Chapitre III — Des moutons partout, des chiffres nulle part
Il fallut un certain temps avant que quiconque n’ose formuler le problème. Non pas parce qu’il était invisible, mais parce qu’il était partout. Lorsqu’un phénomène est constant, il finit par disparaître du regard. Les Romains étaient particulièrement doués pour cela.
Les premiers signes furent discrets. Ils prirent la forme de petites incohérences, si mineures qu’elles furent immédiatement classées comme normales. Un troupeau compté le matin semblait légèrement différent le soir. Un autre, recensé à plusieurs jours d’intervalle, donnait des résultats qui ne coïncidaient pas tout à fait. Rien d’alarmant. Rien d’inhabituel.
Les registres, eux, restaient impeccables.
Chaque chiffre y était inscrit avec soin, dans une écriture régulière, parfois embellie d’une légère décoration lorsque le fonctionnaire s’ennuyait. Les colonnes étaient droites. Les totaux soigneusement alignés. À première vue, tout inspirait confiance. À seconde vue aussi, à condition de ne pas comparer trop longtemps.
Les comparaisons prolongées n’étaient d’ailleurs pas encouragées. Elles ralentissaient le travail et donnaient naissance à des questions inutiles. L’administration préférait les lectures rapides et les conclusions simples. Un chiffre noté était un chiffre existant. Le remettre en cause revenait à remettre en cause le registre lui‑même, ce qui était considéré comme excessif.
Sur le terrain, pourtant, la situation devenait de plus en plus confuse.
Dans certaines régions, les moutons semblaient omniprésents. On en croisait sur les chemins, dans les collines, près des points d’eau. Ils apparaissaient là où on ne les attendait pas, puis disparaissaient sans explication claire. Les bergers eux‑mêmes avaient du mal à affirmer combien d’animaux ils accompagnaient réellement.
Lorsqu’on leur posait la question, ils répondaient généralement par un chiffre approximatif, suivi d’une justification vague. Cette réponse suffisait dans la plupart des cas. L’important était qu’elle ressemble à une réponse. La précision venait après, si elle venait.
Les fonctionnaires chargés du comptage commencèrent à développer des stratégies personnelles. Certains se fiaient à leur mémoire. D’autres à l’ordre de passage. Quelques‑uns inventèrent des repères visuels : une pierre, un arbre, une pente. Ces méthodes fonctionnaient jusqu’à ce qu’elles cessent de fonctionner, ce qui arrivait toujours.
Un phénomène particulier fut observé sans être immédiatement nommé. Plus un troupeau était grand, plus il devenait difficile à stabiliser numériquement. Les petits troupeaux posaient peu de problèmes. Les grands, en revanche, semblaient échapper à toute tentative de fixation définitive. Leur nombre variait selon l’angle d’observation, le moment de la journée, et parfois l’humeur générale.
Cette instabilité n’était pas interprétée comme un défaut du système, mais comme une caractéristique du réel. Le réel était complexe. Le système, lui, était solide. On ne remettait pas en cause ce qui fonctionnait sur le papier.
C’est à ce moment‑là que certains commencèrent à remarquer un détail troublant : on croisait souvent des moutons sans jamais les voir être comptés. Ils étaient là, bien visibles, mais absents des registres connus. Lorsqu’on cherchait à les rattacher à un troupeau précis, la tentative échouait presque toujours.
Ces moutons n’étaient ni nouveaux, ni manifestement étrangers. Ils semblaient simplement… en trop.
Personne n’osa employer ce terme officiellement. On parlait plutôt de “présences non encore intégrées” ou de “variations mobiles”. Ces expressions rassuraient. Elles donnaient l’impression que le phénomène était temporaire et sous contrôle.
Dans les faits, il ne l’était pas.
Plus le temps passait, plus il devenait évident que les chiffres et les moutons n’évoluaient pas au même rythme. Les registres conservaient une stabilité admirable, tandis que les collines semblaient se remplir. Les chiffres restaient constants. Les moutons, eux, semblaient se multiplier, ou du moins se redistribuer d’une manière que personne ne comprenait vraiment.
Les tentatives de recomptage se firent plus fréquentes. Elles donnèrent rarement les mêmes résultats deux fois de suite. Cela fut noté, puis rapidement relativisé. Deux chiffres proches valaient mieux qu’un seul exact. On choisissait celui qui s’intégrait le mieux aux totaux existants.
Ainsi, les registres continuaient de raconter une histoire cohérente. Une histoire où tout était sous contrôle. Une histoire dans laquelle les moutons avaient une place précise, même si cette place ne correspondait plus à ce que l’on voyait réellement.
Les moutons, de leur côté, continuaient de se déplacer. Ils passaient, repassaient, s’arrêtaient, repartaient. Ils n’avaient aucune conscience des chiffres, mais ils semblaient avoir compris quelque chose d’essentiel : tant qu’ils n’étaient pas clairement identifiés, ils échappaient à l’attention.
À ce stade, personne ne parla de stratégie. Personne ne parla d’intelligence. Il s’agissait simplement d’un ensemble de comportements discrets, répétés, efficaces.
Les chiffres tenaient encore.
Les registres aussi.
Mais entre les deux, un espace s’était ouvert.
Et dans cet espace, les moutons étaient partout.

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