Une nuit de folie (+18)

8 minutes de lecture

Ce chapitre a été réécrit avec l'aide de J. Atarashi que je remercie. Elle a su trouver les mots qui me faisaient défaut.


Elles avaient à peine quitté la demeure du pédant blondinet que Charlotte et Ambroisine échangèrent un regard complice. Les deux jeunes femmes avaient manifestement vécu ce dîner comme une punition. Nul besoin de mots pour traduire leur ressenti, elles partageaient le même avis sur le mirliflore alsacien. Seule la qualité des mets locaux et du bordeaux avait incité l’officière à faire bonne figure. La jeune aristocrate, rompue aux mondanités les plus ennuyeuses, l’avait aussi soutenu par des regards encourageants et quelques coups de coude ou de pied.


La nuit s'annonçait douce et tiède. Toutes deux rentraient d’un bon pas, sans échanger de mots. Une légère brise, inattendue si loin à l'intérieur des terres, vint leur lécher la poitrine. Charlotte frissonna. Le contact du vent sur ses épaules à moitié dénudées éveillait en elle une délicieuse sensation de bien-être. Elle se surprit à caresser ses bras. Une douce langueur l'envahit. C'était comme si la brise s'insinuait en elle, pénétrait sa peau et réveillait ses sens. Était-ce cette robe somptueuse qui l'ensorcelait ainsi ? Ce soir elle était ... Carmen. Et elle n'avait aucune envie d'aller dormir !


Lorsqu’Ambroisine prit congé d’elle, la marinette, se dirigea jusqu’à la petite pièce où logeait Tribois. La lumière brillait encore sous la porte, comme une invitation à entrer. Si elle osait ? Lentement, elle poussa l’huis et jeta un œil dans la pièce. L’homme ne dormait pas encore. Il s’affairait à astiquer les armes – elles avaient pu être récupérées sans leurs munitions, laissées sous bonne garde – et graissait méticuleusement le canon de sa carabine, assis sur son lit, les jambes écartées. En l'apercevant, Charlotte se sentit défaillir. On aurait dit un guerrier fourbissant ses armes avant l'ultime bataille. Il émanait de lui une force, une virilité si tangible, si compacte qu'on aurait pu la toucher du doigt.


Allez, ma cocotte, dégoujine-toi un peu ! se tança-t-elle avant d’entrer sans même prévenir. L’ancien soldat releva la tête, croisant son regard. La surprise qu'elle y lut fit très vite place à une étincelle d'intérêt. Elle sut instantanément que la partie était gagnée. Mais lui, crut qu’il pouvait encore cacher son jeu :


— C’est quoi c’costume, Marinette ?

— Ça te plait ? sourit-elle, en tournant sur elle-même.

— Disons que… j’sont pas ben habitué.

— Quoi ? T’aimes pas ? se renfrogna-t-elle. T’es pourtant l’premier à râler quand j’suis en uniforme !

— C’est pas ça ! C’est juste que j’m’attendais pas à t’voir accoutrée comme ça. Mais, t’es ben jolie… Vraiment très jolie !

— Ah ! se rengorgea-t-elle. Mais du coup, j’chuis pas trop habituée nan plus. Tu peux m’enlever deux-trois boutons pour que j’puisse mieux respirer ?

— Tu perds pas l’Nord !

— Oh Tribois, fais pas ton timide, bon sang ! c’est qu’deux-trois boutons dans l’dos !


Et pour le forcer, elle se planta devant lui et présenta l’arrière de sa robe. La tête tournée vers lui, elle lui souriait tout en l’invitant du regard. Plutôt ravi, le baroudeur se levait lorsqu’elle reprit la parole :


— Par contre, essuie-toi les mains avant, p’tit cochon !

— Écoutez-la faire sa mijaurée, maugréa-t-il, en s’exécutant.

— J’te rappelle qu’c’te robe est pas à moi !

— Pourquoi qu’t’as pas d’mandé à Mad’moiselle, alors ?

