La pêche au gros

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Le dîner du soir était certes raffiné. Mais la qualité des mets ne put compenser l’ostracisme dont fut victime Ambroisine. Comme c’était l’habitude dans la bonne société, les hommes ignorèrent les sujets sérieux des affaires. Lorsque la jeune femme tentait de les aborder, il se trouvait toujours un des deux pour dévier la discussion sur quelques frivolités, jugées plus dignes des oreilles féminines.


Cette attitude condescendante et misogyne irrita particulièrement la duchesse, qui y voyait là une peu subtile façon de lui rappeler l’éviction planifiée dont elle était la victime. Retenant sa colère, elle se sentit bien aise de devoir laisser ses messieurs aller fumer le cigare, après ce repas plein de contrariété. Si elle se retira docilement, elle ne s’avouait pour autant pas vaincue et était bien décidée à ne rien à céder à l’adversité. Il s’agissait, à ses yeux, davantage d’un repli stratégique que d’une débandade suivant la défaite en rase compagne.


De leur côté, les deux seigneurs furent soulagés d’être enfin débarrassés de cette présence encombrante, qui les empêchait donc d’aborder tout sujet d’importance. Enfin, les langues pourraient se délier. Savourant l’intimité du fumoir et les arômes d’un rhum vieux, Schlippendorf était maintenant aux anges. Il tira quelques bouffées de son cigare et recracha d’épais nuages de fumée grisâtre avant de lancer son offensive. C’est toutefois Gonzague qui ouvrit les hostilités :


— Tout de même, cette Ambroisine de la Tour, quelle gêneuse ! Vous devez être usé de ses multiples et impromptues tentatives d’ingérence.

— Ach ! Vous ne croyez pâs si bien dire. C’est une véritâble mouche du coche, comme dirait notre cher La Fontaine. Toujours à vouloir se mêler de tout, à vouloir tout savoir. Je finis pâr étouffer !

— Je vous plains. Et vous me voyez ravi de pouvoir apporter une solution à vos tourments.


De violent sifflement vrillèrent les tympans de leur victime, retirée dans sa chambre d’hôtel. Elle en fut déséquilibrée. Les mains plaquées contre ses oreilles, elle tomba tête la première contre le traversin et tenta de s’y réfugier. Un liquide chaud, coulant contre ses paumes, la fit se redresser. Incrédules, elle contemplait les flaques sanguinolentes. Elle se précipita à la salle d’eau et découvrit, horrifiée, les filets carmin qui dévalait le long de son cou jusque dans le col en dentelle de sa chemise. Sa vision se troubla, l’environnement se mit à tourner devant elle. Elle eut alors un mouvement de recul, buta contre un sac posé au sol et se cogna violemment la tête contre la cloison.


— Cependant, poursuivait l’alsacien, vous n’êtes pas sans ignorer les raisons qui ont motivées lâ présence de mâdemoiselle de la Tour dans ce pays et… combien vos manœuvres les contrârient.

— Soyez sans crainte monsieur de Schlippendorf, il a été mis bon ordre à tout cela. Le père voulait favoriser sa carrière ? Notre bon roi, dans son infinie sagesse, lui a octroyé ce qu’il désirait, à savoir un poste au ministère.

— Brillant ! Qui â eu cette idée ?

— Un magicien ne révèle jamais ses secrets, vous le savez aussi bien que moi ! fanfaronna le neveu.


L’ingénieur fit semblant d’apprécier la remarque avec un sourire de façade et resservit une dose de rhum à son acolyte. Le dîner avait été bien arrosé, mais il n’était pas imprudent de s’assurer de l’affabilité de l’autre.


— Enfin, reprit-il pensivement, je n’entendrai plus ces lâmentations sur le train.

— Le train ?! Mais c’est totalement dépassé ! Ce moyens est bon pour le bétail et les petites gens. Il faut voir plus grand !

— C’est ce que je n’ârrête pas de lui dire, mais elle ne veut pâs m’écouter. Comme si elle était incâpâble de comprendre…

— C’est une femme ! que pouvez-vous attendre d’elle sur un sujet aussi complexe et technique ?


Schlippendorf eut un peut sourire narquois. Face à lui, bien calé contre le dossier du fauteuil recouvert de velours, Gonzague, lui, affichait une mine de ravi de la Crèche. Sa pomme D’Adam, tel un yoyo aux ordres de son palais, accompagnait son gloussement retenu. Ses yeux aux pupilles dilatés brillaient d’un air mauvais.


— Mon cher, pâssons aux choses sérieuses. Que comptez-vous faire des terres de votre oncle en Guyâne ?

