Une pause dans la civilisation

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Le convoi avait rejoint la capitale aluku. La ville où le peuple Boni s’était historiquement installé, était située après les abattis Cottica, un long affleurement rocheux, parcouru de nombreux filets d’eau torrentielle. Le nom de cette zone de rapides venait directement de l’agglomération. Comme au saut Bonidoro, il avait fallu jouer des muscles et se brûler les mains à force de tirer les pirogues à la corde. Mais ensuite, le fleuve était redevenu calme. Deux heures de navigation après le village mythique, on arrivait à un point de contrôle français, situé sur l’île Assissi.

Ce poste, le plus important de la Guyane occidentale, était installé au milieu d’un village bosch, dont les habitations étaient montées sur pilotis. Fort d’une douzaine d’agents, il abritait le chef du secteur, un certain Monsieur Rougeraux. Lorsqu’Ambroisine se présenta, les trois voyageurs eurent droit à tous les égards : un carbet fut mis à leur entière disposition, tandis qu’une garde armée de fusils Gras[1] leur était octroyée pour surveiller les marchandises. Avec force salamalecs, ils furent invités à la table du « patron », le lendemain midi, un dimanche. Tout le monde avait besoin de repos et on accepta de rester une journée avant de reprendre le périple sur le fleuve.

L’habitation du chef des postes n’avait rien d’extraordinaire. C’était une petite construction de bois comprenant trois pièces seulement : une salle à manger avec une grande table et, de part et d’autre, un bureau et une chambre. Le mobilier était de confection locale et purement utilitaire ; cependant quelques motifs sculptés venaient l’égayer. Les murs étaient décorés d’objets locaux : pagaie, arc et flèches.... La seule exception notable constituait en un panneau décoré d’un tembe quadrichrome. Autrement, l’endroit était sombre, à cause du bois utilisé. L’avancée du toit en tôle ondulée et les petites fenêtres ne laissaient pénétrer que peu de lumière. Des moustiquaires étaient également tendues aux cadres de toutes les huisseries. Dans cet espace confiné, Ambroisine se sentait comme recluse dans un château fort. La lueur faible des lampes à huile amplifiait cette impression.

Heureusement, les mets présents à la table du seigneur enchantaient le palet des convives. On retrouvait certes les classiques de la cuisine locale, seules denrées fraîches faciles à obtenir. Monsieur Rougeraux mettait un point d’honneur à vivre en symbiose avec la population autochtone. De son point de vue, les échanges commerciaux étaient une bonne façon de se faire accepter et un préalable à d’autres relations. Toutefois, pour honorer ses invités, le maître de maison n’avait pas hésité à sortir quelques bonnes bouteilles de sa réserve. Dans cette contrée reculée, cela équivalait à partager un précieux trésor.

Retrouver la civilisation européenne après bientôt quatre semaines de brousse remontait beaucoup le moral de la jeune aristocrate et de ses compagnons de voyage. Ils en oubliaient momentanément les douleurs dans leurs membres, la fatigue des nuits entrecoupées de tours de garde et un certain mal du pays qui, insidieusement, s’installait dans tous les esprits. Le vin, offert sans compter, aidait à la détente. Il coulait dans les gorges puis dans les ventres comme un torrent de réconfort et de bien-être. La vie, la vraie, renaissait.

— Ah, Monsieur Rougeraux, comme j’aurais aimé que vos agents de Polygoudou nous accueillissent aussi diligemment que vous ! lança gaiment Ambroisine.

— S’ils avaient eu les mêmes facilités, je ne doute pas qu’ils se seraient exécutés. J’espère au moins qu’ils ne vous ont causé aucun tort, Mademoiselle de la Tour !

