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L’Avocat Général se leva d’un bond, et gagna rapidement la barre. Il avait perdu son air bonhomme.
« Madame la Présidente, permettez-moi de protester contre les procédés dilatoires et hors de propos de la défense. La cour est ici est pour juger des faits bien établis et non pas pour entendre des discours hors-sujet sur les techniques de liquéfaction du gaz de ville. »
« Monsieur l’Avocat Général, croyez-vous que je n’avais pas vu vos gesticulations me demandant d’interrompre la plaidoirie de Maître Nerville ? » La présidente avait un sourcil levé et le regard sévère. « Il m’a semblé que l’analogie utilisée par la défense était au contraire particulièrement instructive compte tenu du contexte dans lequel se sont déroulés les faits incriminés. Avez-vous d’autres choses à ajouter ?», demanda-t-elle sèchement.
L’Avocat Général avait l’air contrit d’un enfant semoncé par sa maîtresse d’école. Il eut besoin de quelques instants avant de reprendre le fil de ses pensées.
« Oui. Je voudrais réagir sur plusieurs éléments soulevés par l’avocat de la défense. Et tout d’abord, sur l’idée suggérée par Maître Nerville, que la « misère » de son client puisse le dédouaner de sa responsabilité dans les crimes innommables qu’il a commis. Je voudrais insister sur un point qui me semble évident : le statut de victime, réel ou supposé, ne peut pas donner une licence pour perpétrer un crime. Ensuite… » Monsieur Paquin feuilletait frénétiquement les notes qu’il avait prises pendant la longue plaidoirie de la défense. « Ensuite, il me paraît pour le moins hasardeux voire déplacé… » Alexandre sentait que l’Avocat Général prenait quelques précautions oratoires pour ne pas attirer à nouveau les foudres de la présidente. « …il me paraît pour le moins hasardeux voire déplacé, dans le cadre d’une plaidoirie devant une cour d’assises, de s’égarer dans des considérations politiques, notamment sur la liberté d’opinion dans des enceintes universitaires. Notre pays est encore une démocratie où les libertés fondamentales peuvent être respectées, et avant tout dans des établissements réputés comme l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. »
Victoria donna un coup de coude à Alexandre et lui glissa dans un murmure : « C’est un ancien de Sciences Po, j’ai regardé dans l’annuaire. »
« Enfin, il me paraît extravagant de tout à la fois réclamer une sanction appropriée et dans le même temps rejeter le principe d’une période de sûreté, pratique absolument inédite dans un procès pour terrorisme. Vous nous dites que cet individu qui a assassiné de sang-froid une dizaine de personnes pourrait sortir après quelques années de détention ? C’est une perspective ridicule et irrespectueuse pour la société française que je représente et en particulier pour les victimes. »
L’Avocat Général semblait avoir épuisé la liste de ses remarques et fut remercié par la présidente.
« Maître Nerville, le dernier mot revenant à la défense, souhaitez-vous réagir à la réplique du Ministère Public ? »
« Merci Madame la Présidente, je serai bref. »
L’avocat regagna la barre.
« Monsieur l’Avocat Général, je voudrais vous répondre sur votre dernier point. Il est certes rare en matière de terrorisme de ne pas assortir une condamnation par une peine de sûreté. Mais cela est déjà arrivé. Les juges peuvent également réduire la durée de cette peine de sûreté. Je ne citerai que le cas célèbre de Georges Ibrahim Abdallah, condamné en 1987 à la réclusion à perpétuité pour actes de terrorisme, avec une peine de sûreté de quinze ans. »
Maître Paquin lança un regard à son adversaire en ajoutant : « Et n’en déplaise à Monsieur Paquin, malgré cette peine de sûreté réduite, Georges Ibrahim Abdallah est détenu depuis 1984 et détient un des records de longévité dans les geôles de la république. »
Se tournant vers la Présidente et ses assesseurs, l’avocat prit un ton humble.
« Je ne demande pas une dérogation aux règles pénales pour mon client, je demande à la cour de faire un double acte de confiance. Confiance tout d’abord dans la capacité de mon client à corriger ses erreurs et à réintégrer la société et confiance ensuite dans nos Juges d’Application des Peines. Leur mission, indispensable et souvent méconnue, consiste à estimer quand les détenus sont aptes à retrouver sa liberté. Faisons confiance à ces professionnels. »
« Je vous remercie pour cette précision. Est-ce que l’accusé souhaite prendre la parole avant que la cour ne se retire pour délibérer ? » demanda la présidente.
Alexandre vit Mohamed se lever dans son box et s’approcher du micro un papier à la main.
« Oui Madame la présidente » commença-t-il d’une voix hésitante. « Il m’a fallu du temps pour réaliser combien j’ai pu faire du mal autour de moi. J’ai écouté et suivi les mauvaises personnes dans l’espoir de plaire à Allah. Mais je comprends désormais que jamais Allah ne pourrait exiger de détruire ce qu’il a créé, uniquement pour lui faire plaisir. Ça n’a pas de sens. »
Mohamed se tut un instant avant de reprendre d’une voix claire et posée.
« Je voudrais demander pardon aux familles des personnes qui ont été assassinées par moi, ou sur mes ordres par les hommes que je commandais il y a trois ans. Je demande pardon aux familles des militaires omanais, je demande pardon à la famille de Jaypee, je demande pardon aux familles des journalistes, je demande pardon à la famille du commandant Kerpont. Je demande pardon à tous ceux qui ont pu souffrir à cause de mes actes, et notamment à mes parents. J’aimerais pouvoir revenir en arrière et ne pas me laisser entraîner dans cette spirale infernale. Mais c’est impossible. »
Le repenti leva les yeux de son papier et regarda les juges en face de lui. Puis il reprit sa lecture.
« Vous savez, quand je réfléchis à mon parcours de djihadiste, je me dis que la voie que j’ai choisie, essayer de réparer le mal que j’ai fait, n’est pas la plus facile. Il serait tellement plus simple de conserver cette foi aveugle qui ne se pose pas de question, de me persuader que tout ce que j’ai fait est juste et de continuer sur le même chemin. Mais ce chemin ne mène pas à la vérité et quoi qu’il puisse m’en coûter, je ne peux pas continuer sur un chemin de mort.
Je souhaite réparer le tort que j’ai fait, dans la mesure du possible. Je souhaite aider les personnes comme moi à ne pas se laisser abuser par les faux discours des salafistes. Je souhaite travailler et si Dieu veut, fonder une famille. Je sais que personne ne me doit rien, bien au contraire. Mais je sais que le pardon existe et c’est ce que je demande aujourd’hui. »
La présidente attendit que Mohamed ait repris place sur son siège puis déclara : « les débats sont maintenant terminés. La cour va se retirer pour délibérer. »

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