Une nuit en forêt

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La nuit s’était à nouveau installée, rendant les sous-bois totalement impénétrables. La lumière de la Lune ne filtrait pas à travers l’épaisse canopée. Les sons devenaient angoissants. Rugissements des prédateurs, cris d’alarmes de leurs potentielles proies, gargouillement des batraciens en rut, crissement des insectes, jusqu’au craquement des végétaux… tout s’emmêlait en une indescriptible symphonie sauvage savamment orchestrée. Les uns donnaient le rythme, les autres le thème. Parfois, un soliste puissant se détachait de la mélodie de fond pour une improvisation stridente. Ce concert était le Deguelo[1] de la vie sauvage, d’un environnement qui voulait rappeler sa force et son indomptabilité, sa fierté de n’avoir jamais été dominé, aussi.

Des végétaux bruissèrent. Un impressionnant serpent, descendu de son arbre, passa à proximité du bivouac. Charlotte frissonna en l’entendant. Elle tressaillit lorsque la Winchester de Tribois tonna. Cela lui rappela ceux de la veille et elle craignit de revivre les scènes de cauchemars. Surprise, la pauvre bête, un honnête boa qui ne faisait que tenter sa chance pour aller chasser, sursauta. Sous l’impact, son cimier canin sursauta, comme si le reptile, dans un dernier geste chevaleresque, se dressait pour toiser son adversaire. Encore animé d’un réflexe de survie ou mû par des spasmes de stress, le corps sinueux se contorsionna un instant sur place, avant de s’immobiliser totalement.

— On est au moins certain d’avoir à bouffer c’soir ! claironna le baroudeur, fier de son tir.

— Tu pouvais pas l’égorger ? J’vais encore r’voir l’massacre d’hier !

— D’la ! S’il était vrineux ?

— Éloigne c’te moustre d’moi !

La jeune femme se jeta dans le hamac abandonné par les oyacoulets. Dans la précipitation de leur départ, ils avaient laissé les affaires de leur camarade assassiné. L’affreuse odeur du camp n’avait pas eu le temps d’imprégner le tissu mais les scènes d’horreurs revenaient tout de même torturer l’esprit de son occupante. Le coup de feu ou la toile de coton étaient autant de signes qui la ramenaient à cette terrible nuit et à la mise à mort inexpliquée. Elle n’aurait su dire lequel avait déclenché la remontée de ses sinistres souvenirs. Les larmes lui embuaient déjà la vue tandis que la cacophonie des cris raisonnait dans sa tête, comme amplifiée par un écho crânien. Pour se changer les idées, elle entreprit d’examiner en détail les autres objets ramassés près du cadavre.

Le butin était mince, mais valait mieux que rien : outre la toile de couchage, une hache, quelques morceaux d’écorce et un récipient empli d’un liquide visqueux jaune. Sur le coup, ils n’y virent rien qui pût les prémunir de l’ennemi le plus sournois que la jungle puisse abriter : le moustique. Dès la tombée de l’obscurité, comme sortis de nulle part, les frêles insectes avaient assailli les deux bannis. La lueur du foyer semblait davantage les attirer. Les gestes étaient donc rythmés par les claques que chacun s’infligeait afin d’éviter les attaques. Piquée par la curiosité, l’officière finit par renifler le petit contenant, alors que Tribois dépeçait sa victime.

J’me d’mande si c’liquide est pas d’l’huile de carapa ? se demanda-t-elle. Ce produit était en effet utilisée par les amérindien pour se protéger des infâmes suceurs de sang volant. Connaissant mal l’odeur, elle trempa son doigt et goûta. L’amertume manqua de la faire vomir et elle grimaça. Le doute n’était cependant plus permis. Rassurée, la jeune femme commença à étaler l’onguent ambré sur ses joues, en les massant. Ces gestes lui rappelaient ceux de la toilette et s’allièrent au pouvoir décontractant de la substance pour la détendre. Elle oublia ses sombres pensées, pour se glisser dans une sorte de cocon de bien-être. Elle quitta ainsi la réalité et se mit à chantonner des notes qui lui venaient à l’esprit, tout en étalant la mixture sur sa peau. Entraîné par la douce mélopée de sa bien-aimée, l’ancien légionnaire se mit à fredonner Le Boudin. Il était arrivé au troisième couplet, lorsque Charlotte sauta à terre et couvrit sa voix :

— Tiens voilà un bon soin, voila un bon soin, voilà un bon soin,

 Contre les mouch’, les taons et les maringouins,

 Ils aim’ pas comm’ ça pue, Ils aim’ pas comm’ ça pue,

 Tu les verras jamais plus !

 Ils aim’ pas comm’ ça pue, Ils aim’ pas comm’ ça pue,

 Tu les verras jamais plus !

Et pour ponctuer sa performance, elle passa son index sur l’arête du nez de son compagnon, y laissant une traînée dorée. Ce dernier la regarda ahuri, puis, finalement, lui sourit.

— J’croyais qu’tu voulais pas voir l’serpent. Pas vrai ?

— La vision d’ta pauvre margoulette toute boursoufflée me s’rait plus terrible, encore ! minauda-t-elle. Asteure, c’est presque un gros saucisson.