— Oh non, soyez pleinement rassuré. Mais il faut que je vous raconte l’incident qui est survenu juste avant et qui a failli nous coûter une pirogue. Il restait encore deux sauts à franchir avant d’arriver à ce poste de contrôle. Nos piroguiers avaient préféré se reposer dans un village en aval, avant d’attaquer cette ultime épreuve. Le lendemain, nous repartîmes confiants et en pleine forme. Mais, lors du passage du premier rapide, une amarre rompit. La pirogue partit alors comme une furie, emportée par le courant, qui la précipita contre un petit îlot. Croyez bien qu’elle manqua bien de s’y briser ! Mais vous auriez vu la réaction de nos nègres ! Mon Dieu ! ils s’en moquaient comme d’une guigne ! C’est tout juste s’ils ne l’abandonnèrent pas sans regret. Ils ne cherchèrent même pas à récupérer son contenu. Heureusement, dans celle qui suivait, les hommes montrèrent plus d’intérêt pour le chargement et purent repêcher ce qui n’avait pas déjà coulé. Mais il a fallu menacer les autres pour qu’ils aillent rechercher leur bateau. Croyez-moi, un bon repas comme celui-ci m’aurait fait du bien au moral après tant d’émotions et une telle déception.

— Mad’moiselle Ambroisine a du mal à comprendre, qu’en cas d’naufrage, la priorité va toujours aux passagers, puis à l’équipage. On s’occupe du charg’ment qu’lorsque la situation l’permet. Or, les zones de forts courants, c’est toujours des pièges mortels, intervint doctement Charlotte.

— Je suis désolée, capitaine, mais nous avions tous pieds. Qui plus est, ils sont agiles comme des singes sur ces rochers. Alors certes, ils peuvent toujours glisser… mais enfin ils auraient pu, au moins, se montrer affligés.

— Vous savez, les arbres ne manquent pas dans la forêt pour remplacer une pirogue détruite ou trop abîmée, tenta de lui expliquer le chef des postes.

— Je veux bien vous croire, mais vous admettrez que si nous avions un chemin de fer, nous n’aurions plus besoin de faire appel à ces sauvages nonchalants et débonnaires. Vous les verriez charger nos affaires sans se presser, le matin… C’est horripilant ! Ils n’ont toujours pas compris qu’il est plus facile de faire un effort quand les températures sont fraiches, ces imbéciles !

— Vous avez dû entendre parler de l’échec de cet anglais[2] à Pakira ?

— Le capitaine Apatou nous l’a évoqué oui. Je sais aussi que le bagne a construit sa propre voie ferrée entre deux de ses camps et qu’un projet est en cours pour relier Saint-Laurent à Cayenne.

— Mais il est retardé par les différents changements de gouverneurs et de directeurs du bagne… Sans compter la Compagnie des Indes occidentales. Je doute qu’il soit achevé un jour.

— Et oui, renchérit l’officière, avec vot’ fichu train, moi et mon équipage et tous ceux des caboteurs, on d'vra trucher ! Et les Indes Occ’, un juteux monopole. Déjà qu’avec les dirigeables, une partie intéressante des passagers ne prend plus les transat’…

— Je comprends très bien la position de votre employeur, capitaine. Mais les temps changent, il faut s’adapter ! De plus, le pays est quand même sous-développé pour une colonie aussi ancienne, surtout si on la compare à l’Algérie. Ici, il n’y a aucune machine agricole, aucune industrie du bois alors que la forêt regorge d’arbres… Ne me dîtes pas qu’il n’y a pas d’essences précieuses ou intéressantes à exploiter ! La Gataudière[3] n’a-t-il pas découvert le premier hévéa sur ces terres ? pourquoi ne pas en faire des plantations comme celles expérimentées actuellement en Indochine ?

— C’est vraiment rafraîchissant de voir une personne aussi enthousiaste ! Toutefois, j’ai ouï dire que des plants d’arbres à caoutchouc étaient en culture au Jardin d’Essais de Baduel ; je crois que leur vente ne saurait tarder. Votre rêve va donc probablement se concrétiser rapidement. Mais je dois vous prévenir, continua monsieur Rougereaux sur un ton plus grave. Beaucoup avant vous ont eu de grands projets pour la colonie… Tous ont capoté. Même le bagne ne tient pas toutes ses promesses ! Car rares sont les déportés à réussir leur installation une fois leurs peines achevées[4].

