Le massacre des innocents (+18)

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L’expédition était arrivée avant la tombée de la nuit. Mais son chef avait jugé bon d’attendre le coucher du Soleil et le retour des chasseurs, afin que l’on épargnât le moins d’individus capables de porter une arme. Le plan était simple : massacrer le plus d’autochtones possible dans leur sommeil. Les effectifs comprenaient d’anciens militaires, rompus aux tactiques appliquées contre les « nègres » ou les « nhaque » récalcitrants, et d’anciens criminels, trop heureux de pouvoir tuer avec l’absolution de leur patron.


Les assaillants approchèrent à pas de loup du campement. Mais le clair de Lune faisait se découper leurs silhouettes dans la pénombre. Charlotte et Tribois les virent. Instinctivement, ils se tournèrent vers leurs gardes. Il ne fallait pas qu’ils vissent leurs potentiels libérateurs, ils devaient donc divertir leur attention. Malgré la douleur engendrée par les liens serrés, les deux captifs se mirent à s’agiter. Les deux geôliers furent intrigués et commencèrent à les frapper pour qu’ils se calmassent… sans effet. Ils redoublèrent d’effort, mais le duo continuait sa transe. Enfin, les corps inertes des deux Oyacoulets tombèrent à leurs pieds. Mais leur raffut avait déjà réveillé certains voisins.


La haine et la violence se déchaînèrent alors, sans rien qui puisse les réfréner, sinon le nombre des victimes potentielles. Pendant que leurs camarades les couvraient de leur feu roulant, deux hommes délivrèrent les prisonniers et les portèrent à l’écart. Ils leur intimèrent l'ordre de rester tranquille et partirent participer à la curée. Hagards, tous deux contemplaient le triste spectacle.


La mort fauchait sans distinction les amérindiens dans d’atroces tourments. Sans ménagement, les dormeurs étaient descendus de leur hamac. Les autres étaient abattus dans leur course folle. Des projectiles de calibre quarante-quatre perforèrent les corps, éclaboussant de sang et de cervelle les alentours. Les crosses cognèrent et fracassèrent, des lames coupèrent, fendirent et équarrirent. Les semelles cloutés cabossèrent et écrasèrent. Chacun sembla y trouver l’exutoire à ses pulsions meurtrières, sa rage ou sa colère, son sadisme. Partout, des cris, des hurlements de douleur ou de terreur et des supplications, des êtres sans défense à genoux ou les bras levés, pleuraient ou imploraient la pitié de leur bourreau. Les plaintes lugubres se mêlaient aux détonations tonitruantes en une cacophonie chaotique et crispante… sans échappatoire. Nulle fuite n’était possible.


Des cadavres gisaient, qui éventré, qui le crâne éclaté par un tir à bout portant, qui battu à mort ou simplement piétiné par le passage des porteurs du péril. Les incendies allumés sous les carbets jetaient des reflets effrayants sur les corps ensanglantés. Les toits de feuillage, encore imbibés d’une récente et courte averse, produisaient une épaisse fumée qui occultait le ciel et la Lune. L’astre lui-même avait décidé de détourner le regard. Au sol, les nuages de poudre noire se mêlaient aux ténèbres pour brouiller la vision. À quelques pas du carbet-prison, une silhouette vague tendait la main et implorait un duo de tueurs. Ces derniers mirent l’arme à la bretelle, saisirent leur victime et la jetèrent dans le brasier le plus proche. Les cris aigus de douleurs de l’infortunée et son corps sombre se tordant dans les vives flammes, tout ce sinistre spectacle était insupportable. Charlotte n’était pourtant pas novice en la matière. Mais l’odeur de chair rôtie qui emplissait l’air et se mêlait à celles, plus familières, du feu de bois, de la poudre noire et des résidus de tirs était de trop.


Révulsée, elle détourna la tête. Comme mu par un ressort, son corps suivit. Puis la répulsion du carnage la fit s’éloigner en toute hâte. Elle entra en courant dans la rivière et s’y arrêta, de l’eau jusqu’au sommet des mollets. Son ventre se crispa et sa tête partit en avant. Elle se rattrapa en posant ses mains sur ses genoux à moitié fléchis. Les flots clapotèrent, tandis qu’elle éructait bruyamment. Tribois avait suivi toute la scène avec inquiétude. Ce crime abject lui tournait les sangs ; il lui rappelait ses précédentes expériences. Il ne voulait pas que sa compagne soit traumatisée. Son rôle était de protéger sa dulcinée, de lui épargner cette violence débridée. Et il avait failli. Oh ! combien, il maudissait son impuissance ! Il se rapprocha et posa une main affectueuse au bas de la nuque de sa partenaire. Il chercha ses mots, mais seules d'insignifiantes platitudes émergeaient de son esprit attristé :


— J’sont désolé que…

— Va t’quier ![1] parvint-elle à articuler, avec difficulté, entre deux spasmes de hoquet.

