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J’emprunte souvent ce sentier depuis bientôt deux ans et pas une fois la forêt n’a failli à m’interpeller. Elle vit, évolue, change. Une constance dans le mouvement, parfois presque imperceptible, mais toujours réelle, qui me laisse un goût amer. Une plante naît, un animal construit un terrier, un nid. Les feuilles mortes et les souches se décomposent, grouillantes de milliards d’organismes microscopiques. Même la lumière se joue de ma perception ; tantôt vive et rassurante, tantôt blafarde, parfois même sinistre. Ces changements, cette facilité d’adaptation me fascinent autant qu’ils m’incommodent.

Je baisse les yeux et remarque que ma compagne s’est endormie, la tête hors de mon blouson. Le mouvement berçant de mes pas réguliers et les parfums portés par l’air forestier doivent l’apaiser, la chanceuse. Je jurerais sentir son petit cœur battre contre ma poitrine.

Au détour d’un épicéa centenaire, une odeur nauséabonde m’agresse les narines ; celle d’un cadavre animal. Je quitte le sentier et m’enfonce entre les conifères. Avec le temps, j’ai appris à me fier à mon flair, à voir les traces. Un cerf à moitié dévoré gît sur un tapis de mousse. Cela doit faire plusieurs jours qu’il est là. Les marques de crocs et de lacérations ne me laissent aucun doute sur l’origine de son prédateur.

Un grizzli…

Mes doigts se crispent sur le spray anti-ours. Je guette les alentours en regagnant le sentier, une goutte de sueur me roule dans le cou. Ce ne serait pas le premier qui croise mon chemin, mais depuis quelques semaines, plusieurs personnes ont rapporté la présence d’un spécimen particulièrement imposant et agressif. Même si ma vie n’a pas plus de valeur que la sienne, je préfère éviter la confrontation.

Ma montre indique sept heures. Je presse le pas.

Arrivé sur place, je remarque que les lumières sont allumées. Le magasin n’ouvre pas avant un bon quart d’heure, mais monsieur Maurice est sur le pont. C’est un brave vieil homme, veuf depuis peu, le premier à m’avoir donné du travail et appuyé ma demande de carte verte. Cette boutique représente toute sa vie. Une existence simple, frugale, sans compromis sur la paix et la tranquillité qu’il partageait avec son épouse, Debby.

— Oh, tu es déjà là, mon garçon, s’étonne-t-il malgré la constance que je mets à arriver à l’heure au travail. Tu aurais dû faire la grasse matinée.

— C’est gentil, monsieur Maurice, mais vous savez que je ne suis pas un gros dormeur.

— Tu as bien raison ! L’avenir appartient au lève-tôt…

Il se fige, ajuste ses lunettes sur son nez, puis ses yeux s’écarquillent tandis qu’un large sourire lui fend le visage.

— Qu’elle est mignonne, ajoute-t-il en pointant la boule de poil qui dépasse de mon blouson. Comment s’appelle-t-elle ?

Je hoche la tête.

— Je… je n’y ai pas encore réfléchi. Mais comment savez-vous que c’est une femelle ?

Il hausse les épaules en soufflant.

— Enfin ! Ça se voit, non ?

Son assurance et sa bonhommie m’arrachent un sourire. Il se penche et caresse la petite tête avec délicatesse. La chienne ouvre un œil en baillant. Je sens sa queue fouetter contre mon torse tandis qu’elle lui lèche la main, excitée. Elle se glisse hors de ma veste et saute dans les bras de monsieur Maurice qui la porte à son visage pour l’embrasser.

— Tu es une petite coquine, dit-il en ricanant, attendri.

Mon cœur se pince.

— Vous pouvez la garder, si vous voulez.

— Tu n’es pas sérieux ?

Je pose ma main sur son épaule. Son visage s’illumine un peu plus.

— Regarde ta petite sœur, s’enquille-t-il en se dirigeant vers l’arrière-boutique où sa chienne, Betsy, se repose dans son panier.

La vieille teckel à poil long, légèrement caractériel, se relève péniblement sur ses courtes pattes en remuant la queue. Monsieur Maurice approche prudemment la petite. Les museaux s’effleurent, se découvrent. Les langues sortent, les odeurs se mélangent, s’apprivoisent. Il pose la petite à côté de Betsy et toutes deux remuent frénétiquement de l’arrière-train.

— Elles ont l’air de bien s’entendre, dit-il en se relevant.

— Comme deux sœurs…

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