— En même temps, faut pas sortir d’Saint-Cyr pour savoir qu’un bandit fait pas un guerdaud, railla Tribois, tiré de sa réserve. Cultiver la terre, c’sont une science qui s’transmet d’père en fils. Mais quand vous avez connu qu’la rue et l‘larçin, vous savez pas faire aut’chose d’vos dix doigts.

— Et oublions pas la responsabilité d’ce système, renchérit l’officière. I’ fournit des manouvriers pas très cœuru mais total’ment gratuits et corvéab’es à merci. Même si c'est qu'des purins et des g'niafs, ça tue dans l’œuf toute concurrence.

Cette discussion était intéressante, mais Ambroisine, visiblement préoccupée, brûlait d’avoir des nouvelles de son futur mari. Ses espoirs furent rapidement douchés par Monsieur Rougeraux. Comme à Moutendé, on était sans nouvelle de Monsieur le Duc. Il avait également été reçu avec faste à l’aller et on l’avait entretenu de quelques sujets d’importance. Mais il n’était pas encore rentré de sa visite sur ses terres de l’Inini. Cependant, contrairement au chef de village boni, l’administrateur frontalier se fit plus pessimiste :

— Mademoiselle de la Tour, mon devoir m’oblige à vous avertir d’un grave danger. Un péril de nature même à vous faire renoncer à ce voyage que vous entreprenez.

— Sachez, Monsieur Rougeraux, que rien, absolument rien, ne me fera renoncer !

— C’est sans doute la fougue de votre jeunesse qui parle, mais dès que je vous aurai entretenue de ce dont il retourne, vous changerez d’avis.

— Eh bien, dîtes-le votre terrible danger, au lieu de tourner autour du pot.

— Il y a, plus haut sur le fleuve, une terrible tribu : les Oyacoulets[5] !

— Oh oh ! Vraiment ? se moqua l’aristocrate, chez qui le vin commençait à faire effet. Et qu’ont-ils de si terrible, vos Eau-y-a-coulé ? Ils renversent les pirogues pour noyer leurs occupants ?

Pensant avoir fait un bon trait d’humour, elle ponctua son propos d’un rire aussi moqueur qu’affligeant. Sa tête cramoisie donnait l’impression de rebondir derrière la main immobile qui cachait sa bouche, ce qui accentuait le caractère pathétique de sa réaction.

— Hélas, vous ne croyiez pas si bien dire ! C’est un peuple hostile, qui n’hésite pas à décocher ses flèches avant de poser les questions.

—Not’ cowboy Tribois aurait-il des frère à plumes ? gloussa Charlotte.

Son camarade lui donna un coup de coude dans les côtes alors qu’elle saisissait son verre pour avaler une nouvelle gorgée de Bordeaux. Surprise, elle sursauta et renversa son breuvage sur la vieille nappe blanche, qui n’en demandait pas tant pour prendre sa retraite.

— Je ne plaisante pas. On raconte également qu’ils sont cannibales !

— Oh vous savez, on dit ça d’beaucoup d’sauvages… mais en vérité, c’est pour effrayer les jeunes européennes un peu trop sensibles, voire augmenter le prestige de nos soldats chargés de mater ces hordes de barbares sous-développés, reprit l’aristocrate, avec la même légèreté.

— Beurnique ! C’est comme les légendes du Kraken ou c’te histoire d’baleine blanche maqueuse d’hommes… rien d’réel dans tout ça ! Juste bon pour les gobiers, ajouta tout aussi joyeusement la capitaine.

