Loin de la vérité

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  Le petit poursuit son ouvrage. Baisser les bras reviendrait à laisser les doigts moqueurs de ses camarades de classe continuer à le pointer, à le désigner incapable, à provoquer les rires et admettre le sobriquet « d’Oscar l’handicapé » comme adapté. L’enfant réunit toutes ses forces et les modèles de lettres colorées en sa possession pour venir à bout de l'étrange missive. « COURS », « bOLI », « AsU », des bribes de mots ont été assemblées sur le tableau magnétique et témoignent de ses récents essais. Au sol, d’autres signes alphabétiques, inspirés du message original, sont maladroitement regroupés sur des feuilles volantes. Oscar se concentre à nouveau. Il recueille ces éléments et tente une nouvelle interprétation.

« a… asu.. C.. cour.. Cours.. COURSE a COURSE La COURSE !! LA COURSE !!! »

  La course. Ça, il connaît, il adore faire la course lors de la récré. Mais que signifie la suite ? « Abbe.. aPPeL APPEL ! Apoli.. APOLI-ne… A-PO-LINE ?»


  La porte s’ouvre. Jiin fait son apparition, tout sourire, agitant le doudou vers Oscar. Le jeune enfant se lève d’un coup, les yeux grands écarquillés.

« Oui ! C’est ça ! Apoline. C’est une fille. M’man !!! J’ai lu ! J’ai lu les mots ! » s’écrie-t-il en bondissant hors de sa chambre.

Cavalcade dans le couloir, sur le parquet, dans le salon…

— M’man ! M’man ! Comment on fait des avions en papier ?

— Deux secondes, Dany…

— J’ai une nouvelle copine : Apolline !

— Super mon chéri, mais maman est au téléphone, là, en montrant l’appareil et ses écouteurs.

— Moi aussi, je veux lui envyer un avion.

— « Envoyer », on dit. On en reparle après ?

— J’ai touvé tous les mots. J'ai touvé tous les mots !

— « Trouvé », on dit. Répète s’il te plaît. Excuse-moi, Dany…

— Tou…

— Non : « Trrr ». Il faut bien le dire, sinon Clara ne va pas… Attends, il est quelle heure, là ? Pétard ! Dany ? Je te rappelle. Je dois aller chez l’orthophoniste !

— J’ai une copine. Elle m’a lancé un avion…Et même que j’ai tout lu. Son nom, c’est Apolline. Elle fait des courses d’avion…

— Très bien… tu me raconteras ça dans le taxi, Oscar. On est en retard. Jiin ? Jiin ?! Va mettre tes chaussures, Oscar. Vite ! Jiin, vous pouvez donn… The shoes for Oscar, please !

  Jiin pose la peluche dans la chambre du petit et se précipite pour donner ses baskets à l'enfant, dans le vestibule. Mathilde les rejoint. Manteau sous le bras, sac à la main, le portable de l’autre, elle désigne du regard la porte d'entrée.

— When you’re finished, you close the door, please? demande-t-elle à Jiin qui acquiesce poliment. Eh ! Mais tu vas où, Oscar ?

— Prendre l'avion d'Apoline.

— Ah, non. On n'a pas le temps.

— Mais c’est elle qui m'a lancé l’avion ! Viens voir !

— On verra tout ça après. Allez, tu dis au revoir à Jiin, Oscar. C’est parti. Bye, Jiin !

— Au revoir Jiin... M’man, Clara, elle va être contente : j’ai lu tout plein de mots aujourd’hui.

— C’est sûr… Attends mon chéri. J’appelle le taxi, là.

La porte d'entrée se referme.


  Voilà Jiin seule, dans ce grand appartement qu'elle connaît mieux que toutes celles qui partagent la chambre de son foyer. Elle s'arrête un instant. Les yeux clos, elle hume le calme. Elle tente de laisser pénétrer un silence apaisant en elle, comme celui qui perdure quand on entre, muet d'humilité, dans le premier des temples. Un coup de klaxon surgit de la rue. Suivi de deux autres. Des vociférations sans intérêt s'enchaînent. Avec le peu d'énergie qui lui reste, elle reprend sa routine.