— Comm’ tu veux.


Il allait se retourner mais, une nouvelle irruption de bile lui fit craindre que sa compagne ne tombât. Il lui agrippa les épaules pour la retenir. Une fois le liquide expulsé, elle se dégagea violemment, puis fit volte-face et se redressa.


— Quoi ? Maint’nant t’essaies de m’protéger ?! accusa-t-elle avec fureur.

— J’t’ont pas empêcher d’pas r’garder l’massacre ! Pas vrai ? répliqua-t-il. Que voulais-tu don’ que j’fasse d’aut’ ?

— T’as été caporal à Légion, non ? Tu pouvais pas leur ordonner…

— Ben dame ! J'ont don' pas d'leçon à leur donner. Et pis tu crois qu’i m’auraient écouté ? I m’auraient mis une balle dans la piau et puis terminé, oui !

— T’as donc eu peur d’avaler ta gaffe, sale coënne ?

— Dis-don’, espèce de p’tite peste ! tempêta-t-il, en l’agrippant par le col pour plaquer son visage contre le sien. Pourquoi tu t’y es pas collée, toi qu’es capitaine ?

— Lâche-moi, sale brute !


Il était évident pour l’ancien baroudeur que le dialogue était impossible. Charlotte tentait de défaire sa prise avec ses mains et battait des pieds pour le frapper. Il la reposa donc délicatement. Puis, après une dernière œillade peu amène, il retourna sur la terre ferme.


— C’est ça, va t’quier, va r’trouver tes potes, les assazins ! J'te dégossille, sapàs ! hurla l’officière, avant de pleurer des larmes de rage.


Mais l’orgie touchait maintenant à sa fin. Un à un, encore ivres de sang et de violence, les hommes se rassemblèrent bruyamment pour embarquer. Par un simple regard, la jeune femme signifia à son compagnon, qu’il y avait suffisamment de bateaux pour qu’il ne voyageât pas avec elle. Cependant, le chef d’expédition les retint tous deux sur la berge, quelques sbires à la mine patibulaire et enfiévrée derrière lui. Il jeta les ceinturons des révolvers et la carabine de Tribois aux pieds des deux amants qui, déjà, s’inquiétaient de ce cérémonial étrange.


— Vous deux, vous restez là ! ordonna monsieur Bideau.

— C’t une craque ?! s’écria Charlotte, les larmes aux yeux.

— Tout doux l’hystérique ! répondit le commandant en braquant son arme vers elle. J’ai ordre de vous fusiller si vous opposez la moindre forme de résistance.

— Ça vous suffit pas d’avoir massacré tout un village d’sauvages ? Faut aussi qu’vous nous dessoudiez ? intervint Tribois.

— Justement ! Le sang n’a que trop coulé. Mais je ne peux malheureusement pas vous ramener ; comme je vous l’annonçais, j’ai des ordres stricts. Prenez vos armes et débrouillez-vous pour vous tirer de là : c’est tout ce que je peux faire.

— Nos flingues sont chargés au moins ?

— Je ne sais pas, il vous faudra vérifier. Mes hommes n’ont cependant rien touché. Bonne chance.


Sans attendre de réponse, le petit groupe s’en retourna vers les pirogues. L’ancien légionnaire et la capitaine les regardèrent sans mot dire. Ils restèrent quelques instants hébétés, comme assommés par ce qu’ils venaient d’entendre. La jeune femme regardait, immobile, leurs sauveurs s’éloigner. Elle semblait sourde aux appels de son compagnon. À cours de solution, il lui administra un très léger coup de coude dans le bras. Elle se retourna vers lui, le visage impassible et les yeux dans le vague :


— Faut qu’on décampe, lança-t-il.

— Qu’on déc…

— T’as toujours ton brac’let avec la boussole ?

— Que !?


Charlotte restait extérieure à la discussion. Elle entendait bien les mots de Tribois mais était bien incapable de leur assigner le moindre sens. Tout cela la dépassait, comme emporté par un dirigeable à l’enveloppe crevée. Un regard autoritaire et une secousse la rappelèrent à l’ordre, en vain. Elle restait en pleine sidération. Alors, il lui prit ses poignet pour les ausculter et découvrit ce qu’il craignait : les quiaulins l’avaient dévalisée.


