Remous
Les remous provoqués par la mystérieuse disparition d’un cadavre ne se firent pas sentir que sur la terre ferme. Au fond de l’océan Atlantique, là où nul homme ne peut descendre vivant, une agitation de taille invita tous les résidents des lieux à rester calfeutrés chez eux, ou, si par malheur, on se trouvait coincé dans les vagues de la tempête, à se cacher au mieux, dans une cavité offerte par le sable, ou dans un abri de fortune improvisé dans une végétation dense. La colère de Mami Wata rugissait si fort que même Oduduwa et Obatala durent sortir de leur retraite paisible pour intervenir. Ils cherchèrent à connaître les motifs de tels rugissements, mais n’obtinrent comme explications que des grognements bestiaux et des tourbillons de rage. Il leur fallait néanmoins parvenir à résoudre cette question avant qu’elle ne prenne des proportions démesurées, car, connaissant parfaitement Mami Wata, qui était leur descendance directe, ils ne s’imaginaient que très bien qu’une telle furie était probablement partie d’un grain de sable. Ils réunirent donc leurs forces afin de parvenir à canaliser l’impulsive et capricieuse Mami Wata. Pour ce faire, Obatala éleva sa voix rauque et invita d’un ton ferme Mami Wata à se contenir sous menace d’être convoquée au Conseil. Il fallut du temps pour retrouver un semblant de calme au fond de l’océan. Néanmoins, progressivement, les tourbillons s’affaiblirent et les cris inquiétants firent place à des gémissements plaintifs pour lesquels on se serait presque pris de pitié s’ils n’avaient été précédés de cet orage affolant. Désormais calmée, Mami Wata fut contrainte d’écouter ses aïeuls et de répondre à leurs interrogations. Comme elle ne semblait pas disposée à ouvrir le dialogue, Oduduwa s’en chargea. Sa position de premier homme du peuple Yoruba lui permettait de rester informé de ce qui se passait au-dessus de l’eau. Malgré ses apparences d’esprit endormi, il avait toujours eu soin de garder un œil sur les informations humaines, ce qui lui permettait, l’air de rien, de veiller sur le comportement des esprits aquatiques œuvrant sous sa responsabilité. En effet, il lui importait que ces derniers ne soient pas à la source d’un nouveau conflit Hommes-Esprits de l’eau. Ces derniers jours, bien sûr, il avait eu vent de l’histoire du noyé englouti par les eaux d’une mare. L’information l’avait interpelé, mais il ne s’y était pas arrêté outre mesure, l’histoire ayant eu lieu sur un territoire qui ne le concernait pas directement. Seulement, la crise soudaine et inexpliquée de Mami Wata ne présageait rien de bon et il craignait que celle-ci ait joué un rôle plus ou moins direct dans cette mésaventure. Décidé à ne pas perdre de temps pour dénouer cette affaire, il alla droit au but :
« Est-ce toi qui as fait disparaître ce corps humain ? »
À cette simple question, Mami Wata commença de nouveau à bouillonner. Oduduwa était loin d’être impressionné par le sang chaud de sa descendante et insista plus fermement :
« Oui ou non ?
- Nooon !!! » tonitrua Mami Wata en fouettant l’eau de sa queue. « Non, non, non et non ! »
Ses poings frappèrent la roche de son banc. Oduduwa et Obatala furent soulagés de cette réponse, mais l’apaisement s’annonça de courte durée, car Mami Wata commençait maintenant à ruminer oubliant la présence de ses ancêtres.
« Les choses ne devaient pas se passer ainsi… non. Ce n’était pas ce que j’avais prévu. Mais quelle est la garce qui a fait ça ?
- De quoi parles-tu ? interrogea doucement mais non sans une pointe d’inquiétude Obatala.
- Personne ne devait récupérer le corps de Colin.
- Qui est Colin ?
- Le noyé disparu.
- Es-tu en train de dire que tu es mêlée à cette histoire ? » coupa Oduduwa.
Mami Wata sembla alors réaliser à qui elle s’adressait et se mit à regretter d’avoir autant parlé, mais il ne lui était désormais plus possible de faire marche arrière. Elle pesa donc ses mots pour la suite des aveux.
« Colin était un amant… mon préféré même… seulement… il n’était pas aussi fidèle qu’il l’aurait dû…»
Mami Wata prit un air attristé et baissa les yeux. Obatala et Oduduwa n’avaient nul besoin qu’elle finisse ses propos ; ils avaient très bien compris la fin de l’histoire. Mami Wata était intransigeante sur la question de l’infidélité. Obatala acheva pour elle : « Tu l’as tué. » Mami Wata était donc pleinement responsable de ce qui était passé pour un fait divers. Obatala et Oduduwa auraient pu se tranquilliser du fait que les Hommes n’y avaient guère apporté de crédit et que la cause venait d’une colère isolée de Mami Wata. Cependant, il demeurait la disparition du corps et celle-ci posait problème. Si les humains, de leur côté, ne semblaient pas s’en préoccuper outre mesure, du côté d’Obatala et Oduduwa, on craignait que cela ne cache un plan belliqueux dans l’un des peuples sous-marins. Il leur faudrait donc très vite sonder les ondes aquatiques afin de pouvoir désamorcer une éventuelle bombe à retardement, avant qu’elle ne soit enclenchée.

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