— Ce n’est pas aussi simple que cela ! Mais écoutez plutôt cette histoire rapportée par le docteur Jules Crevaux, au cours de son expédition effectuée il y a près de trente ans. Il la tenait d’un des protagonistes. C’était plus tôt dans le siècle, lorsque les Bonis étaient traqués par nos soldats et ceux des Hollandais. Ils remontèrent très haut sur le fleuve, jusqu’à l’Itany. C’est là, qu’ils rencontrèrent pour la première fois les Oyacoulets[6]. Cela se déroula très pacifiquement. Mais l’année suivante, lorsque quelques bonis, hommes et femmes, se rendirent chez ces indiens, ces derniers leur tendirent un piège sournois. Ils reçurent d’abord les nègres en amis et partagèrent un repas avec eux. Mais à la fin des libations, leur chef frappa contre un tronc et une nuée de guerriers fondit sur les convives, pour les massacrer à coup de haches ! Certains tentèrent bien de s’enfuir mais… leurs perfides hôtes avaient tendu des lianes qu’ils ne virent pas dans l’obscurité. Beaucoup trébuchèrent et furent tués sur place. Il n’y eut que trois survivants sur la douzaine de visiteurs. Et depuis, la colère des Bonis n’est pas totalement retombée : ils empêchent toujours les indiens de descendre l’Awa[7].

— Je ne vois pas de trace de cannibalisme dans cette histoire, Monsieur Rougeraux, objecta Ambroisine. Qui nous dit que vos Bonis ont été dévorés ?

— C’sont vrai qu’ça r’ssemble davantage à un conflit comme on en connait tant d’aut’ aux colonies, renchérit Monsieur Tribois. J’ont entendu des histoires similair’ en Afrique.

— D’accord, je vous le confesse… Mais, il n’empêche que ces sauvages restent féroces et dangereux. Ils n’ont rien de commun avec ceux de la côte, assommés par l’alcool. On dit même que leur peau est claire, leurs cheveux et leur barbe blonds comme les blés !

— Qu’avons-nous à craind’ alors ? Quand i’s verront Mam'zelle Ambroisine, i’s creiront au r’tour d’une raîne, se moqua Charlotte.

— Franchement, des sauvages blonds à la peau claire, j’aurai tout entendu ! renchérit l’intéressée. Cette histoire était très divertissante, Monsieur Rougereaux, bravo ! J’ai failli marcher.

— Il n’empêche, qu’ils ont été signalés dans la région des placers de la Compagnie, insista leur hôte.

— Oui enfin, si ce sont les mêmes qui racontent cela que ceux qui confondent des lamentins avec des sirènes, je pense qu’on peut oublier cette fadaise puérile.

— Allons, Mademoiselle de la Tour, je vous prie, ne prenez pas ce potentiel danger à la légère !

— Soyez rassuré, j’ai de quoi me défendre, répondit l’aristocrate en brandissant un petit révolver entièrement nickelé, sans chien et à la queue de détente cachée. Et je suis ravie de constater que vous n’avez pas lésiné pour rendre ces agapes des plus plaisantes : nous repartirons charmés par votre réception, soyez en assuré !

[1] Fusil mis au point par le chef d’escadron Basile Gras et adopté en 1874. À l’époque de notre histoire, cette arme a été remplacée dans l’armée par le fusil à répétition Lebel.

[2] Nous n’ayons pas retrouvé l’identité de la personne nommée Mac Intosh, il est fort probable qu’il était écossais. Mais pour un Français, la subtilité n’est pas toujours évidente.

[3] De 1732 à 1748, François Fresneau de la Gateaudière (1703 – 1770) occupa la charge d’ingénieur de marine à Cayenne. Il découvrit l’hevea guianensis lors d’une expédition sur l‘Oyapock en 1747. De retour en métropole, il tenta de trouver un moyen d’utiliser le latex récupéré sur ses arbres et y parvint, en 1763.

[4] Rappelons, qu’après leur peine de déportation, les condamnés devaient effectuer le même temps comme relégués ; cela faisait deux peines par hommes… De nos jours, la double peine est interdite, en droit pénal.

[5] On trouve aussi parfois le nom Oyaricoulets.

[6] Le nom viendrait d’ailleurs des Bonis, selon Jules Crevaux.

[7] Ancienne orthographe du Lawa ; on trouve aussi Aoua. Au niveau de Polygoudou, deux rivières se joignent pour former le Maroni : le Tapanahoni, venu de l’ouest, et le Lawa.

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