernardin de Saint-Pierre, Mademoiselle ?! objecta Gisèle.

— Ce merveilleux roman ! D’autant que l’île Maurice ressemble en tout point à ce pays.

— C’est logique, elle est un peu plus haut sur l’fleuve[1], intervint Charlotte.

— Qu’est-ce que cette histoire encore, capitaine ? Nous parlons de l’ancienne Île de France, dans l’Océan Indien. Cessez de croire que tout tourne autour de votre petit monde étriqué !

— Ah ! Au temps pour moi… Et c’est qui, ça, Voltaire, Rousseau et machin d’Saint-Pierre ?

— Ce sont de grands philosophes du XVIIIe siècle. Le siècle des Lumières, ça ne vous dit rien ?

— Non, j’connais qu’le siècle des prodiges, le nôtre, celui où la machine à vapeur doit libérer l’homme de...

— Décidément, vous êtes pathétique ! Comment avez-vous pu atteindre un tel grade avec une culture aussi ridiculement faible ?

— J’ai passé l’exam’ et j’ai été r’çue…

— Et vous n’avez pas usé de… Oh mais non, suis-je bête, vous n’en avez aucun !

— Aucun quoi, Mad'moiselle ?

— Aucun charme ! Regardez-vous, fagotée comme un sac de jute !

— Oui ben, au moins, j’ai pas l’air d’une exploratrice d'salon ! Mon habit va pas s’déchirer à la première occas’.

— Rassurez-vous, le mien non plus ! Il a été conçu sur les conseils de Monsieur Quatermain en personne.

— Dans c’cas, je m’incline ! ironisa Charlotte, avec un sourire moqueur.

— Oui, vous faîtes bien ! commenta la chaperonne.

— Oh toi, la gribiche, on t’a rien d’mandé !

À l’arrière, Tribois avait jusque-là été tenu à l’écart de la discussion. Lorsque sa patronne avait évoqué l’accoutrement de Charlotte, il avait frémi de peur qu’on ne le prît à témoin. Les récentes sensations éprouvées lorsqu’elle s’était endormie sur la tête ses jambes le faisaient douter. Il aurait été mal à l’aise de devoir choisir qui privilégier. Mais il sentait à présent qu’il devait intervenir avant que les esprit échauffés n’en vinssent à provoquer une catastrophe.

— Bon d'la ! Ça suffit, vous m'cassez les oreilles, à vous jaspiner comme des chiffonnières ! maugréa-t-il.

— Oh vous, la brute épaisse, on ne vous a pas sonné ! répliqua la gouvernante.

— Eh, la vieille chavoche , fais pas ta dégarcilleuse et reste à ta place de p’tite suiveuse, tu veux !

— Si vous croyez que vous m’impressionnez !

— Non, Gisèle, pour l’amour de Dieu, restez en plaaa… !

Ambroisine n’eut pas le temps de terminer sa phrase, qui se conclut dans deux énormes splash et autant de geysers d’eau . Avec la vivacité d’un grage[2], la chaperonne s’était dressée pour dominer l’homme de main. Mais l’embarcation avait alors été engagée dans un dangereux roulis. Déséquilibrée, la grosse femme était tombée à l’eau, suivie par sa patronne qui avait tenté de la retenir. Les piroguiers se mirent à hurler en voyant l’eau se rapprocher, tandis que Charlotte et Tribois se cramponnaient au rebord, le cœur battant la chamade. Alors que les pagayeurs et Abigisio luttaient pour stabiliser leur engin, l’officière ôta son casque, se leva, défit la boucle de son ceinturon et plongea.

Remontée à la surface, la capitaine observait le spectacle avec dépit. Les têtes des deux femmes oscillaient à la surface de l’eau. Leurs bras la battaient énergiquement, en provoquant force éclaboussures. Vers Saint-Laurent, l’équipage de la seconde pirogue poussait des cris et forçait l’allure pour se rapprocher des lieux du désastre. Mais où était Tribois ? Il contemplait la scène avec effroi et sidération.

— Bernique, kik tu fous, molache ?!

— J’sais pas nager !

C’était la meilleure ! Mais pas le temps de s’appesantir. Elle devait maintenant faire vite. Ambroisine et sa dame de compagnie appelaient à l’aide. Le désespoir et la peur se lisaient dans leurs yeux. Mais Charlotte ne pouvait en sauver qu’une à la fois : elle décida de se porter vers Ambroisine. Elle s’approcha dans son dos et l’agrippa par la taille et tenta de la rassurer. Avec difficulté, elle la traina vers le bateau. Les gestes désordonnés de sa comparse, mais aussi le poids de leurs vêtements mouillés, ne l’aidaient pas. Ses brodequins aussi l’empêchaient de nager efficacement. Heureusement, les hommes restés à bord pagayaient pour rapprocher le plus vite possible la pirogue des deux demoiselles en détresse. Abigisio et Tribois aidèrent ensuite à faire remonter la naufragée à bord.

Une fois la victime hissée en sécurité, l’officière se retourna pour secourir sa comparse. Hélas, elle n’était plus là. En face, sur la deuxième embarcation, le takariste désigna des cercles concentriques d’où éclataient des bulles. Ni une, ni deux, elle se précipita vers l’endroit et disparut sous l’eau. C’était peine perdue. Le limon en suspension limitait sa visibilité à quelques centimètres seulement : bras tendus vers le fond, elle distinguait à peine ses coudes. Et Gisèle était invisible, tout comme d’autres bulles. Charlotte persévéra. Toutefois, si elle continuait, elle risquait de ne pas retrouver le chemin de la surface. La rage au cœur, elle abandonna la pauvre femme à son sort et se dirigea vers le disque lumineux situé au-dessus de sa tête.

— Gast ! jura-t-elle en sortant la tête de l’eau. Par toutes les inventions de Watt, que malhue !

Elle refusa d’abord la main que son camarade lui tendait. Mais, elle se rendit vite compte que ses forces ne lui permettaient pas de sortir de l’eau sans assistance. À contre-cœur, elle fut obligée de céder. Les vêtements encore dégoulinant, ses cheveux blonds collés sur son visage très pâle, l’aristocrate l’interrogeait d’un regard où l’inquiétude le disputait à la peur. Charlotte n’avait pas les ressources pour lui donner la moindre explication. Elle se contenta de secouer tristement la tête, les yeux baissés. Tribois se sentait penaud navré ; il lui posa une main amicale sur l’épaule. Par reflexe, elle la balaya en grognant. Il en fut contrit et se renfrogna.

De son côté, Ambroisine explosa en larmes. Abigisio tenta de la consoler, relayé ensuite par l’officière. Aucune parole ne pouvait venir à bout de ce chagrin. De guerre lasse, chacun plongea dans ses pensées et se mura dans le silence. L’aristocrate finit par les rejoindre, après quelques ultimes hoquets. Dans cette ambiance pesante, les heures défilèrent, interminables. Seuls les piroguiers restaient étrangers à la douleurs. Leurs pagaies rythmaient le temps de façon monotone.

La Forestière finit par apparaître. Ce camp du bagne avait une sinistre réputation. On y mourrait plus facilement qu’ailleurs : la faim et les maladies bien sûr, mais aussi la jungle avec ses nombreux dangers et le travail, dur et pénible. C’est pourtant là qu’on passerait la nuit, dans un carbet réservé aux gens de passage.

[1] Il existerait, ou aurait existé, une île Maurice sur le fleuve. Un hydravion français s’y serait écrasé en 1922 en tentant de relier la capitale de la Guyane hollandaise.

[2] Ce terme regroupe plusieurs espèces de serpents venimeux de la sous-famille des crotales.

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