— Je ne pourrais, hélas, m’en occuper. J’ai mes propres affaires en France et ne peut être au four et au moulin.

— Souhaitez-vous vendre ? s’inquiéta le directeur-adjoint ?

— Non, bien sûr que non. Enfin… s’agissant des terres de Counani, je pense que oui. Je ne vois pas d’autres solutions ? Nous avons déjà fort à faire en matière de diplomatie sans nous rajouter un conflit.

— L’ârmée française ne ferait certainement qu’une bouchée de celle du Brésil. Ce serait une victoire fâcile. Pourquoi s’en priver ?

— Nous avons déjà eu très peur avec l’Angleterre suite à Fachoda. Maintenant, ce sont les Allemands qui nous cherchent querelle au Maroc... Ils n’ont pas digéré la conquête du Strahl. Non, croyez-moi, l’Afrique est le plus important, en ce moment.

— N’âvez-vous pâs peur que l’or de Counâni ne manque au pâys ?

— Si vous avez une solution pour que nous continuions d’exploiter ces gisements sans froisser notre voisin, je vous en prie allez-y !


Gonzague avait manifesté une certaine agitation, peut-être même de l’irritation. Schlippendorf se ravisa. Il sentait que, si le poisson pouvait mordre bientôt à l’hameçon, il n’avait cependant pas droit à la moindre faute d’inattention. Il décida de porter un coup fatal à Ambroisine, tout en s’assurant, espéra-t-il, une certaine confiance du neveu.


— Il faut que vous fâssiez extrêmement âttention dans vos choix. L’or âttire bien des convoitises. Je ne vous pârle pas que des bandits et des pirâtes. Non, ceux-là ne sont que menu fretin. Je parle de plus gros requins… comme votre tante.

— Ma tante ?

— Regârdez-vous-même. Voici une pâge du registre pâroissiâl des plâcers du Mâroni, que j’ai subtilisée à son insu. Vous voyez, cette entrée griffonnée ? Regârdez bien derrière.


Pendant que le jeune homme regardait et retournait la feuille, il en glissa une seconde, sur la petite table d’acajou qui s’interposait entre eux. Gonzague la remarqua et s’en saisit :


— Et celle-ci, qu’est-ce ?

— Le brouillon d’une lettre de votre tante.

— Mais c’est exactement la même écriture ! Depuis le début cette peste usurpe son titre et l’héritage de mon oncle ?! Mais pourquoi n’avez-vous rien fait pour l’en empêcher ?

— Ce n’était pâs dans notre intérêt. Lâ seule solution que j’âvais était de lâ tuer. Évidemment, il m’aurait été facile de faire croire à un âccident, une mâlâdie tropicâle incurâble…

— Bien sûr ! Pourquoi tant de retenue ?

— Rendez-vous compte ! Votre oncle et sa future épouse décédées tous les deux, loin de toute autorité, de tout lieu de civilisation. Qu’en aurait-on pensé ? Que vous étiez le coupâble tout désigné, que vous âviez cherché à hériter ! Et même si rien n’aurait pu être prouvé, car vous eussiez été totalement innocent naturellement, le doute aurait subsisté. Nous âvons déjà eu de la chance que ses complices disparussent grâce à une décision mâlheureuse de sâ pârt, il ne faut pas trop lâ tenter. Servez-vous de ces révélâtions pour lâ faire renoncer à toute velléité, puisque la situâtion vâ retrouver une certaine normâlité.

— Ne pourrions-nous pas nous débarrasser d’elle une bonne fois pour toute en la chargeant du meurtre de mon oncle ?

— Il n’â pâs été âssâssiné et les témoins pour l’âttester sont légion. Du reste, à quoi vous servirait-il de l’envoyer à l’échâfaud ? Non. Laissez-lâ végéter, la Guyâne se chârgerâ de la détruire à votre plâce.


Ambroisine se réveilla en sursaut avec un violent mal de ventre, comme une lame enfoncée dans abdomen. En position fœtale sur le sol parqueté, sa bouche béante, elle était incapable de bouger ni d’émettre le moindre son. La nausée lui nouait la gorge aussi surement que la corde d’un pendu, rendant sa respiration saccadée. Elle pressa fermement ses paupières à en essorer ses globes oculaires. Prisonnière impuissante, elle priait silencieusement pour que survienne la délivrance.


— Vous me semblez un homme particulièrement avisé et au fait des réalités, complimenta Gonzague, l’esprit particulièrement embué par l’excès d’alcool.


Schlippendorf sourit. Son poisson était désormais ferré. Il déploya alors ses filets pour l’attraper.

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