— Ben merci, Marinette !

— J’parlais du bestiau ! Pfffff... Berdailleux ! C’te réputation qu’tu m’fais. Tu permets au moins que j’t’enduise d’huile pendant qu’tu termines ta préparation, maître coq ?

— Si ça fait qu’ces ch’tits m’foutent la paix, vas-y. Mais arrête avec tes surnoms d’basse-cour !

— Vieux rabat-joie, le maître coq, c’est l’cuisinier sur les navires ! Autant dire qu’c’est un personnage très important du bord.

Avec délicatesse, la jeune femme s’agenouilla près de lui et commença à traiter son visage buriné. Sous ses doigts, elle sentait l’aspect rugueux de sa peau, le piquant de sa barbe naissante, les sillons dessinés par les ridules et les bosses urticantes des premières piqures de la soirée. La moustache, au contraire, se présentait comme un îlot de douceur. Puis, elle passa au torse, que la chemise ouverte découvrait. Elle passa sa main dans ce gouffre et commença à caresser le corps velu. La fermeté des pectoraux lui rappela leur nuit passée ensemble ensemble ; ce souvenir délicieux pourrait-il être un antidote ? Sa paume vibra au rythme des battements du cœur de son partenaire qui s’accéléraient. Le désir ne montait pas qu’en elle. Elle feula de plaisir et se colla contre le dos de l’ancien légionnaire, posant sa tête sur son omoplate.

— ‘Tention, faut qu’j’embroche la bête !

— Déjà ? Espèce de s…

— J’parlais du bestiau ! Pfffff... Estuberlu ! C’te réputation qu’tu m’fais… se moqua-t-il.

Charlotte siffla méchamment. Mais il ne s’en soucia pas et continua de disposer les tronçons le long d’une longue branche. Ayant déjà fiché deux bâton en forme de fourches de part et d’autre du brasier, il disposa la broche dessus. Il se retourna enfin vers sa compagne en désignant les détritus de sa préparation :

— Faut enterrer tout ça fissa.

— Ça peut pas attendre ? implora son amante d’une voix suave.

— Tu crois qu’les fauves, i’ vont attend’, toi ?

— C’est vrai qu’j’ai déjà un gros puma avec moi ! chuchota-t-elle en l’enlaçant.

— Et tu voudrais pas qu’un aut’ prenn’ sa place ! répondit-il en lui attrapant la taille.

— Oh non !

— En c’cas on s’dépêche de s’débarrasser d’ces merdes-là, acheva-t-il avec autorité en la poussant légèrement.

De mauvaise grâce, l’officière se força à emballer dans la peau du serpent, ses viscères et sa tête éclatée, autour desquelles une bande d’insectes bourdonnaient bruyamment. Pour manipuler cette dernière, elle dut prendre énormément sur elle et faire plusieurs tentatives avant d’arriver à la toucher du bout des doigts. Tout appétit semblait maintenant évanoui. Les images infernales menaçaient même de revenir. Charlotte maudit son compagnon. Après lui avoir offert une échappatoire aux souvenirs mortifères, il l’y replongeait avec brutalité… Pendant ce temps, accroupi peu à l’écart, le baroudeur creusait résolument le sol avec la hache de pierre. Une fois le ballot achevé, bien qu’au bord de la nausée, la capitaine vint le déposer près du trou en formation. Elle remplaça ensuite son compagnon, dont les bras non protégés subissaient toujours les assauts des moustiques, furieux ou vexés d’avoir été privés d’une grande partie de leur garde-manger. Ils se relayèrent ainsi plusieurs fois, jusqu’à ce qu’une profondeur satisfaisante soit atteinte. Pendant que l’un grattait la terre, l’autre surveillait les alentours.

Lorsque les déchets furent enterrés, Tribois se rapprocha de Charlotte et passa ses bras autour d’elle. Ses mains se posèrent directement sur son abdomen et la ramenèrent contre son corps musclé. La jeune femme soupira de plaisir et de soulagement en sentant la vague de chaleur irradier son dos. Elle se réjouissait. Malgré la tâche peu ragoutante qu’ils venaient d’effectuer, leur désir n'était nullement retombé et oublié. Comme pour lui confirmer cette observation, une des mains du gaillard remonta vers sa poitrine gonflée d’orgueil et entreprit d’agréable caresses sur ses généreux appâts. Ces affectueux attouchements provoquèrent une ondulation des reins de la petite brune contre le pubis de son amoureux et l’émission de petit vagissement de plaisir.

— J’espère qu’le hamac résistera, souffla-t-elle, la tête renversée en arrière. J’support’rai pas une nouvelle interruption.

— On est pas obligé d’l’utiliser ! susurra-t-il à son oreille.

— Oh mo gran tig-marké, piké mo lò-la ![2] gémit-elle.

[1] El toque a Degüelo est un air de tambours et trompette signifiant pas de quartier. Lors du siège de fort d’Alamo, en février-mars 1836, il fut joué durant plusieurs jours par l’armée mexicaine aux assiégés texans. On connait surtout la version (imaginaire) composée à la fin des années 1950 pour les western Rio Bravo et The Alamo.

[2] Oh mon grand jaguar, prends moi là !

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