— Sois pas ridicule, mon p’tit aymara[1]. Ouh, oui ! C’est mieux ! soupira-t-elle en écartant le haut du corset pour dévoiler un peu plus sa poitrine, tout en se tournant à nouveau vers son partenaire.


Celui-ci la regardait, presqu’interdit. Cet homme qui avait bravé tant de dangers semblait pétrifié. Jusque-là, il n’avait pu que deviner ses formes. Cette découverte le chamboulait et attirait son regard. Charlotte étouffa un hoquètement de rire, mais ne put empêcher ses lèvres d’afficher un sourire sarcastique. Délicatement, elle passa ses mains derrière son cou et lui caressa langoureusement la nuque. Une douce chaleur envahit alors le corps de l’ancien militaire.


— Qu’est-ce qui s’passe ? On dirait que j’te fais peur ? chuchota-t-elle doucement.

— Non c’est pas ça, balbutia-t-il en mettant ses mains contre son ventre, comme s’il voulait la maintenir à distance.

— Alors prends-moi dans tes bras et serre-moi contre toi, grand Lolo.


Un peu gauchement car il n’avait pas l’habitude que ses conquêtes fissent le premier pas, il saisit les hanches de l’officière, qui roulèrent doucement alors qu’elle se collait à lui. Elle posa ensuite sa tête parfumée contre son torse musclé. Les odeurs vinrent chatouiller le nez de Tribois ; ces douces et voluptueuses fragrances, couplées au contact du corps de Charlotte, l'enivrèrent rapidement. Ses mains prirent place dans le creux des reins de sa compagne et l’une d’elle se mirent à parcourir délicatement son dos, suscitant un frisson qui de propagea telle une onde électrique vers le creux de ses reins. Elle gloussa de plaisir en fermant les yeux et tenta de se plaquer davantage contre son amant. Elle sentait le désir monter et, en descendant avec malice ses mains, fit tomber les bretelles du baroudeur. Puis elle commença à déboutonner sa chemise crasseuse. Elle l'agrippa ensuite vigoureusement pour la sortir du pantalon.


— Dégrafe le reste d’mon corset ! susurra-t-elle d’une voix suave, tout à son affaire.


Le cœur de Tribois s'accéléra, mais il avait repris ses esprits. Avec des gestes doux, il défit les derniers boutons de la robe, puis le laçage de la gaine. Il glissa ensuite ses doigts sous les épaules et bientôt, le vêtement de soirée glissa au sol, suivie, plus lourdement, par le corset, véritable instrument de torture des élégantes. Leurs ventres nus se rejoignirent enfin. Charlotte s'immobilisa un instant, sa peau prenait la mesure de celle de Tribois. Elle se rapprocha encore et écarta doucement son entrejambe. Son pubis reposait maintenant sur la cuisse de son homme. Il avança subtilement sa jambe, accentua la pression de ses mains dans son dos. Elle ferma les yeux, poussa un soupir. Tous deux restèrent de longues secondes immobiles. Le temps s'était arrêté. Plus rien n'existait autour d'eux.


Tribois sentit les hanches de la jeune femme s'animer. C'était à peine perceptible, mais elles ondulaient doucement. C'était si lent, si léger, si subtil qu'il lui fallut un moment pour s'en rendre compte. Le doute, pourtant, n'était plus permis : le mouvement allait en s'amplifiant. C'était comme une danse lancinante et langoureuse, bientôt effectuée sans aucune retenue. Fou de désir, il posa ses lèvres sur ses tempes, sur son front, puis sur ses joues tendres. Elle se hissa alors sur la pointe des pieds et plaça sa bouche contre la sienne, lui maintenant la tête avec ses mains. Leurs langues se cherchèrent pour se trouver enfin, s'entremêlèrent dans un ballet excitant, tandis que leurs lèvres se pressaient, amplifiant leur désir. Elle le sentit durcir contre son ventre et ne put réprimer un mouvement de recul :


— Ôte moi d’un doute, mon légionnaire du Strahl : t’as pas la chtouille, au moins ?