  

  Dans la chambre d'Oscar, elle ferme la fenêtre, coupant court aux regards furtifs d'en face, et termine son labeur. Elle balaye d'un œil las le bazar quotidien. S'accroupit et rassemble, de ses doigts minces et sensibles, les pièces de Lego multicolores. Elle les distingue au premier coup d'œil malgré les teintes criardes du tapis de sol ; Pwa ne disait-elle pas qu'elle était la plus rapide de ses sœurs au tri des grains de riz ? Un don qui lui servirait toute sa vie, avait poursuivi sa grand-mère. Des paroles d’amour, à des milliers de kilomètres d’ici. Et de la vérité aussi.

  Un coup de chiffon doux sur l'écran de la télé, du PC et sur les autres appareils qui traînent et qu'elle repose sur le bureau, à côté de jouets démontés, à l'abandon. Il reste évidemment à nettoyer les vitres. D’un geste vif, Jiin efface les empreintes de doigts qui ressemblent à s'y méprendre à celles de la veille. Elle s'éloigne au plus vite de l'odeur du spray, à mille lieues des fragrances subtiles du bois de oud. La fenêtre, exempte de toute trace, affiche à nouveau une transparence implacable sur celles de l'immeuble d'en face, toutes closes désormais.

  Elle ramasse la réglette en plastique souple illustrée d'un éléphant aux oreilles mauves et à la longue trompe rectiligne. C'est avec ça que le petit essaie de lire, se dit-elle. Elle l'a déjà vu faire. Elle range l'outil dans sa trousse, à côté du tableau blanc et des majuscules colorées qui y sont accrochées. Des signes étranges, compositions verticales, horizontales ou diagonales. Deux d’entre elles ressemblent à s'y méprendre au nga et au wa de sa langue. Mais elle n'est plus dupe. Ce leurre dans lequel elle est tombée en arrivant ici n'est qu'une illusion ; une de plus. Comme celle de croire qu'un pays en paix était un paradis. Loin d'imaginer cette vie clandestine, sujet invisible au royaume des petits riens, à se faufiler dans l’anonymat, à l’abri des regards et des considérations. Soumise en offrande à un dieu d’une religion futile, à un rituel immuable, inutile.

  Chaque jour est un jour de servitude dans l’inconnu. Être adepte des mêmes gestes, sentir les remugles des produits ménagers, lutter contre le chaos quotidien pour retrouver un nouveau désordre le lendemain. Repasser les chemises de monsieur le mari qu’elle n’a jamais vu autrement qu’en photo, briquer les sourires sous vitre, aérer l’appartement avec vue sur d’autres fenêtres, rarement ouvertes. Passer le balai, le ramasse-poussière, l'aspirateur sur les rognures d’ongles, les mines de crayons ou les sachets de bonbons. Toujours se montrer patiente, disponible, compréhensive alors que personne ne la comprend, ne l'entend, n'arrive à percevoir l’envers de son sourire.


  Malgré une nausée soudaine, Jiin poursuit sa besogne. Elle ramasse les derniers papiers qui traînent, comme celui-ci, tout chiffonné, et sur lequel quelques mots sont écrits. Attentive, elle laisse glisser ses yeux sur chacune des lettres.

Au seCOURS

PrIs en otAGE

APpelez la POLIce


  Elle pose la feuille sur le bureau, respire calmement, à pleins poumons, puis compare chaque signe à ceux disposés sur le tapis coloré en prenant tout son temps jusqu’à ce que les larmes lui viennent.

  Cinq mois qu’elle est ici, et tout lui reste obscur. Rien de ces signes angulaires, ces combinaisons de segments, ces soi-disant « lettres » ne signifie quoi que ce soit. Son regard divague dans ce graphisme stérile, insensé. Comme mon avenir ou ce message, se dit-elle, bon à jeter aux ordures.

Jiin s'exécute, rassemble quelques autres détritus et ferme le sac-poubelle.

Elle redémarre l’aspirateur.

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