Autoportrait d’un type qui aurait dû être exorcisé plus tôt

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La mer ce soir-là avait décidé de faire la maligne.

Elle ondulait avec ce petit air mystique de carte postale premium, genre “je suis éternelle, toi tu es en CDD”. Moi j’étais assis sur le capot de mon van, posture christique face à l’infini, en essayant de paraître profond alors que je me demandais surtout si j’avais encore du gasoil.

On m’avait demandé ce que je serais si j’étais autre chose.

Cette question est une arnaque.

C’est Tinder version métaphysique.

Les gens répondent “aigle”, “loup solitaire”, “phoenix”.

Personne ne répond “cafard motivé”.

Moi si j’étais un animal, je serais un chien de mer sous anxiolytiques. Pas le lion. Le lion, c’est pour les gens qui mettent “CEO de moi-même” dans leur bio. Moi je suis le mammifère qui survit pendant que les autres écrivent des autobiographies prématurées.

Je n’ai jamais voulu dominer la savane.

Je veux juste ne pas finir en documentaire Arte avec voix off grave.

Si j’étais un végétal, je serais une mauvaise herbe. Une plante qui pousse là où le règlement de copropriété l’interdit. Pas un cèdre majestueux cité par Coelho. Non. Une herbe Beckett-compatible. “Je pousse, donc j’insiste.” Botanique du désespoir joyeux.

On m’a déjà dit que j’étais résilient.

C’est faux.

Je suis juste trop têtu pour mourir symboliquement.

Si j’étais un pays, je serais le Portugal un soir de novembre, quand tout est bleu, un peu triste, mais quand même ouvert. Pas un empire. Les empires finissent mal. Toujours. Avec des statues déboulonnées et des types qui découvrent que la neige existe.

Je n’ai pas l’âme de Napoléon.

J’ai l’âme du type qui regarde Napoléon et se dit : “Il va glisser.”

Si j’étais un sport, évidemment le surf.

Pas pour la photo torse nu, la nature m’a fait une silhouette d’intellectuel qui s’est trompé de salle, mais pour l’humiliation constante. La vague est une DRH cosmique. Elle te regarde et dit : “Non.”

Chaque session est une petite crucifixion aquatique.

Chaque chute me rappelle que je suis essentiellement un cerveau arrogant attaché à des bras approximatifs.

Si j’étais une musique, je serais un morceau qui commence en poésie et finit en crise existentielle avec guitare saturée. Le genre de truc qu’on écoute en se disant “je vais bien” alors que non, manifestement.

Si j’étais une touche de clavier, je serais “Échap”.

Parce que j’ai un problème avec les “Il faut”.

Il faut réussir.

Il faut se poser.

Il faut investir.

Échap.

Je suis l’erreur 404 de la normalité.

Le hoodie noir posé sur le siège passager sentait le sel et les décisions discutables. Si j’étais un vêtement, je serais ça. Pas chic. Pas vendeur. Mais fidèle. Le genre de truc qui traverse un skatepark, une rupture et une crise mystique sans demander de médaille.

Les costumes me vont mal.

Ils donnent l’impression que je vais annoncer une réforme fiscale.

La planche contre le van était rayée comme mon historique émotionnel. Si j’étais un objet, je serais elle. Fissurée. Rafistolée. Toujours là. Les objets trop lisses me mettent mal à l’aise. Ils ont l’air d’avoir eu une enfance stable.

Si j’étais une couleur, je serais bleu nuit. Le moment juste avant que ça parte en vrille. Pas midi LinkedIn. Le crépuscule un peu dangereux. Celui qui dit : “Ça peut très mal finir.”

Si j’étais un véhicule, je serais ce van. Pas rapide. Pas rentable. Mais libre. Une hérésie roulante contre le leasing existentiel.

Si j’étais un meuble, je serais un bureau qui a vu des textes géniaux supprimés par panique. Un meuble qui connaît mes ambitions littéraires et qui me regarde comme on regarde un cousin qui a tenté le théâtre.

Je ne serais pas un grand homme historique. Les grands hommes ont toujours un monument et un scandale. Moi je serais l’explorateur qui s’est trompé de continent et qui a dit : “C’était expérimental.” L’histoire est écrite par les types qui ont survécu à leurs erreurs. Je vise ça.

En fiction, je serais le personnage secondaire qui observe tout et qui lâche une phrase absurde au moment précis où ça fissure le décor. Pas le héros. Le commentaire.

Comme signe de ponctuation, je serais les points de suspension…

Parce que je n’ai jamais terminé une idée sans penser à autre chose.

Parce que la certitude me donne des boutons.

Et si j’étais un plat, je serais épicé. Pas consensuel. Le genre de truc qui brûle un peu et qui fait dire : “Ah… intéressant…” avant de chercher de l’eau.

La mer a continué son numéro mystique.

Moi, j’ai réalisé un truc.

Ce portrait chinois, c’est juste une façon élégante de dire que je suis un type légèrement décalé, pas tout à fait intégré, qui préfère parler de Nietzsche à des vagues qui n’en ont rien à foutre.

Je ne suis pas un lion.

Je ne suis pas un empire.

Je ne suis pas une légende.

Je suis un type en hoodie noir, assis sur un van douteux, face à un océan qui s’en fiche,

en train de transformer une question de salon en délire existentiel.

Et franchement ?

Si le Vatican devait interdire quelque chose,

ce serait probablement moi en train d’expliquer ça à voix haute.

Amen.

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