— Non, t’inquiète, ça s’serait vu d’puis l’temps.

— Alors r’viens par-là, mon salaud, on a déjà trop attendu ! sourit-elle avant de l’embrasser à nouveau.


Elle déboutonna son pantalon et son caleçon puis s'en débarrassa d'un geste, tandis que son chéri faisait glisser son jupon. Il ne pouvait plus cacher maintenant à quel point il la désirait. Elle referma sa main sur son sexe. Il était dur comme le bois fer. Elle ne résista pas lorsque, d'autorité, il l’allongea sur le lit. Pourtant, elle lui prit doucement la tête et la guida entre ses cuisses. Elle frémit lorsque les douces moustaches frôlèrent sa peau. Au contact des lèvres sur son sexe, elle se cambra en gémissant. Son ventre était en feu. Déjà, Tribois la fouillait de sa langue. Dieu que c'était bon ! Le regard fiévreux et mi-clos, elle s'abandonna, vaincue, serrant par moment le drap rêche de ses poings. Elle finit par l'appeler dans un souffle :


— Prends-moi maint'nant, boug bandit.


De l’autre côté du cabanon de luxe, Ambroisine peinait à trouver le sommeil. Ses pires craintes s’étaient révélées exactes. Il lui restait peu de temps avant que la nouvelle ne s’ébruitât et que sa réputation ne s’en trouvât ruinée à jamais. Qu’avait-elle fait à Cupidon pour mériter ainsi une telle disgrâce ? Et surtout, que penserait son père de cette seconde mésaventure nuptiale ? La première passait aisément pour un mauvais coup du sort… mais ce nouvel échec n’était-il pas le signe d’un acharnement du mauvais œil ? Le général la répudierait-il à cause de cette poisse qui la poursuivait ? Que ferait-elle alors, privée du soutien familial, d’argent et de mari, précédée par cette aura de veuve noire partout où elle irait ? Un abîme de malheur et d’incertitudes s’ouvrait à ses pieds. En équilibre au bord de ce sombre précipice, il ne manquait pas grand-chose pour qu’elle y tombât et s’y perdît à jamais.


Bien que ses yeux la piquassent et sa raison lui commandât de dormir, ses pénibles réflexions la maintenaient éveillée. Bientôt vinrent s’y mêler les cris de jouissance que poussait Charlotte et les coup de boutoirs des montants du lit contre la paroi de la pièce, qui se propageaient par et à travers les minces cloisons de bois. Ils répondaient, comme un écho, à son impression d’être maudite en amour, condamnée à ne jamais le connaître sinon par l’intermédiaire des expériences d’autrui. Ne supportant plus les bruits à peine étouffés du coït, la jeune blonde enfouit sa tête sous les oreillers pour leur échapper. En vain...


Des larmes de rage lui brûlaient les joues, la colère lui chauffait les tempes et sa gorge se raclait à chaque sanglot. Qu’elle n’eût pas les mêmes chances que les autres passait encore. Mais était-on obligée de le lui rappeler avec tant d’insolence et de façon aussi ostentatoire ? Ses compagnons ne pouvaient-ils pas tenir leur rang et respecter sa détresse. Ne pouvaient-ils pas s’ébattre avec silence et dignité, comme on lui avait toujours appris à se tenir ? N’y tenant plus, elle se leva et, à moitié accroupie, le corps crispé par la douleur, le visage complètement déformé, elle se mit à hurler contre les deux trublions. Le cri rauque, expression en un vague borborygme de toutes ces remontrances et ressentiments, déchira l’air moite de la nuit.


— Merde ! J’crois qu’on a d'ravaillé Mad’moiselle, s’interrompit Tribois, le visage soudain grave.

— C’est bon, l’est temps qu’elle grandisse, la bézote. L’en verra d’aut’, haleta Charlotte en souriant, avant de plaquer à nouveau sa bouche contre celle de son partenaire.

[1] Poisson local carnivore, vivant dans les fleuves et rivières.

Annotations

Vous aimez lire Romogolus ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0