Avec pour seul éclairage la lumière des feux, un mouchoir humidifié dans la rivière sur le visage, il parcouru le camp en feu. Il étudia les corps qu’il put approcher. De temps à autres, un bruit autre que le crépitement ou le grondement des incendies, lui faisait lever la tête. Avec anxiété, il vérifait que sa compagne était encore là et sondait l’obscurité en tendant nerveusement l’oreille. Ce n’était qu’après de longues secondes à n’avoir rien vu ni entendu, qu’il se remettait en quête du fameux bracelet de cuir portant la montre et la boussole de Charlotte.


Finalement, il le retrouva ! Une adolescente gisant derrière un rideau de flammes le portait à son poignet. Pis ! le corps se trouvait sous un carbet dont la charpente embrasée menaçait à tout instant de s’effondrer. Pourtant, Tribois n’hésita pas une seule seconde. Arrachant un bout de toile, il courut le tremper, puis le jeta sur ses épaules et sa tête. La jeune femme le regarda, d’abord abasourdie puis l’angoisse l’étreignit lorsqu’il traversa le brasier et se porta auprès de l’objet tant convoité. Il se brûla en tentant de défaire les attaches. Un grincement sinistre résonna alors au-dessus de sa tête. Le cœur de sa compagne se serra. Peu rassurée, elle s’approcha et le rappela. Mais son cri se perdit dans les tourbillons bruyants d’air surchauffé. Sans autre idée, elle se mit à s’agiter pour attirer son attention, tenta de le rejoindre mais fit arrêter par la chaleur et la peur.


Le baroudeur, lui, ne se laissa nullement impressionner. Il saisit la morte par les aisselles et entreprit de la traîner hors de son logis. L’officière se raidit, en proie à des sensations contradictoire. L’espoir qu’il sorte de ce piège et la crainte qu’il échoue. Son corps entier était tendu, crispé, son ventre serré ; elle se rongeait autant les sangs et que les poings. Une première poutre, celle du faîte du toit, tomba et bloqua le corps inerte. La jeune femme, en spectatrice impuissante laissa échapper un cris d’effroi. Impossible de l’enlever sans risquer d’horribles brûlures. Tribois tira de toutes ses forces, en vain. Sa compagne l’appelait, l’implorait de revenir. Il recommença, sans plus de succès. Il avisa alors une hache, miraculeusement intacte. Il l’attrapa d’un main et, de l’autre déplia le bras de l’enfant. Puis, il donna un violent coup dans l’aisselle. À ce moment, l’abri s’effondra dans une plainte lugubre, faite de craquements sec, de chocs sourds et d’un feulement de rage. Charlotte se cacha les yeux, dont les larmes séchaient immédiatement.


Par chance, le carbet s’était plus ou moins abattu en son centre, épargnant l’ancien légionnaire, qui s’échinait sur l’articulation pour la découper. Il chassait de sa conscience la chaleur des flammes qui venait lécher ses guêtres et entamaient son châle de fortune. Suant à grosses gouttes, il cognait et cognait encore malgré la douleur. Enfin, l’attache céda et il partit à la renverse, effectuant un roulé-boulé à travers le rideau incandescent. Charlotte, horrifiée par le spectacle de son ami en feu, le poussa comme une furie vers la rivière. C’est alors seulement qu’il sentit l’odeur de roussi et les morsures de l’incendie. Il se plongea donc résolument dans les flots salvateurs, sous le regard transpirant d’inquiétude de sa compagne.


Ce n’est qu’après sa réapparition à la surface, que la jeune femme se rassura. Elle décida de s’attaqua à son bracelet. La tâche était ardue. Le métal des boucles était encore très chaud. De plus, manipuler un bout de cadavre avait un côté répugnanant. La coupe grossière laissait apparaitre des morceaux d’os éclatés et des lambeaux de chairs déchirées ; par endroits, le moignon avait même commencé à cuire. Enfin, elle continuait à sentir les effluves nauséabondes de cochon grillé, qui émanait des corps en pleine combustion. N’y tenant plus, elle abandonna l’idée et se précipita sur le dégrad, où elle resta pliée en deux, la bouche grande ouverte et le cœur au bord des lèvres. Tribois, sortant de son bain, posa sa main aux poils roussis sur son épaule :


— Ça n’va pas, Marinette ?


La jeune femme, incapable de prononcer le moindre mot, secoua violemment la tête. Le garde du corps porta alors son regard un peu plus loin et, à la vue du bras posé au sol, comprit de quoi il retournait.


— Rest’-là, j’vont m’en occuper. Ensuite, on déquille de c’t enfer.



[1] Expression normande signifiant va au Diable.

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