Karel Benatia
Rives-Noires, France - 199X
Le blocus avait commencé huit jours plus tôt.
Les cargos immobilisés dans le détroit formaient une ligne lumineuse jusqu’à l’horizon.
Officiellement, une fuite de solvants dans le détroit avait contaminé les quais industriels de Rives-Noires. Officieusement, personne ne croyait plus les communiqués. Les poissons remontaient ouverts comme des sacs. Les téléviseurs diffusaient des parasites même débranchés.
Depuis le blocus, les ferries belges ne traversaient plus.
Karel réparait encore des magnétoscopes au sous-sol du magasin Électro-Vidéo 2000 quand les militaires avaient fermé les routes.
À vingt-deux heures précises, toutes les chaînes s’interrompaient pour laisser place au même message :
CECI EST UN ULTIMATUM
REMETTEZ TOUT SUPPORT VIDEO NON DECLARE
AVANT LA DATE LIMITE DU 12 MAI
Puis venait le bruit. Un souffle humide. Magnétique.
Le vieux Bouchard, ancien projectionniste devenu passeur de VHS, prétendait connaître l’origine du signal. Une copie pirate de Videodrome enregistrée en Belgique au début des années 90. Une version malade où chaque visionnage ne montrait jamais deux fois les mêmes images.
Les autorités la cherchaient depuis des années.
Le troisième soir du confinement, un gendarme frappa à la grille du magasin. Uniforme trempé, yeux rouges de fatigue.
- Tu répares les lecteurs U-Matic ?
Karel acquiesça.
Le gendarme posa une cassette dans ses mains avec le dégoût prudent d’un homme tenant un animal crevé.
Aucune étiquette.
- Elle passe en boucle sur Canal 6 depuis trois jours. On a coupé l’émetteur. Ça continue quand même.
La bande était chaude, presque incandescente.
Karel descendit au sous-sol. Le magnétoscope avala la cassette dans un claquement mou.
L’image apparut difficilement.
Une vedette portuaire dérivait dans le brouillard du canal nord. La caméra tremblait. Quelqu’un respirait très fort derrière le caméscope.
Puis l’écran montra autre chose.
Les quais de Rives-Noires remplis de silhouettes immobiles regardant une télévision géante. Certaines semblaient fusionnées au mobilier urbain, prises dans les câbles noirs qui couraient sur le béton comme des racines.
L’image sauta.
Le présentateur de Canal 6 apparut. Karel avait réparé un de ses écrans cathodiques peu avant son suicide. C'était il y a douze ans.
- Le blocus est maintenu jusqu’à stabilisation des transmissions organiques.
Sa bouche bougeait mal. Comme un doublage à la synchronisation manquée.
- Les habitants contaminés doivent rejoindre la vedette avant évacuation.
La caméra pivota brusquement vers le port.
Karel reconnut immédiatement l’embarcation.
Une vieille navette rouillée immobilisée dans le bourbier des quais pétroliers depuis des années.
Quelqu’un frappait alors contre la porte du magasin.
Puis plusieurs personnes.
Puis des dizaines.
À travers les soupiraux du sous-sol, Karel aperçut leurs visages pâles tournés vers les écrans de télévision exposés en vitrine.
Tous souriaient.
Le magnétoscope continuait de chauffer.
Même après que la cassette eut fondu à l’intérieur.

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