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C’était il y a deux ans maintenant…
J’entamais ma journée de boulot comme les autres avant : blasé, soûlé, fatigué d’avance. J’enchaînai les clients en regardant le temps s’égrener avec une lenteur révoltante.
Ma pause, enfin. Je sortis fumer une cigarette, mon seul moment de plaisir de l’après-midi en attendant de le retrouver. C’est là que mon smartphone s’est emballé. Un numéro inconnu, je n’ai pas décroché, par habitude. Puis un message vocal. J’entends encore cette voix, parfois, dans le noir, ces mots que jamais je n'oublierai : il y a eu un grave accident…
Adrénaline. J’ai prévenu mon collègue et, sans attendre sa réponse, j’ai attrapé mes affaires et sauté dans ma voiture. Le trajet jusqu’à l’hôpital n’est qu’une succession d’images floues, comme la bande d’une VHS trop vieille pour être encore lue. Au guichet, l’infirmière pinça les lèvres en me voyant. Elle me demanda de la suivre.
Les néons étaient aveuglants ; pourtant j'avançais dans les interminables couloirs, guidé par la seule force de mes jambes. Sans semonce, elle me présenta une porte que je visualise comme si j’y étais encore : blanche, scindée de bandes vertes, un hublot rectangulaire en son milieu. Je n’arrivais plus à respirer, je ne voulais pas aller plus loin.
Il m’attend…
Tandis que je la poussais, une odeur médicamenteuse m’agressa les sens, puis à nouveau, la lumière, trop éclatante, trop intense. Un lit, une forme couverte d’un drap immaculé, un homme en blouse blanche, la mine triste. Il abaissa le linge et le pâle visage me foudroya. Mes jambes flanchèrent, mon cœur s’arrêta et je tombai à genoux, terrassé.
Je me souviens des jours suivants comme des traces de pas sur la plage après une tempête : effacés, flous. Des gens, beaucoup trop. L’air qui me manquait, le souffle qui ne me revenait pas. Mes yeux, brûlants. Mon cœur en miettes.
Tandis que le cortège suivait le corbillard, un intense sentiment de rage m’envahit.
Pourquoi tu m’abandonnes, salopard ?
Ils déposèrent le cercueil sur l’autel. Il avait l’air si apaisé dans son cocon de satin. Je me suis jeté sur lui, l’ai frappé. Son corps était froid. Son visage, inexpressif. Les nerfs en feu, perdu, je me suis blotti contre lui une dernière fois, laissant mes larmes sur son costume marine comme des marques de regrets éphémères. Celles de toutes les choses que nous devions partager. Que nous devions nous dire. Ressentir.
Emporte-les !
La fragilité de nos existences dansait dans les flammes du crématorium, sous mes yeux gonflés. C’est à cet instant que j’ai décidé de partir. Il m’avait abandonné. Je devais faire pareil avec mon ancienne vie. Mon ancien moi.
Loin…
Mais est-il seulement possible de se reconstruire quand une part de votre âme vous quitte ?
Quand ce qui vous définissait n’existe plus ?

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